Eva est née par une nuit si claire qu’on aurait pu se croire en pleine journée. Cette clarté était due à la présence excessive des étoiles, comme si elles s’étaient rassemblées ce soir-là pour manifester contre le cosmos. Les parents d’Eva ne pourraient jamais oublier cette lumière inédite. Ils venaient de donner vie à une petite fille, et le monde entier semblait s’accorder dans l’harmonie de leur bonheur. D’une certaine manière, la nuit accouchait d’une étoile.

Mais la beauté de cette arrivée magique eut une conséquence : Eva développa un rapport particulier à la nuit. Elle voulait vivre les heures nocturnes, persuadée que la vie était plus intense quand tous les autres humains dormaient. À peine âgée de deux ans, elle avait déjà le rythme d’une fêtarde fiévreuse. Elle luttait pendant des heures, pour sombrer souvent au petit matin. Quiconque venait dans le domicile familial assistait à des crises de larmes dès que le jour commençait à fuir. On emmena la petite fille chez des médecins, des psychologues, des hypnotiseurs, chez tout ceux qui ont un avis sur tout, mais rien n’y fit, elle ne voulait pas dormir la nuit. C’était sa nature, et il était bien difficile de lutter contre qui nous étions. Personne n’avait fait le rapprochement entre les conditions astrales de sa naissance et cette obsession nocturne.

Adolescente, elle allait à l’école les yeux cernés, épuisée. On la jugeait gothique, alors que c’était une douce pénombre qui coulait dans ses veines. Le point positif, c’est qu’elle lisait et travaillait pendant ses nuits blanches. Elle était un étrange paradoxe : première de sa classe, mais l’air toujours endormi pendant les cours. Eva ne cesserait donc jamais d’avoir une vie en forme de décalage, et demeurerait incompréhensible aux yeux des autres. Sa personnalité spéciale suscitait des passions folles auprès des adolescents du lycée, mais cela ne l’intéressait pas. Elle n’était pas née une nuit d’intense activité étoilée pour se commettre sentimentalement avec le premier venu. Elle attendait un prince. Contrairement à la Belle au bois dormant, elle chercherait peut-être un homme capable de l’endormir ; elle était la Belle au bois éveillé. D’ici là, elle préférait se concentrer sur ses études. Elle obtint son Bac Mention très bien, mais refusa d’intégrer des classes préparatoires pour les grandes écoles. Elle était majeure, et comptait mener sa vie comme elle l’entendait. C’est-à-dire dormir toute la journée. Elle souffrait de cette situation, mais ne pouvait pas faire autrement. Elle s’inscrivit dans une Fac de Psychologie, en optant pour les cours par correspondance. Un paradoxe, car elle habitait juste à côté. Vivre la nuit, c’est comme vivre à l’autre bout du monde.

Le soir, elle sortait parfois. Ceux qui ne connaissaient pas son histoire pouvaient la croire futile et hystérique à la fête. Qui pouvait savoir qu’elle était une victime de la nuit de sa naissance ? Cette nuit aux étoiles était à la fois sa beauté et sa malédiction. Interdite au sommeil, elle dansait la nuit. Mais vient toujours un moment où l’on se sent seul dans la foule. Au milieu d’une discothèque, Eva avait parfois l’impression d’être comme un point-virgule dans un roman de huit cent pages. Elle avait tort : Adam ne voyait qu’elle. C’était le DJ qui passait ses disques sans même regarder sa platine, car ses yeux étaient rivés sur Eva. Il avait l’impression de la connaître déjà, comme si le coup de foudre n’était pas une découverte mais des retrouvailles avec quelqu’un qui existe déjà en nous. À la fin de son set, ce matin-là, il vint lui parler. Quelques heures plus, tard ils s’embrassèrent ; quelques semaines plus tard, ils emménagèrent ensemble. Il y a des histoires qui sont tellement évidentes qu’elles ne méritent pas beaucoup de phrases. Pour sublimer encore un peu cette rencontre, on leur dit qu’ils étaient la naissance de l’humanité : Adam et Eva. Leur idylle semblait prédestinée, ou alors il y avait un auteur derrière tout ça.

Adam passait les morceaux préférés d’Eva, mettait des chansons lui étant destinées, en formes de messages. Au risque de casser le rythme général, il aimait inonder la piste du : « I want you » des Beatles dans sa version longue. Un soir, sans prévenir, il passa : « Be my wife » de David Bowie. Eva écouta les paroles :

Please be mine

Share my life

Stay with me

 Be my wife

Elle s’arrêta aussitôt de danser. Elle était la seule à pouvoir comprendre que l’homme qui mettait la musique venait de créer du silence dans son cœur, en la demandant en mariage.

Quelques jours plus tard, Adam devait se produire dans un grand club de Francfort. Il proposa à sa future femme de l’accompagner. Ils pourraient passer trois jours dans un bel hôtel, près de l’Opéra, à l’abri des nuits agitées. Ils s’aimaient et préféraient ne pas visiter la ville. La chambre serait leur musée préféré. Le slogan de leur amour : «  do not disturb ». Ils sortirent tout de même un soir pour dîner dans un restaurant italien La Divina. C’était un endroit simple, décoré avec des photos d’acteurs italiens. Entre « Le Parrain » et « Palombella Rossa », on voyageait entre les répliques cultes. Juste avant le dessert, Adam sortit de sa poche un petit paquet. Eva l’ouvrit le cœur courant. C’était un magnifique collier avec un double ornement, ce qui symbolisait que leurs deux êtres seraient dorénavant liés par une même chaîne. C’était un objet d’une beauté presque magique. Eva resta hypnotisée devant la contemplation du présent. Adam attendait une réaction, mais sa future femme ne pouvait pas parler. L’intensité de son émerveillement empêchait les mots de sortir de son corps. Elle éprouvait le sentiment de nager dans les couleurs chaudes des deux pierres ; l’une verte, l’autre rouge. Des couleurs si intenses qu’elles en paraissaient vivantes ; on aurait dit qu’un cœur battait à l’intérieur du collier.

Eva finit par balbutier qu’elle était au sommet de ce qu’elle pouvait imaginer du bonheur. Mais il se produisit alors un événement pour le moins inattendu. Elle commença à se sentir fatiguée. Etait-ce dû à l’excès d’émotion ? Il était à peine 23 heures, cela ne lui était jamais arrivé. Adam s’inquiéta :

« Ça va ?

– Oui,  je vais me passer un peu d’eau sur le visage ».

Au bord de l’évanouissement, elle rentra pour s’endormir aussitôt sur le lit, toute habillée. Le lendemain matin, elle fut complètement paniquée. Elle se demanda si elle n’avait pas été victime d’une intoxication alimentaire. Mais non, tout allait bien. Pour la première fois de sa vie, elle s’était endormie à une heure décente.

En se remémorant la scène, elle se souvint que ses yeux étaient devenus lourds au moment où elle avait mis le collier. Elle tenta à nouveau de reproduire l’expérience, et aussi incroyable que celui puisse paraître, elle s’endormit à nouveau. C’était un collier au pouvoir était immense. Il lui permettrait peut-être enfin de vivre au même rythme que chacun. Elle demanda à Adam :

« Où est-ce que tu l’as acheté ? À Paris ?

– Non, ici, à Francfort. Hier quand tu as pris un long bain, je suis sorti fumer une cigarette. Et il y avait des échoppes sur la grande place devant l’Opéra. C’est là que j’ai repéré le collier. »

Eva insista pour qu’ils y retournent. Par chance, le marché était encore là, puisqu’il se tenait tout le week-end.  Adam montra l’endroit à sa femme. Elle s’approcha de la table où étaient exposés tous les bijoux. Elle s’exprima en anglais :

« Bonjour, mon compagnon a acheté un collier ici… et il se trouve qu’il m’endort.

– Ah oui, je vois. C’est tout à fait normal.

–  Quoi ?

– Je ne fais que des bijoux magiques qui exaucent vos vœux les plus secrets. Vous devriez rêver de dormir, ça doit être ça.

– C’est n’importe quoi votre histoire !

– Pas du tout. C’est très connu ici à Francfort. Ce sont les bijoux du miracle. Si vous voulez, j’ai aussi une bague qui permet de réaliser tous vos fantasmes.

– Vraiment ?

– Oui, vraiment.

– J’ai envie de vous croire. Je la prends ».

Eva l’acheta, et retourna à l’hôtel avec Adam. La femme qui vendait les bijoux sur la place de l’Opéra se mit à rire de l’incrédulité d’Eva. Elle expliqua à une amie : « J’aurai pu lui faire acheter toutes les bagues, tant elle avait envie de croire ! » Elle continua à parler un moment avant d’expliquer à son amie que le collier acheté par Adam était un collier fait avec du Granit 32. C’est une pierre volcanique qui contient des vapeurs de cette immense chaleur, et cela en fait ainsi un matériau soporifique. Tous les hypnotiseurs l’utilisaient, c’était bien connu.

Une fois à l’hôtel, les amoureux s’allongèrent sur le lit. La chambre paraissait protégée du monde. Tout paraissait possible ici. Eva mit la bague, et elle commença à espérer que le miracle se réalise.

« Alors ? C’est quoi ton vœu ? Ça marche ? demanda Adam.

– Je ne peux pas te répondre. C’est un miracle qui prend 9 mois… »

Adam se mit à sourire, et éteignit la lumière.

Grâce à la bague, ils seraient bientôt trois.

Pleine comme un oeuf, Lisbonne. Le volcan islandais. Aucun avion n’arrivait, aucun ne repartait. Et personne ne savait quand le trafic reprendrait.

Les voyageurs, malgré tout, voulaient rentrer chez eux. Ils ont squatté l’aéroport. Mais certains — une bonne centaine, je pense — ont refusé de se comporter en otages du volcan. Ils n’avaient pas eu leur content de printemps portugais, ils ont regagné la ville, droit à la Praça do Comércio, où on les a retrouvés calés plein Sud dans les fauteuils des cafés-terrasses.
D’autres se sont offerts quelques tours supplémentaires dans les trams déglingués qui jouent aux montagnes russes entre la Graça et l’Alfama. Ou bien ils ont choisi de voir ce qu’ils n’avaient pas pu voir. Dans tous les cas, ils ont rejoint les hordes de touristes qui avaient déferlé sur Lisbonne juste avant la fermeture de l’aéroport et se retrouvaient bloqués, eux aussi. Pendant quarante-huit heures, on a vu beaucoup de Français dans les rues.
J’ai occupé une place assez particulière parmi ces touristes en perdition.

Je m’étais offert une petite escapade en solitaire mais à peine débarquée de l’avion, je m’étais sentie fiévreuse et je m’étais cloîtrée dans ma chambre d’hôtel. Assommée de migraines et de médicaments, je n’en étais pas sortie pendant deux jours. J’ai appris la nouvelle de l’interruption du trafic aérien par la télévision, au moment même où j’émergeais. J’ai appelé mon agence de voyages. « Rien à faire » m’a-t-on répondu. « Prolongez votre chambre d’hôtel. Pour l’avion, on vous préviendra. » Cette phrase m’a fait l’effet d’un cadeau du ciel. Je me sentais beaucoup mieux, j’avais faim, plus du tout mal à la tête et je tenais sur mes jambes. J’allais pouvoir profiter de Lisbonne.

Il était midi et il faisait beau, je me souviens. Rien qu’à y penser, je retrouve l’état délicieusement paradoxal qui fut le mien ce jour-là : encore un peu faible mais habitée d’un féroce appétit de vivre. Et d’appétit tout court. J’ai expédié ma toilette et foncé au restaurant de l’hôtel. À peine assise, j’ai commandé un porto rouge. Du Quinta do Noval Colheita 2000. C’est dire si j’avais retrouvé ma tête.

 

J’ai encore sa saveur en bouche, généreuse et noble. Chaque gorgée me rapprochait de la vie. Je la savourais, je ne voulais rien perdre de cette résurrection à petites lampées.

Puis j’ai passé ma commande. Le serveur avait remarqué que j’étais morte de faim ; pour me faire patienter, il m’a apporté une salade de poulpe et une énorme assiette de beignets de morue.
Je me suis ruée dessus.

Ça n’a pas échappé à ma voisine de table. Une Française, elle aussi. Esseulée, comme moi. Elle était sans doute en mal de conversation, elle a pointé mes deux assiettes :
— Les petiscos de l’hôtel sont magnifiques.
J’étais toute à mes poulpes, j’ai levé sur elle un oeil rond. Elle a corrigé :
— Les tapas, si vous préférez.
Puis elle a désigné le serveur et soupiré :

— Même ici, ils disent tapas. La mondialisation, il n’y a rien à faire. Alors que la langue portugaise est si riche ! Quel désastre…
Elle semblait habitée d’une nostalgie sans fond. C’est là que, pour la première fois, je me suis interrogée sur son âge. Je l’ai dévisagée.

Un lifting, malheureusement, l’avait rendue indatable. Et son élégance était parfaitement contemporaine. Elle se tenait très droite. Je me suis dit qu’elle avait dû être mannequin.

Cinq minutes plus tard, nous étions assises à la même table.
C’est fou ce que le volcan, pendant ces heures d’attente, a pu rapprocher les gens. La paralysie du trafic a engendré dans les esprits un vide insupportable, les gens se sont confiés au premier venu. J’ai été la première venue de Christine Garnier.

*

« Je viens à Lisbonne deux fois par an. Il y a longtemps, quand j’étais journaliste, j’ai décroché une interview de Salazar. Alors qu’il n’en donnait jamais. Imaginez le boucan qu’elle a fait, mon interview, le buzz, comme vous dites maintenant. D’autant que j’étais toute fraîche dans le métier. J’avais commencé comme mannequin. J’ai défilé pour les plus grands, Dior, Balenciaga, Jacques Heim. Un ami m’a dit : “ Tu ne peux pas faire ça toute ta vie. ” J’avais du chien et peur de rien, je me suis lancée. J’étais douée. Donc un jour, comme je vous ai dit, Salazar… J’ai vendu mon reportage dans le monde entier et ensuite, j’en ai fait un livre.
Salazar était aux anges, il m’a réinvitée et réinvitée, j’ai appris le portugais, visité le pays, je me suis attachée, je suis revenue des dizaines de fois. Alors ce matin, quand je me suis retrouvée à l’aéroport et que tout était bloqué, je me suis dit : “Je rentre à Lisbonne. Après tout, ici, je suis un peu d’ici ! ” J’ai appelé la réception de l’hôtel et l’affaire a été réglée en deux minutes. Je viens deux fois par an, ils me donnent toujours la même chambre. Au fait… Salazar… Vous savez qui c’est ?… »

Je savais. Mais la vieille Garnier (je dis “vieille” parce qu’à mesure qu’elle avançait dans son récit, elle me paraissait émerger de temps tous plus anciens) ne m’a pas laissé le temps d’étaler ma science :
— Les gens prétendent que Salazar était un dictateur. Moi qui l’ai bien connu… Quel dévouement à son pays ! Vous êtes déjà venue au Portugal ?
— Non. Je viens d’arriver.
— Allez donc marcher une heure dans Lisbonne, vous allez voir. La ville tombe en ruines.
— J’aime les beautés délabrées.
— Et les gens ? Vous pensez aux gens ? À la vie qu’ils mènent ?

Je n’ai su que répondre. Elle s’en fichait. Elle était déjà revenue à Salazar :

— Le bel homme que c’était… Je l’ai d’abord rencontré au Palais. Quand il a fait son apparition, entièrement vêtu de noir et blanc, j’ai manqué de tomber à la renverse. Un peu plus tard, il m’a conviée à sa maison de campagne… Imaginez ça : personne n’était jamais entré là-bas. Une exclusivité mondiale !
Elle commençait à radoter, j’ai coupé :
— Ça se passait quand ?
Elle a eu un petit rire puis m’a lâché sur un ton assez cabotin :
— Nous lavons notre corps. Nous devrions par conséquent laver notre destin. Changer de vie comme nous changeons de linge.
— C’est une belle image.
— Ce que vous êtes drôle ! Enfin, voyons ! Ces phrases ne sont pas de moi ! Mais de Pessoa. La gloire de Lisbonne ! Mais avez-vous seulement entendu parler de Pessoa ?
— Oui, “Le Livre de l’Intranquillité”, “Le Marin”… Et… Je… Je ne sais plus…

Mon déjeuner tournait au grand oral. J’ai bafouillé :
Une fois encore, elle s’en fichait, poursuivait aveuglément son idée :
— Pessoa ne croyait pas au monde réel. Il ne se fiait qu’à ses sensations. Elles l’avaient averti que la vie était un millefeuille de vies. Il était persuadé que nous menons d’autres existences en parallèle. Des vies spectrales.
— Je n’ai jamais entendu parler de ça.
— Les gens ne savent plus rien.
Elle a eu un de ses petits silences nostalgiques. Puis elle a repris :
— Si Pessoa n’avait pas cru aux vies parallèles, il ne serait jamais inventé autant d’hétéronymes.

Le porto m’avait un peu ensuquée, j’avais du mal à la suivre. Elle s’en est aperçue :
— Comment, vous n’êtes pas au courant ? Et vous me dites que vous connaissez Pessoa ?

J’avais compris son système, j’ai préféré attendre la suite. C’était bien vu, elle n’a pas tardé :
— Pessoa n’arrêtait pas de s’inventer d’autres identités.
Tellement qu’à l’heure qu’il est, on n’en a pas encore fait le tour.
Une autre citation de lui, tenez, je vous en fais cadeau : « Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. »

J’étais tombée sur une fan de Pessoa. J’en savais trop peu pour tenir la route. Il était temps de biaiser :
— Vous aimez la tristesse ?
— C’est portugais. Comme la musique du fado. Le fado, la saudade, ça vous dit quelque chose ?

Histoire de me faire mesurer sa maîtrise de la langue, elle prononçait les mots à la lusitanienne.
— Les chants mélancoliques et amoureux chers au Portugais, c’est ça ?

La vieille Garnier s’entêtait à ignorer mes réponses. Son regard, déjà, s’était enfui vers la fenêtre, comme pour choper au vol de vieux souvenirs en maraude dans l’avenue. Et elle continuait en forçant sur les graves :
— Fado, avant d’être une musique, c’est le destin. Celui qui m’a jetée sur le chemin de Salazar, par exemple. Et saudade…
Intraduisible. Le désir du passé, peut-être. Vouloir retourner en arrière avec la même intensité qu’on veut coucher avec un homme. Et ne pas pouvoir assouvir ce désir.
Son expression était celle d’une mélancolie rare. J’en ai déduit qu’elle avait couché avec Salazar.

J’aurais bien voulu en savoir plus. Mais elle revenait déjà à ses considérations littéraires :
— Comme Pessoa, je pense que nous traversons la vie en fantômes. Et que nous sommes nous-mêmes des fantômes. Moi, par exemple. Je suis un fantôme du journalisme qui revient sur le théâtre de ses exploits.
— Et moi ?

Elle a marqué un long silence. Le temps, je suppose, d’improviser.
— Vous, vous êtes un fantôme pressé de quitter cette table pour aller visiter Lisbonne.
Vacharde, Madame Garnier. Et rien ne lui échappait.
Elle a lu dans mes pensées, elle a corrigé le tir :
— N’imitez pas les touristes, vous valez mieux que ça.
— C’est la première fois que je viens à Lisbonne, il faut bien que je voie tout ce qu’il y a à voir. Et j’ai très peu de temps devant moi. À moins que je ne vous embauche comme guide !
— Très peu pour moi.

D’un mouvement précieux, elle désignait une canne abandonnée à l’angle de la banquette.
— Vous n’aviez pas remarqué ? Arthrose de la hanche.
Je n’avais pas remarqué. Je ne savais plus où me mettre. Mais une seconde fois, elle s’est radoucie :
— Je vais vous donner une clef qui va vous permettre de voir Lisbonne comme il faut la voir. Même dans les lieux infestés de touristes.

Elle ressemblait maintenant à une sorcière. Je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit exactement le contraire :

— Vous êtes une fée !
— Très bien. Puisqu’on se plaît tellement, on va se retrouver ce soir pour faire le point sur vos visites, vous voulez bien ? Ici, au bar, à vingt heures ?

J’avais parfaitement compris qu’elle avait trouvé cette astuce pour passer sa soirée avec moi. Mais je voulais la clef de Lisbonne, j’ai accepté.
Je dois dire qu’elle s’est montrée grande dame :
— Vous ne viendrez peut-être pas. Mais je vous ai promis la clef, je vous la donne. Lisbonne est une ville de fantômes. Vous n’allez pas cesser d’en croiser.
— Qu’appelez-vous fantômes ?
— Des spectres échappés de votre propre vie. À Lisbonne plus qu’ailleurs, le destin est embusqué à tous les coins de rue.
— Qu’est-ce que vous me conseillez, comme gilet pare-balles ?
— Un vers de Pessoa. « Qui je fus est un inconnu que j’aime. Et qui plus est, en rêve seulement… »

J’aurais bien aimé qu’elle s’explique. Et qu’elle m’en dise plus sur son histoire avec Salazar. Mais elle s’est fermée. Plus un mot, sauf pour réclamer, d’un index impérieux et vernissé, l’addition au serveur. Puis elle m’a décrété, toujours aussi royale : « Je vous invite ! »

Le compte n’était pas sur la table qu’elle l’a signé. Un paraphe illisible, assorti du numéro de sa chambre — 230, je m’en souviens très bien. Ensuite, je la revois se lever, s’emparer de sa canne, laisser tomber un « À ce soir ! » un peu théâtral et quitter le restaurant. Elle portait son arthrose comme si c’était une robe du soir.

*

Cinq minutes plus tard, je partais à l’assaut de Lisbonne. Sans guide et sans plan. Décidée à me laisser porter par le seul élan des rues.
Elles étaient en pente, je sentais bien qu’elles m’emmenaient vers les quais, le Tage, son odeur d’algues et de sel. Il ne m’a pas fallu une demi-heure pour me retrouver sur l’immense esplanade de la Praça do Comércio. Je me suis subitement sentie fatiguée — sans doute un contrecoup de la grippe. J’ai poussé la porte du premier café.

Ce fut la bonne : sitôt accoudée au comptoir, je suis tombée sur un revenant d’une de mes vies passées, comme me l’avait prédit
la Garnier. Rien de romantique, hélas : le proviseur d’un lycée où j’avais enseigné au tout début de ma carrière.
C’est lui qui m’a abordée. Pas le moins du monde surpris de me retrouver :

— Alors, vous faites le circuit ?
— Quel circuit ?
— Le circuit Pessoa. Le Café Martinho, un incontournable !
Le temps qu’il a passé ici… Regardez dans la salle, là, par-derrière. Il avait sa table attitrée. Ils ont mis sa photo au-dessus.

Puis, comme du temps où je travaillais sous ses ordres, il s’est rengorgé dans ses airs supérieurs :
— Vous n’allez pas me dire que vous ne saviez pas !
J’ai menti effrontément :
— Bien sûr que je sais.
— Je termine le circuit. Vous, vous commencez, j’ai l’impression ? C’est vrai, on peut le faire aussi bien à l’envers qu’à l’endroit.

J’ai acquiescé. Il a soupiré d’aise et recommencé à laper son café. Puis il m’a servi un petit laïus sur la décadence de l’enseignement, les bonheurs de la retraite et les ados qui ne sont plus ce qu’ils étaient. À tout prendre, je préférais les nostalgies salazaristes de la Garnier, elles avaient plus de gueule.

Par chance, il était de la race des touristes stakhanovistes. Il a abrégé : « On parle, on parle, mais j’ai un autre programme j’ai encore énormément de choses à voir, faut que je file. » Et il a filé.

Je me suis retrouvée seule au comptoir. Dans un état d’esprit, à la vérité, très partagé. D’un côté, je me sentais très fière d’avoir retrouvé, au seul instinct, ce lieu si cher à Pessoa. Et ravie d’y avoir fait ma première “rencontre spectrale” comme aurait dit ma vieille toupie de l’hôtel : « Ce soir, j’aurai au moins quelque chose à lui raconter. »

Malgré tout, cette rencontre, je ne la trouvais pas très brillante. « J’ai toujours détesté ce crétin. Si c’est tout ce que Lisbonne trouve à me remonter de l’océan du passé… »

J’ai quitté le Café Martinho sans jeter un oeil à la table de Pessoa ni à sa photo. Dehors, à l’angle des arcades, une boutique proposait des guides en français. J’en ai acheté un. Et décidé de changer de méthode. J’ai ouvert le guide au petit bonheur la chance, fermé les yeux et arrêté mon doigt sur une ligne. C’est ainsi qu’ayant voulu jouer le hasard contre le destin, ma destination suivante fut une conserverie de morue, poulpes, sardines et maquereaux.

*

Selon le plan, l’établissement était situé à trois rues de la place.
J’y suis donc allée à pied. Mais dès que je me suis retrouvée devant la conserverie — une boutique, en réalité — j’ai voulu faire demi-tour : une queue immense s’étirait dans la rue. Des touristes, tous. Bardés d’appareils photos et en uniforme de rigueur, jean, tee-shirt, panama, parfois bermudas.

Il faut croire que l’esprit de Lisbonne, ou celui de Pessoa, continuait de m’avoir l’oeil car une voix de femme m’a aussitôt interpellée :
— Tu me reconnais ? Mais qu’est-ce que tu fiches ici ?
Une amie de fac. Elle avait lu les guides, comme les autres, et faisait bien docilement la queue pour repartir dûment bardée de ces conserves à coup sûr incontournables, comme aurait dit mon proviseur.

Elle, j’ai mis du temps avant de la situer. L’abus du soleil avait détruit les traits pulpeux qui lui avaient valu tant de succès dans ses belles années. Les régimes avaient fait le reste, elle était maintenant ravinée, sèche et creuse. Et c’est d’une voix éraillée par le tabac qu’elle a insisté:
— Viens, je vais te faire gagner des places. Tu ne peux pas rater cette boutique, les meilleures sardines du Portugal !

C’est le volcan qui t’a bloquée, toi aussi ? Quelle histoire ! À l’aéroport, ce matin…
Elle se lançait dans une histoire de billets low-cost à laquelle je ne comprenais rien. J’ai lâchement choisi d’imiter mon ex-proviseur :
— Justement, j’ai le même problème, je dois filer. J’ai rendez-vous par là-bas…

D’un index vague, je lui pointais le bout de la rue. Elle a tout gobé.
Le temps de lui donner mon adresse électronique comme elle le réclamait, j’étais libérée de ce nouveau fantôme.

*

Je me suis enfoncée dans le réseau des rues. Il était quinze heures trente. J’ai calculé : ça me laissait le temps de deux ou trois visites avant d’aller retrouver Christine Garnier au bar de l’hôtel. J’ai rouvert mon guide. Et décrété : « Virage à 180°. Au lieu d’y aller à l’aveuglette, je vais suivre à la lettre les instructions de ce bouquin. »

Dans une prose enflammée, mon guide conseillait au voyageur de commencer par une visite du quartier de l’Alfama. “ C’est l’âme de Lisbonne. Le plus ancien, le plus connu de la capitale, l’emblème du Lisbonne éternel. Vous allez voir surgir entre le Tage et la Mer de Paille, étincelante entre les immeubles aux façades lépreuses et les églises baroques, aussi bleue que les azulejos qui jalonneront votre flânerie dans les ruelles escarpées hantées par la mémoire des pêcheurs d’antan et le souvenir de la conquête des Indes… ”

J’ai hélé le premier taxi. À peine assise sur la banquette arrière, j’ai vu s’encadrer dans le rétroviseur le visage d’un homme qui ressemblait singulièrement au gardien d’un immeuble parisien où j’avais brièvement habité dans les années 90. « Antonio. Antonio Figueiredo. Je suis sûre que c’est lui. »

*

À son tour, l’homme m’a scrutée dans le rétro. J’ai regardé ailleurs. Lui aussi. Mais c’a été plus fort que moi, j’y suis revenue.
Il a fait de même.

Pendant une dizaine de minutes, nous avons ainsi échangé une série de petits coups d’oeil fugaces et inquiets. Autour de nous, les tramways menaçaient les voitures à chaque coin de rue. Et le passé l’imitait, il n’arrêtait plus de me lancer des défis. « Tu vois bien que c’est Antonio, parle-lui ! Il était sympa, Antonio, il parlait un français magnifique, il t’aimait bien ! Tu ne peux pas faire semblant de ne pas le reconnaître…»
Je luttais : « Mais non… Ces grosses verrues, là, autour de sa bouche… Et la vieille balafre qui lui couture la joue. Antonio n’a jamais eu de balafre… »

Ça ne marchait pas, j’étais de plus en plus persuadée que c’était lui. J’ai baissé la vitre. Dehors, l’Alfama décalquait scrupuleusement tout ce qu’en disait mon guide : rues pentues, virages en épingle à cheveux, façades lépreuses, odeurs d’olive et de poulpe grillé, coulées de bougainvillées, venelles murées, porches qui découvraient subitement de longues frises d’azulejos, balcons de fer forgé en suspens sur le Tage. Cette magnifique exactitude m’a rassurée. J’appartenais encore à la réalité.

Le taxi arrivait à la destination que je lui avais indiquée, le Miradouro da Santa Lucia. Là encore, tout était conforme aux promesses de mon guide : panorama splendide sur le fleuve et le vieux Lisbonne. J’aurais dû me calmer. Malheureusement, à cet instant précis, un lourd nuage est passé devant le soleil. Jusque là blanche et éblouissante, la ville s’est soudain retrouvée noyée dans un plomb funèbre. Ça m’a flanqué le cafard, j’ai repensé, je ne sais pourquoi, aux mois sinistres que j’avais passés dans l’immeuble dont Antonio était le gardien. Et c’a été plus fort que moi :
— Vous vous souvenez de moi ? Paris, le 58 rue Botzaris… Antonio, vous vous appelez bien Antonio ?

L’homme s’est retourné, m’a considérée d’un air effaré puis, après un long silence, m’a répondu qu’il ne parlait pas français. En anglais, en revanche, il se débrouillait très bien. Il m’a fait un bout de conversation. Il n’avait jamais mis les pieds à Paris. Il aurait bien aimé, ça l’aurait changé de la guerre en Angola. Il avait failli y laisser sa peau. La balafre, c’était un coup de machette. « J’ai bien vu que vous l’aviez remarquée mais je ne fais plus attention, je suis habitué. » Je lui ai laissé un gros pourboire et j’ai tourné le dos au fleuve.

Ça n’a rien changé. Trois-quarts d’heure plus tard, alors que je me croyais bien tranquille au fond d’un lacis de ruelles quasi-désertes, à m’étonner d’une peinture de requin bizarrement appliquée sur le socle d’une colonne romaine, je suis tombée nez-à-nez avec le directeur de la banque qui m’avait accordé un prêt quand j’avais voulu acheter mon appartement. Un vrai requin, pour le coup.

Cette fois, j’ai tranché dans le vif. Je l’ai ignoré. Pris immédiatement mes cliques et mes claques, sans un mot.

*

Je suis rentrée à l’hôtel bien avant vingt heures. J’étais épuisée mais résolue à dire son fait à la Garnier. J’avais tout mon argumentaire en tête, au mot près. Elle ne m’intimiderait pas, cette fois : « Votre histoire de fantômes, du flan ! Oui, je suis tombée sur des gens que je connaissais. Mais rien à voir avec des fantômes. Avec ce mot, Pessoa a voulu dire autre chose. Il parlait des gens qui ont compté dans nos vies. Des êtres que nous avons aimés, qui nous ont marqués, infléchi notre destin.
Moi, cet après-midi, les gens sur qui je suis tombée n’ont rien changé à ma vie. Des revenants sans incidence, sans importance. Le banquier qui m’a accordé un prêt, oui, je veux bien. Et encore…

S’il m’avait refusé mon prêt, un autre me l’aurait accordé. Donc madame Garnier, mes rencontres relèvent d’une explication toute
simple. En avril, Lisbonne est une destination très abordable. La ville est à deux heures de Paris, les avions ne sont pas chers et les hôtels non plus. L’ensoleillement et le dépaysement sont garantis, les Portugais sont francophiles. En toute logique, invasion de Français. Et voilà que le volcan s’en mêle. Aux touristes qui viennent d’arriver se surajoutent ceux qui sont bloqués à l’aéroport. Du même coup, hausse subite des
probabilités de tomber sur des gens qu’on a déjà croisés. Je vous le répète, sous la plume de Pessoa, le mot “fantôme” n’est qu’une image. Une figure de la mélancolie, une métaphore de la nostalgie… La saudade, quoi…»

Il était vingt heures. Mon brillant petit discours était tout à fait au point. Je suis descendue au bar. J’ai vite perdu le fil de mon argumentaire : à vingt-heures trente, Madame Garnier n’était toujours pas là. J’ai couru à la réception.

*

Les employés de l’hôtel étaient d’une courtoisie parfaite. Pour autant, lorsque je me suis présentée au comptoir en demandant :
« Pouvez-vous appeler Madame Garnier dans sa chambre ? », la réceptionniste m’a répondu sur un ton plutôt sec : « Nous n’avons pas de Madame Garnier. » Et quand j’ai insisté : « Madame Christine Garnier… », elle m’a répliqué avec hauteur : « Je suis absolument certaine, madame. »
Je me suis entêtée :
— Je crois me souvenir que sa chambre était la 230.
— Je ne pense pas.
— J’ai déjeuné aujourd’hui même avec elle. Je l’ai vue signer la note.
La réceptionniste s’est encore rembrunie.

Elle a néanmoins consenti à tapoter sur son clavier. Puis ses doigts se sont gelés et je l’ai entendue marmonner :
— C’est bien le 230. Vous avez déjeuné avec Madame Micheline Desprées.

Micheline Desprées, Christine Garnier : la confusion phonétique était impossible. Pourquoi m’avait-elle menti ?
— Vous pouvez l’appeler ?

Elle a levé vers moi des traits défaits et c’est son collègue, jusque là occupé à farfouiller dans une montagne de facturettes, qui l’a tirée d’affaire :
— Madame Desprées a eu un malaise dans le courant de l’après-midi. On l’a transportée à l’hôpital.
— Où ?
— Elle n’est plus de ce monde, Madame.

La réceptionniste a pris le relais en reniflant :
— Elle venait souvent. Soixante-dix huit ans.. A l’heure actuelle, c’est tout de même jeune pour partir…

*

Un mensonge et une mort : je tenais enfin un authentique fantôme. Belle satisfaction pour l’esprit mais assez éprouvant pour le cerveau émotionnel. Je suis retournée au bar et me suis commandé le même porto qu’au moment où j’avais émergé de ma grippe.

En plus de ses immenses qualités gustatives, le Quinta do Noval Colheita 2000 est doté de propriétés hautement reconstituantes.
À la moitié de mon verre, j’avais retrouvé ma tête, extrait mon Smartphone de ma poche, activé mon moteur de recherche et inscrit sur l’écran le nom de Christine Garnier.

J’ai avalé d’un trait le reste de mon verre : elle existait réellement.
Ou plus exactement, elle avait existé. Un mannequin, comme feu ma vieille toupie. Et un reporter célèbre. Elle avait bel et bien interviewé Salazar et écrit un livre sur lui, qui avait fait grand bruit.
Mais elle était morte en1987.

Mon moteur de recherche a aussi déniché quelques photos de Christine Garnier. Même en tenant compte du lifting et de l’âge, aucune ressemblance avec la femme que j’avais rencontrée. Rien ne collait, de toute façon : elle était née en 1915, et Micheline Desprées, si je calculais bien, en 1932. Deux seuls points les réunissaient : leur chic et leur goût des pseudos. Christine Garnier s’appelait en fait Raymonde Cagin.

Je me suis alors souvenue de ce que son double m’avait appris au déjeuner : la passion de Pessoa pour les identités multiples.
Mais lui les inventait. Tandis que Micheline Desprées, avait usurpé le nom d’une autre. Qui était lui-même un pseudo. Des mensonges en abîme, en quelque sorte.

Et voilà qu’à peine entrée dans ma vie, elle en sortait sans espoir que j’en sache plus. Je me suis dit : « Il faut que j’interroge la réceptionniste. » J’ai renoncé tout de suite. J’en avais assez de jouer les acrobates sur la frontière mouvante qui sépare le réel de l’imaginaire. Je suis allée me coucher.

J’ai fait le tour du cadran. Et j’aurais bien dormi une heure de plus si je n’avais pas été réveillée par un coup de fil de mon agence de
voyages. Dans la lointaine Islande, les vents avaient tourné. Les nuées cendreuses du volcan avaient migré vers le pôle et laissaient le champ libre au vol joyeux des avions.

Le soir même, j’ai retrouvé Paris et la vie réaliste. Je n’avais toujours pas envie de savoir qui était Micheline Desprées. Sans doute une fille qui, vers dix-huit, vingt ans, avait été fascinée par le parcours de Christine Garnier. C’est là qu’elle avait dû commencer à la copier. La suite du scénario était facile à imaginer : un jour, elle était venue à Lisbonne.

Et à son tour, était devenue la maîtresse de Salazar. Il aimait les femmes ; si ça se trouve, il chassait lui aussi les fantômes : il s’était mal remis, m’avait aussi appris mon Smartphone, de sa rupture avec Christine Garnier. L’âge et la solitude venant, Micheline Desprées avait fini par se prendre pour son idole. La lecture intensive de Pessoa — « Qui je fus est un inconnu que j’aime. Et qui plus est, en rêve seulement… » — avait achevé de lui chambouler la tête. Elle s’était imaginée qu’elle était son double spectral Au point qu’elle était morte, romanesque en
diable, sur les lieux mêmes de sa vie parallèle.

Pessoa aurait adoré. Je me suis promis de retourner à Lisbonne.
Les écrivains ont un tel faible pour les fantômes.

Est-ce qu’elle se trompait de vie?
« Un bon ptit soldat ». C’est ce qu’on disait toujours d’Ariane.
Du genre qui avance dans la vie comme Cosette en chantonnant dans la foret. Et si elle faisait demi tour?
Oui, Cosette aurait pu dire « j’ai peur », » j’veux pas y aller. Pas porter le fardeau des autres! Pas avancer dans le noir… » et.
Qu’est ce qui était le plus difficile? Impossible? Dire Non? A qui? A quoi?… En attendant, il fallait trouver à s’encourager comme la petite de sa voix frêle… Lalala Lalère… pour traverser toujours plus vite les nuits … Lalali lalère…

Les chutes d’eau dévalaient en cascade au creux des remparts.
Les pensées d’Ariane s’éparpillaient, ricochaient ça et là sur les pierres des bassins. Le soleil éclaboussait et le parc se faisait irréel dans les jeux de lumière. Des moineaux piaillaient par instant dans les feuillages. A la question d’apprentissage scolaire « choix de la langue », Ariane avait demandé celle, universelle, des oiseaux.
Sur le bureau de sa chambre aux larges baies sur le parc, l’hôtel avait disposé carnets et crayons. Si Ariane recherchait les voyages, les escales d’inspiration, si elle croyait avoir choisi par hasard le Duché du Luxembourg, les sensation la débordaient et tout allait plus vite, dans sa tête, que le déferlement des cumulus qui écumaient le ciel.

T’es ailleurs?
Chacun prétendait, autour d’elle, que cela se voyait dans ses yeux quand, immobile, elle s’éloignait zoom arrière; son regard s’élargissait grand angle, pupilles larges, le champ s’ouvrait.
La vue sur le rocher du Luxembourg lui était familière sans savoir pourquoi, il suffirait de réactiver un détail pour que tout réapparaisse, non pas comme l’image figée d’un appareil, mais vivant, comme l’instant face à la lumière, aux nuages légers qui étiraient un voile au-dessus des arbres sans qu’elle ne sente le vent. Les feuillages d’ailleurs, ne bruissaient pas, le mouvement de l’air était trop haut. Etait-elle déjà venue? Plus très sûre. Elle gardait l’impression vague de quelque chose d’inaccompli.

Elle avait la vue qu’il lui fallait sur le paysage. Comme à l’hôtel.
C’est vrai, « chambre avec vue », c’est toujours ce qu’elle demandait.
Plus elle était ailleurs, plus elle était présente.
C’était même quand l’instant se gravait que l’angle du regard s’ouvrait. En voyage, elle pouvait échanger sa chambre luxury lit king size, double douche à l’italienne, ou écran cinéma géant pour n’importe laquelle avec vue. Oui, elle préférait n’importe quelle petite fenêtre avec vue à n’importe quel confort. La vue était son luxe. Elle rectifiait, non pas un « luxe »: regarder tout comme respirer, c’était pareil.
Elle avait appris à régler son regard. Fallait juste lui laisser le temps du zoom caméra. Alors, c’est vrai, elle faisait souvent répéter.
– Ailleurs?
– Non, je t’écoute –
On la disait étrange, dérangeante, attachante ou impossible à situer, troublante du genre : on ne sait jamais à qui on a affaire.
Ca donnait à bavarder.
Est-ce qu’on ne sait jamais?
Si on avait du faire son portrait, chacun aurait fait le sien, et personne n’aurait reconnu en son Ariane celle de son voisin. C’est à qui lui prêtait des vies, s’imaginait son histoire, la figeait en la prétendant fuyante, insaisissable. Impénétrable. Ça attirait tout de même les hommes ses allures mystérieuses, enfin ceux qui prenaient le temps, les pressés, eux, passaient à autre chose, surtout ceux qui s’admiraient dans le regard des femmes-miroir, ceux là oui, s’agaçaient. Dédaignaient.

Depuis toujours, il suffisait de placer Ariane devant une fenêtre face à un arbre, ou simplement dans une cuisine, face à l’eau du robinet, et l’éclat métallique des gouttes dans une cuvette pouvait suffire. Elle pouvait rester indéfiniment tranquille et il fallait la rappeler pour qu’elle redescende sur terre. Ça avait commencé quand on l’avait oubliée, toute petite, au piquet devant une rivière: punie! Quand on l’avait finalement récupérée pour la rembarquer dans la voiture, elle était encore là-bas, musique sauvage ou légère du courant en tête, sourire aux lèvres.

Ailleurs.

Voila. Devenir écrivain, elle hésitait à le dire lors d’échanges littéraires, ça tenait à peu de chose.. une madeleine… une goutte d’eau. Plus frêle était la sensation, plus puissante était la recherche pour la raviver. L’immortaliser.
L’ intime de soi rencontrait l’intime de l’autre. L’infiniment petit se faisait immensité… Question de regard porté.
Ca l’aidait dans la vie de tous les jours ce réglage en focus automatique. Petite ou grande chose, elle se confortait des étroitesses du quotidien qu’elle se surprenait et qui confirmaient d’autant ses aspirations de grandeurs. Ses exigences de dépassements.

Demi tour?
Est-ce ce qu’elle aurait dû faire à la naissance? Au moment où l’on ouvre les yeux face au décor planté, à la famille? Elle qui s’occupait d’enfants savait combien, très vite, certains faisaient demi tour.
Est-ce qu’elle aurait du?
Elle avançait, serrait les poings. Trop Tard! Plus la peine…
Elle aurait bien demandé à quelqu’un. A qui?
Demi tour? Pour se remettre dans la gueule du loup? La nuit lui faisait moins peur que les genres Thénardier, en pleine lumière.
Elle le savait …on rencontre son destin sur les chemins que l’on prend pour l’éviter.
Dans le noir… Lalalillalère… pas le choix, elle avançait.

C’est tout cela qui lui venait face à la fontaine du Luxembourg, dans les jardins luxuriants et imposants du Duché. En classe, on la surprenait le regard lointain, on croyait la coincer; Redescends sur terre, répète! Elle répétait, faisait même une synthèse, rien ne lui échappait.

 

Puisqu’elle n’avait pas pu faire demi tour, pas pu choisir entre les Thénardier et la foret terrifiante à traverser, au moins pouvait-elle apprécier là maintenant, la pause dans le temps. Elle suivrait le vallon sous le kirchberg, de la vieille ville, elle se perdait du côté du palais Ducal, peut être même irait-elle jusqu’au Musée d’Art Moderne admirer la créativité de Pei et pourquoi ne s’évaderait-elle pas encore un peu plus avec un concert de la Philharmonie?
Elle n’aimait rien tant qu’avancer pas à pas, passer par ici ou par là…? Elle croyait au hasard qui nous mène sans savoir où nous devons aller.

Aurait-elle pu, autrefois, dire non au néant à traverser, appeler à l’aide… chercher…? Qui? Quoi?
Comment chercher ce qu’on ne connait pas?
lui, c’est tout cela qui s’imposait, là dans le Grund, comme lorsque l’espace d’un instant, on trouve ce qu’on ne cherche pas.
Tout et rien. Indicible. Insaisissable comme les reflets de soleil mêlés aux éclats d’eau de la cascade. Comme le chant d’un oiseau. fragile et magistral. L’oiseau là, tout petit, qui immobilisait chacun, faisait lever la tête. Chut! Le Grund se taisait. Plus de brouhaha de la ville. Juste lui.
Si Ariane avait traversé la forêt, la vie même, appliquée à serrer les poings pour avancer, là elle restait envoûtée. Qu’importait. La ville qu’elle devinait plus haut, plus loin, oasis unique du Grund, au coeur de l effervescence citadine, ressemblait à son paysage intérieur ou se côtoyaient plénitude et tumultes. Elle était arrivée par surprise dans ce vallon. Elle était venue pour écrire. Elle avait pris le plume ou plutôt, cette fois encore, la plume l’avait prise.
« Envole moi », c’est ce qu’elle demandait à chaque page…
Ligne à ligne.

Ici, dans cette nature souveraine du centre Luxembourg, la plume virevoltait, hésitait, se posait.
Des promeneurs se suivaient, nonchalants, sur l’allée centrale.
Ca faisait comme un défilé.
L’élégante, la jeune fille branchée, l’homme d’affaire, la mère de famille, le trader, portable à l’oreille, qu’attend une grosse voiture, juste au-dessus, la femme à l’allure de star que suit, en trottinant, deux joggeur.

 

Jalouse Ariane?
Envieuse, pourquoi pas?
Alors?
La femme à hauts talons aiguilles sur les graviers faisait subitement demi tour, repartait à l’envers, d’un pas pressé, et Ariane aurait voulu courir derrière elle, lui demander .. vous vous êtes trompée?
Et vous?… Elle aurait bien demandé aussi à la mère de famille qui n’avait plus de mains libres pour porter les cartables et rassembler ses trois petits pour traverser.
Et vous? vous êtes vous trompé de vie?

Etait-ce vrai que l’on revoyait le film de son existence au moment de partir? Au moment « de rendre l’âme »? dirait sûrement la coquette vieille dame tremblotante sur un banc. De » rejoindre les anges », dirait l’abbé en soutane – plutôt bel homme – qui pressait le pas comme si… elle n’aurait pas su dire; comme s’il fuyait ou plutôt s’il avait à faire… comme s’il savait, lui, où il allait.
Tu vas au Luxembourg pour affaire?
Non, avait précisé Ariane, pour écrire. Ca avait fait rire ceux qui imaginaient l’inspiration aux confins de l’exotisme, aux baies panoramiques de rivages déserts, ou au sommet de destinations de magazine.
Ou çà?…
Les cumulus enflaient, traversaient, pressés comme les passants là-bas qu’elle devinait vers les tours des quartiers d’affaire, au bas de la falaise, le vent ne brusquait pas.
Elle avait choisi l’hôtel qu’on lui avait dit le mieux placé.
Vue dominante face à la ville haute inscrite au patrimoine de l’humanité ou s’apercevait le drapeau du Grand Palais Ducal ou les flèches de la cathédrale. Elle avait choisi le week-end; elle avait dit  » j’ai besoin d’une pause ».
Pause, oui, c’était bien le mot qui s’était imposé. Arrêt sur image.
Elle avait vu ça dans un film Lost in translation.
En tout cas c’est ce qu’elle en avait retenu; ces moments inexplicables, moments de rencontres, de ces vraies rencontres, rares, qui se font avec l’autre autant qu’avec soi. Il lui semblait penser à haute voix. L’instant ressemblait à un défi. Une facétie de la vie.

Elle arrivait à Luxembourg ou au Luxembourg; elle qui voyageait surtout dans les livres, tout à coup, s’était décidée.
Ok pour Luxembourg.
Sa boulangère avait réfléchit en lui servant son croissant habituel: c’était une ville? Un pays? Son mari avait précisé; c’est un Duché et il avait affirmé que c’était propre là-bas en frottant plus fort son établi. C’est riche!
– Au fait, mais c’est quelle langue qu’ on y parle? Faut bien se dépayser, rêvait déjà la commerçante.
Les cascades, par moments semblait-il, s’accéléraient, couvraient le vacarme des oiseaux dans les arbres centenaires, Ariane n’entendait plus rien. Ca sentait la terre. L’odeur des bois humides. Peut être était cela qui l’ avait fait venir; des sensations de forets, ces murmures de cours d’eau sous des ponts moyenâgeux, les reflets de maisons de la ville basse, aux toits d’ardoise et aux façades crayeuses des falaises, en miroir sur les eaux paisibles de l’Alzette.
Le long des rives, les vies défilaient, imperturbables travelling, on aurait dit des extraits de film des bandes annonces de programmes déjà hors affiches.
Des traversées.
Etait ce trop tard pour se retourner, prendre un chemin de traverse?
Elle aurait bien suivi, ça et là, les existences qui passaient. Pour voir… La dame tranquille qui tient sa vie en laisse au rythme de son chien. Non! pas le joggeur qui s’épuise et transpire, casque à l’oreille et fait peur aux oiseaux.
Aurait elle du suivre cette vie là ou encore celle ci?
Elle avait lu Dolto; on choisit de vivre! La psychanalyste en donnait pour preuve la course, à la vie à la mort, des spermatozoïdes:
pour vivre il fallait un sacré désir! Si on s est trompé, on s ‘en va….

Ariane choisissait-elle la vie trépidante, faite de haut et de bas que l’on dit la « vraie » vie ou bien avouait-elle qu’un peu de distance ou de retrait la branchait; le silence, par exemple, d’une l’église là où elle allait plus loin en écoute, en perception et pas seulement avec elle-même mais en sensation d’une constellation humaine. En interdépendance. En résonance.
Elle avait rejoint quand même les gesticulations du plus grand nombre, suivi le modèle désigné de la réussite.
Regrettait-elle? S’interrogeait-elle comme si se présentait l’option d’une prochaine vie? Non pas qu’elle croyait en la résurrection mais en l’incommensurable confiance que l’on doit à la vie et elle se plaisait à répéter la leçon de la science « rien ne se perd, tout de transforme… alors…! Son énergie donnerait quoi quand elle se transformerait? Est-ce qu’il fallait réfléchir dès maintenant, avoir son mot à dire avant de mourir, pour ne pas débarquer ensuite dans le n’importe où ou n’importe quoi et se plaindre. Non, merci!

 

Ici et maintenant, changer de vie?
Pas non plus avec celle du vieux monsieur face au parterre de fleurs…quoique… Le demi-tour, pour lui, c’est trop tard, il semble de ceux qui choisissent d’aller jusqu’au bout du parcours. Elle se serait bien assise à côté de lui… Dites, monsieur.. Elle avait renoncé, toute question était vaine. Elle devinait déjà son silence, ses sentences .. il aurait récité les appels à la sérénité: « accepter les choses qu’on ne peut changer, le courage de changer celle que l’on peut, et la sagesse de voir la différence ».
Et à l’homme cravaté, silhouette étirée à la Giacometti, déséquilibrée par le poids de son attaché de case, pouvait-elle lui dire non! Pas par là!.
Aurait elle du suivre cette vie là-bas ou plutôt celle ci?
Choisir ces lignes accidentés, lignes de vie brisés, qui font dire que « c’est la vraie vie ». Ah?… N’était-elle pas attirée ici et maintenant par la sérénité des sous bois. Ligne plate?

Elle suivait les passants, l’un puis l’autre, puis bifurquait, elle entrait une bribe d’instant dans les vies. Ca lui rappelait un de ses films
classiques préférés, ou le personnage qui voulait quitter l’existence perçue inutile, découvrait tout à coup, dans les parcours d’autrui, l’impact insoupçonnable de sa vie.

 

Ariane continuait à suivre, au hasard des allées, des traces de pas dans lesquels elle s’appliquait à mettre les siens. Elle avançait.
A tâtons.
Elle s’arrêtait souvent devant les manèges.
Quel enfant avait choisi les chevaux de bois? La voiture ou la calèche? Ou l’avion? Lequel de ces enfants était -elle? Celui qui cherche des yeux sa mère, l’autre qui décroche le pompon, celui qui voudrait descendre parce que ça va trop vite? Celui qui a ses parents qui applaudissent, ou la petite qui cherche en vain quelqu’un qui la regarde, ou encore celui qui pleure pour que ça s’arrête… stop! Le manège s’accélérait, chansons enfantines et petites voix en chœur. Les lumières clignaient, on aurait dit que ça bat, ca tourne comme le ciel, Ariane avait le tournis à suivre les existences. A imaginer les tours de manèges possibles.
S’était elle trompé de vie?
Tout à coup, ça la faisait rire. Changer de vie? Dérisoire!
Elle avait eu envie d’interroger autour d’elle: vous y croyez aux cycles de vie?
Elle s’était mise à compter : 7 ans … l’enfance puis les études puis le métier, puis le couple, puis le déclin puis… Choisir? Elle s’était plu à échanger avec les responsables de l’hôtel qui l’avaient accueillie, à partager, sans détours, l’intime.
Vous repérez des cycles dans vos vies? Oui, certaines femmes affirmaient des évolutions. Des tracés. Des expériences.
S’interrogeaient à leur tour sur les cheminement inéluctables, lents ou rapides selon chacun.
Ariane s’était amusé des « Ah lalal !!! », des « ça va trop vite » comme ceux des manèges, des « déjà! » qui soupirent et quelqu’un avait cité des lassitudes de personnes âgées, des « j’ai assez vécu ».

Il y avait eu des silences….
Changer de cycle?
Changer de vie?
Pour quoi faire?
L’instant s’arrête.
Passé/présent? Infini.
Décrocher le pompon? Elle n’a pas vu, d’abord, sur l’ère de jeu, le garçonnet immobile sollicité par les hauts parleurs et la musique des manèges sur la place de fêtes foraines.
L’enfant ne semble entendre ni les flonflons, ni les appels, ni regarder les chevaux de bois, ni les barbes à papa, ni aucune tentations; garçonnet en retrait, au pied de l’arbre, Il a le regard ébloui. Il ne bouge pas, Les joues rouge, Il montre du doigt. Sur la branche basse, ça pépie.
L’enfant et l’oiseau Silence. Plus rien autour d’eux.
L’enfant a vu l’oiseau
L’oiseau a vu l’enfant
Ariane a vu l’oiseau, a vu l’enfant
Arrêt sur image
L’enfant a le doigt levé
Silence intense.
Ariane n’entend plus que le chant. Son doigt reste levé pareil à
celui de l’enfant.
Les gestes, les sons, le temps comme en suspend.
Qu’est-ce qu’elle a compris, Ariane?
Qu’importe! De sa tête, de son coeur, elle dit oui.
Voilà.
Lalalilalère…. lala…
Et si elle était venu pour l’improbable?
Juste pour ça.
infime et magistral.
Changer de regard.

Il y a trente ans, j’étais venu à Marrakech me soustraire aux vertiges de Paris.

J’étais prêt à échanger mille clinquants illusoires contre un bout d’oasis, à troquer les enseignes au néon des Grands Boulevards contre le miroitement d’un mirage tapi au fond du désert. Les fortunes blasphématoires et l’ostentation ne seyaient plus à mon âme. J’avais besoin de ne plus me focaliser sur mon nombril, de ne plus traquer de plis sur mon smoking, de ne plus retourner les langues pour voir ce qu’elles taisaient.

Paris me déshumanisait.

Le fallacieux brouillait mes repères.

J’avais peur de ce que j’étais en train de devenir dans le tumulte des conquêtes et des vanités.

– Tu vas trop vite en besogne, m’avertissait mon père, ancien cheminot élevé au compte-gouttes, le visage marqué par les galères. Lève le pied, fiston.

Je m’interdisais de l’écouter.

Ne comprenait-il pas que je le vengeais de l’ensemble des misères qu’il avait dû subir pour nous  épargner  ses déconvenues ?

-Je ne me suis jamais plaint de rien, me rétorquait-il avec ce stoïcisme qui m’avait toujours révolté. La frugalité n’est pas un tort, mais une raison. Il faut savoir se contenter de peu.

Mon père était un damné. Il se méfiait de ce qui ne le faisait pas souffrir. Il avait mis un temps fou avant de comprendre qu’il était possible de changer le cours du destin, que l’on n’héritait pas forcément de la déveine de ses parents… Lorsque je l’avais invité à l’inauguration de mon tout premier magasin, il était resté sans voix, persuadé qu’il s’agissait d’un canular. Puis, au fur et à mesure que je réussissais dans la vie, il s’était détendu.

-Jure-moi qu’il ne s’agit pas de coups fourrés, insistait-il.

-Je le jure.

Il m’avait accordé le bénéfice du doute, allant jusqu’à accepter, non sans une certaine gêne, les cadeaux faramineux que je lui faisais.

Je crois qu’il était heureux pour moi. Pudique, il ne laissait pas grand-chose transparaître de ses émotions mais j’étais certain qu’il était fier de moi.

Ensuite, devant l’ampleur de ma boulimie, il s’était mis à prendre ses distances, repoussant mes largesses, boudant mes fêtes, déclinant mes invitations au voyage. Il n’appréciait guère la  qualité de mes amis et voyait d’un mauvais œil ces courtisans qui essaimaient autour de moi avec l’enthousiasme fébrile d’une nuée de mouches autour d’une sucrerie.

-Qui sont ces types ? me demandait-il.

-Des potes.

-Ils étaient où quand tu tirais le diable par la queue ? grommelait-il, sceptique.
Mon père était quelqu’un de simple. Son humilité était son refuge. L’excès l’épouvantait autant que la fausseté. Mon monde ne lui convenait pas. Il lui trouvait un éclat de vitrine aussi tranchant qu’un bris de verre. Quelque part, il le confondait avec un miroir fissuré où les reflets s’intercalaient pour cacher leur jeu. Un soir, il était venu me rendre les clefs de la voiture que je lui avais offerte et celles de la belle demeure que j’avais construite pour lui, et il était retourné vivre dans son taudis d’antan, parmi ses compagnons d’infortune, un ramassis de prolétaires réformés, ridés comme des melons, qui ne savaient rien faire d’autre que se retrouver au bistro du coin pour griller des cigarettes immondes à l’ombre de leurs vieux souvenirs.

Il n’est plus jamais revenu fouler de ses savates pourries mes tapis volants.

Je n’avais appris son décès qu’une semaine après son enterrement, tellement j’étais occupé à féconder mes investissements.

Au village, les voisins me regardaient avec mépris. Ils ne voyaient ni ma grosse cylindrée ni mon costume de monarque. À leurs yeux, je n’étais qu’un parvenu oublieux de ses origines, un fils indigne qui n’avait pas su être là lorsque son père avait eu besoin de lui.

Ce fut dans le regard torve qui m’incendiait au détour des ruelles que je pris conscience du monstre que j’étais devenu.

Après m’avoir ébloui, les feux de la rampe m’immolaient. Il me fallait descendre de mon nuage, remettre les pieds sur terre, me découvrir un soupçon d’authenticité dans un monde où rien ne venait du cœur, où tout se calculait, les alliances et les connivences, les opportunités et les coïncidences, les rencontres aux allures de traquenards et les coups de foudre aussi tonitruants que les colis piégés. À Paris, dans mon monde à moi, le moindre sourire était un placement, la moindre poignée de main se voulait contrat.

C’était terrifiant.

J’étais terrifiant.

J’avais le sentiment de perdre considérablement au change, que mon chiffre d’affaires, mes partenaires, mes conquêtes me délestaient de l’essentiel de mon être, que je n’étais plus qu’un joker gagnant, un atout majeur, un tremplin idéal pour les profiteurs, une poule aux œufs d’or pour mes putains…
J’avais besoin de réclamer un temps mort pour reprendre mes sens ; j’avais besoin de prendre du recul par rapport à ce qui m’arrivait, à ce qui m’emportait telle une crue vers je ne savais où. Je m’étais rendu compte que les choses ne sont pas ce que nous croyons, que nous nous accommodons de ce qui nous arrange, souvent à nos dépens.

J’étais jeune et beau. J’avais la main verte, un pouvoir d’alchimiste ; j’étais une sorte de Midas tant tout ce que je touchais engrossait mes fortunes.

On m’appelait Crésus.

Mes courtisans étaient légion. Ils gravitaient autour de mes bonnes humeurs avec une voracité insatiable. Loin de m’écœurer, leur faim me rassurait. N’étais-je pas aussi sollicité qu’un faiseur de miracles, aussi couru qu’un gala de charité ? Pour quelqu’un parti de rien, c’était le nirvana. J’avais la légitimité de ma mégalomanie, la souveraineté de mon univers. Ce que je possédais, de ma collection de bolides au contenu de ma trousse de toilette, je l’avais conquis. Je ne devais rien à personne. Et j’aimais claquer mon fric comme un dompteur de lions son fouet. Paris me mangeait dans la main. Pas un notable, pas une star ne résistait à mon charisme. Moi, le petit prince aux pieds nus, débarqué en métropole les poches vides et le cœur vaillant, ayant gravi les marches, une à une, jusqu’au faîte de mon empire, et survécu aux naufrages et aux banqueroutes, moi, Jean Gastel, dont le nom se voulait sésame dans la faune diaprée des hautes sphères, il m’arrivait parfois de m’autoriser à me prendre pour dieu.

Il me fallait me rendre dans le désert.

Seul un prophète désintéressé pouvait me rappeler à l’ordre.

 


C’est à Marrakech que j’ai compris que l’homme a décidé de devenir riche pour se réinventer. Que la richesse est un dédoublement de la personnalité né d’une mutinerie contre soi-même. C’est aussi à Marrakech que j’ai découvert que la pauvreté est ce qui nous rapproche le plus de notre authenticité… À Marrakech, les gens étaient des gens. Boutiquiers, marchands ambulants, maquignons, montreurs d’ânes ou crieurs, cireurs de chaussures ou chasseurs de clients, ils étaient des gens qui vaquaient à leurs occupations avec un rare discernement. Rien  ne semblait les éblouir plus qu’un sourire, rien n’était en mesure de les combler mieux qu’un salut ou une poignée de main. Ces êtres sublimes se nourrissaient d’eux-mêmes. Ils avaient l’art de s’apprécier, la sagesse de ne rien exiger.

Le dépaysement me ramenait constamment à cette question : Et moi ? Qui étais-je au juste ? Un chiffre d’affaires ? Un bonheur autiste ? Une marque déposée ? Un investissement potentiel ?… La proximité de ces êtres simples et besogneux, qui ramaient dur pour joindre les deux bouts et qui paraissaient confiants, me rendait à moi-même et aux autres. J’étais un homme parmi les hommes.

Un ami marocain avait mis à ma disposition une modeste demeure du côté de la palmeraie. C’était un coin peinard où le bruissement des feuillages cadençait le pépiement des oiseaux. L’aube s’y levait avec la grâce d’une odalisque privilégiée et le soir s’y couchait avec la délectation d’un noceur rassasié. Un calme olympien y officiait. Il me suffisait de m’isoler à l’ombre d’un arbre pour me soustraire au chahut des vivants. Je crois que je touchais du bout de mes cils le pouls des rêveries. Un verre de thé à la menthe, un gâteau aux amandes, une grillade sur la braise, et j’étais à deux doigts de m’évanouir à travers mille quiétudes… Était-ce cela la félicité ?

Je vivais en ermite. Incognito et ravi de l’être. Mon sommeil était tellement profond que, lorsque je me réveillais, le soleil était déjà à son zénith. Je ne pensais à rien et passais le plus clair de mon temps à vétiller. Je m’intéressais à de petites choses, à la forme d’une herbe, à l’aspect d’une pierre, et cela me divertissait. Paris était loin. Marrakech me lâchait du lest. Je renaissais au monde avec un plaisir que je ne soupçonnais même pas.

Il y avait un banc séculaire sur la véranda. Un banc en bois massif chargé d’histoires et bordé d’une calligraphie inextricable. Lorsque je m’y laissais choir, j’avais le sentiment de convoquer tous les personnages qui l’avaient occupé l’espace d’un répit post-digestif. Pour la première fois depuis que je régnais sur mon empire, je ne voyais plus en chaque siège un trône. J’étais redevenu un simple sujet, un homme sans panache qui prenait de l’air en s’écoutant vivre. Je pouvais rester là des heures entières, à grignoter des fruits secs et à siroter une orangeade, certain que pas un roi, pas un nabab n’avait ma chance… J’étais bien… J’étais en paix.

Je n’avais pas vu passer la semaine. Le temps s’était fait aussi discret que le domestique qui veillait sur ma cure. Pas de téléphone. Pas de télé. Pas de radio. J’étais à l’abri de tout, et de moi-même. Je voulais ne répondre à rien. Ne tressauter à aucune sonnerie. Ne rien savoir des convulsions du monde.

Parfois, quand le soleil atténuait ses coups de massue, je sortais flâner. Sans guide. Sans point de chute. J’aimais prendre une ruelle au hasard et la suivre jusqu’à ce qu’elle se perde dans les ramifications labyrinthiques de la médina puis, les pieds en feu et le cœur léger, je m’attablais à une terrasse rudimentaire et restais là jusqu’à ce qu’une autre ruelle me happe J’observais les femmes emmitouflées dans leur djellaba, leur marmaille aux trousses, et me demandais quel visage elles cachaient sous leur ajar, quel regard elles décochaient aux badauds, quel sourire elles esquissaient aux quolibets qui fusaient çà et là ; j’observais les muletiers et les charretiers se frayant miraculeusement un passage dans la cohue, au milieu des venelles étroites assiégées par les étals des boutiquiers ; j’observais les clients marchandant avec une habilité tranquille, qui des ustensiles de cuisine, qui des babouches, qui de la friperie venue des pays de grisaille et d’ouragans ; j’observais les vendeurs de thé itinérants traquant  les soifs et les essoufflements, le geste imparable et le service de haute voltige… C’était un spectacle magnifique. Un soulagement. Je sentais ma tête se vider tel un abcès et mon âme s’oxygéner à grande pompe. J’en oubliais jusqu’à la faim, jusqu’à l’heure de rentrer.

Marrakech, à cette époque, était une résurrection permanente. J’ai tout aimé de cette ville.

J’ai aimé ses gens, ses sautes d’humeur quand, sans crier gare, le sirocco nous lançait ses poignées de sable à la figure et nous obligeait à nous emmurer dans nos chambres, son ciel poussiéreux, ses horizons éperdus, ses charmes évanescents et ses générosités intarissables.
J’ai aimé à l’instant où j’y ai débarqué. Les saltimbanques et les charmeurs de serpents m’apparurent telle une allégorie : tout relève de l’usurpation – mon épopée parisienne en premier. Chaque acrobate me renvoyait à mes propres acrobaties de  jeune nabab ; chaque danseur travesti me rappelait mes déguisements de négociant émérite. À l’époque, Marrakech n’était qu’une grosse bourgade embusquée derrière ses fables. Une oasis narguant la nudité ocre du désert. Un fantasme ébouriffé qui s’agrippait désespérément à ses vergers, indissociable des mirages pavoisant un lointain sans cesse fuyant.

Et c’est là-bas, à Djemáa el-Fna, que mon destin a bifurqué. Je me délassais dans un square ombragé, un œil sur les fidèles qui investissaient la mosquée El Koutoubia, l’autre sur la cohue engrossant l’esplanade, lorsqu’une femme voilée de la tête aux pieds avait surgi devant moi. Je ne voyais que ses yeux rieurs et ses petites mains ridées étoilées de henné. Le soir s’étirait doucement sur la cité tandis qu’une brise s’évertuait à défaire les poches caniculaires. La vieille femme m’avait dévisagé un moment avant de me prendre le poignet avec la précaution d’une rebouteuse tâtant une fêlure. Elle avait promené un doigt sur ma paume et m’avait dit :

-Vous avez la main heureuse.

-Il paraît, lui avais-je concédé, amusé.

Elle avait levé les yeux sur moi. C’était comme si elle soulevait une tenture sur mes plus intimes secrets.

-Et vous ? Êtes-vous heureux ?

Sans me laisser le temps de réagir, elle m’avait demandé de la suivre et avait foncé droit sur la médina. Je l’avais suivie comme un enfant.
J’ignore combien de temps nous avions crapahuté au milieu des foules bigarrées et combien nous avions traversé de ruelles. Par moments, à force de rencontrer les mêmes visages et de déboucher sur les mêmes gargotes, j’avais l’impression de tourner en rond. Puis, la nuit entoila les êtres et les choses, et nous arrivâmes devant un riad bouffé par les palmiers ; une vieille bâtisse aux murs lézardés qu’une porte en bois vermoulue gardait des indiscrétions. À l’intérieur, il y avait un jardin hirsute quadrillé d’allées efflanquées. Une petite fontaine roucoulait derrière une haie sauvage. Le patio était en ruine. Il donnait sur une grande pièce que des cierges colossaux éclairaient comme une chambre mortuaire. La vieille femme s’était volatilisée. Seule une jeune fille, assise en tailleur sur une natte, hantait les lieux. Ses mains translucides étaient posées dans le creux de sa robe et son visage, tourné vers le sol, disparaissait sous une chevelure d’un noir de jais.

-Bonsoir, lui avais-je dit.

Elle n’avait pas bronché.

J’attendais le retour de la vieille. En vain. La jeune fille semblait  se recueillir. Je percevais à peine sa respiration.

-Peut-on m’expliquer ce qui se passe ?
Elle avait relevé le menton. Ce fut comme si une force invisible me catapultait à travers les airs. Ce visage ! Jamais je n’avais vu un visage aussi flamboyant, aux pommettes pourpres semblables à deux fruits sacrés, au nez si droit qu’on l’aurait cru dessiné par un artiste et aux yeux immenses, d’un noir anthracite, brillants comme deux constellations, qui me traversèrent de part en part tels des fuseaux célestes. J’étais en lévitation. Dans un tourbillon de lumière. Pareil à un feu follet perdu parmi des feux d’artifice.

J’étais face à la Beauté. La beauté vraie. Pure. Cosmique.

J’étais prêt à renoncer à mon empire, aux mirages du désert et à tous les néons de Paris pour être là, encore une minute, encore une seconde, absolument persuadé que je divaguais, que j’hallucinais, incapable de me résoudre à l’idée que j’étais le plus chanceux des hommes, le plus privilégié des veinards…

La fille devait avoir dix-huit ans. Pour moi, elle n’avait pas d’âge. Elle était un bout d’éternité. Mon cœur menaçait d’exploser dans ma poitrine. Je ne sentais ni mes jambes ni le sol sous mes pieds. Si elle ne m’avait pas désigné un coussin drapé d’un caftan, à côté d’elle, je me serais écroulé.

J’avais voulu dire quelque chose. Son doigt de fée s’était posé sur mes lèvres, les scellant d’un coup.

– Ici, on ne parle pas, m’avait-elle murmuré.

Sa voix cristalline avait chantonné à travers toute mon âme.

-Qui es-tu ?

-Mon nom est Ahlam… Vous êtes venu chercher la paix à Marrakech. Le bonheur est en chacun de nous. Il suffit de tendre la main pour le cueillir.

Joignant le geste à la parole, elle avait tendu la sienne, m’avait pris le menton entre le pouce et l’index et, plongeant son regard au plus profond de mon être, elle s’était substituée à mon destin.

Aujourd’hui encore, je ne me souviens pas de grand-chose. Je sais seulement que j’avais connu l’extase dans son ivresse absolue, que j’avais été heureux et que j’avais souhaité que le soleil ne se lève jamais.

Je ne me souviens pas non plus de comment j’avais quitté le riad. Groggy, j’avais retrouvé les ruelles de la médina, ses frénésies et ses foules. Des mioches me regardaient passer comme si j’étais un fantôme. Les boutiquiers suspendaient leurs gestes pour me dévisager. Les badauds s’arrêtaient sur mon passage, ahuris. Qu’étais-je devenu ? Pourquoi cette stupéfaction ?… Le miroir d’un barbier me renvoya mon image. Même si j’avais l’air d’émerger d’une euphorie, j’étais toujours Jean Gastel.

Le chauffeur d’un taxi avait hésité longtemps avant d’accepter de me conduire à la Palmeraie. Durant le trajet, il n’arrêtait pas de m’observer à la dérobée. Il avait tellement hâte de se débarrasser de moi qu’il avait refusé mon argent. Il avait manœuvré en catastrophe et filé sur les chapeaux de roue.

Le domestique était resté bouche bée en me découvrant sur le pas de la demeure.

-Qu’est-ce qu’il y a ? lui avais-je demandé, excédé.
Il m’avait invité à le suivre dans le salon et m’avait montré les piles de journaux jonchant la table. J’en avais pris un, puis un deuxième ensuite, éberlué, un troisième, un quatrième… À la une de l’ensemble des journaux, il y avait ma photo et de grands titres qui s’alarmaient : Le milliardaire Jean Gastel a disparu… Jean Gastel, le golden boy de Paris, volatilisé… Enlèvement ou fugue ?…

-C’est quoi, cette mascarade ? m’étais-je écrié.

-Mais, monsieur, toute la planète vous cherche. À la télé, à la radio, partout on ne parle que de votre disparition… La police marocaine, les services français, des détectives engagés par vos sociétés remuent ciel et terre pour vous retrouver. Même Sa Majesté a été contraint de faire une déclaration. Vous n’avez plus donné signe de vie depuis un mois…

Un mois !

 

En quelques heures, la Palmeraie fut envahie par des journalistes venus des quatre coins de la Méditerranée. Caméras, micros, antennes paraboliques se bousculaient autour de la demeure. Des agents de recherche marocains et français bataillaient pour parvenir jusqu’à moi. Tous voulaient savoir où j’étais ces trente derniers jours… Un moment, j’avais soupçonné un gigantesque canular, mais ce que je lisais sur les visages était trop sérieux. Qu’avais-je à répondre ? Pour moi, il ne s’agissait que d’une nuitée… Un mois !… J’avais disparu pendant un mois !… Comment le croire ?

Un avion privé m’arracha au tohu-bohu de la Palmeraie et me ramena à Paris. Là encore, c’était le délire. Les grandes chaînes de télé me harcelaient, la presse écrite me traquait. Tous les jours, des pages entières m’étaient consacrées, me livrant à toutes sortes de fabulations. Un magazine alla jusqu’à supposer que j’avais été enlevé par des extraterrestres. Je me cachais, fuyais les journalistes comme la peste. J’avais beau jurer que j’ignorais ce qu’il m’était arrivé, ils revenaient à la charge, galvanisés par mon hébétude.

Il fallut des mois et d’interminables déménagements pour retrouver un soupçon de répit.

-Tout de même, finit par me lâcher mon meilleur ami, tu ne vas pas nous faire avaler que tu ne sais pas où tu as été pendant trente jours et trente nuits.

-Puisque je t’ai dit que j’ai juste découché une nuit.
Il éclata d’un rire qui me rendit fou furieux. Plus jamais mon meilleur ami ne remit les pieds chez moi. Je le congédiai sans appel et gommai son souvenir de ma mémoire.

 

Les années ont passé.

Chaque mois d’avril, je retournais à Marrakech essayer de comprendre ce qui m’était arrivé dans ce riad que je n’avais pas réussi à retrouver, ce que j’avais fait de ce mois de disparition qui s’imprimait dans ma vie telle une page blanche.

Une seule fois, il y a dix ans, j’avais cru reconnaître Ahlam dans  le jardin Majorelle. Le temps de courir vers elle, elle s’était évanouie parmi les feuillages.

J’avais arpenté de long en large la médina, de jour comme de  nuit ; aucune trace de ce patio bouffé par les palmiers.

Plus tard, mes proches revinrent sur l’épisode de mon « ascension ». Ils voulaient percer mon secret, savoir ce qu’il était advenu de moi durant ces trente fameux jours où quelque chose m’avait ravi au chahut de la terre. Ils n’obtinrent rien. Je n’avais rien à leur révéler. Puisque je n’en savais rien.

Avec le temps, on se mit à dédaigner cette histoire invraisemblable. Dans leur intime conviction, les gens étaient persuadés que j’avais manigancé tout ça pour faire parler de moi et m’inventer une légende.

À l’usure, je finis par me ranger à leur avis. Il y avait, dans mon histoire, un ridicule qui me dépassait. J’en avais presque honte. Pourtant, chaque année, chaque mois d’avril, je me surprenais à errer dans la médina, espérant déboucher sur ce patio où Ahlam m’avait offert son corps contre trente jours de ma vie.

 

Plus de trente ans après, j’y pense encore et n’arrive pas à me rappeler comment, entre les bras diaphanes d’une jeune fille de dix-huit ans, je m’étais dilué dans le Bonheur absolu sans en garder le moindre repère. À Marrakech, le dernier des badauds connaît mon « histoire. » Dans la rue, les gens se retournent sur mon passage en souriant. Cela me gêne énormément, mais j’ai appris à vivre avec.


Ce soir, des amis marocains fêtent mon anniversaire au Jad Mahal, un restaurant huppé de Marrakech. Dans l’intimité. Après le dîner, je demande à être seul. Je veux marcher un peu. Les nuits de Marrakech m’ont toujours apporté de l’apaisement… J’arpente les remparts de la médina jusqu’au carrefour, ensuite je rebrousse chemin, les mains dans le dos, l’esprit ailleurs, à peine interpellé par les attouchements furtifs auxquels s’adonnent de jeunes couples haletants sur les bancs.

Je suis bien. Dégrisé.

Je rejoins l’hôtel Sofitel, les mollets cisaillés, les tempes pétillantes, reste quelques minutes à contempler le jet d’eau à l’entrée de l’hôtel, puis je gravis les marches qui conduisent au hall où une poignée de touristes discute, répandue sur les canapés.

Je vais m’installer au bord de la piscine, déserte à cette heure. Les doigts entrecroisés derrière la nuque, je m’allonge sur un banc et laisse mon regard s’éparpiller à travers les étoiles. Une brise bruit dans le feuillage alentour. J’ai envie de fermer les yeux et de m’assoupir tout de suite.

Soudain, une odeur… un parfum… une senteur délicate, reconnaissable entre mille, me renvoie trois décennies plus tôt, dans un patio en disgrâce… Je me retourne, et Ahlam est là, assise sur le banc d’à côté, enveloppée dans son voile de jadis, les yeux plus grands que l’horizon, aussi splendides que l’aurore…

Je ne suis ni surpris ni ému. Juste soulagé de constater que je ne suis pas fou, que mon aventure avec cette houri a bel et bien eu lieu.

Ahlam n’a pas vieilli d’une ride. Son visage juvénile rutile tel un joyau de toutes les flammes de ses dix-huit ans.

-Où tu étais passée ? lui demandé-je.

-Je suis là, c’est ce qui compte.

-Tu m’as manqué comme ce n’est pas possible.

-Je sais…

-Pourquoi ?

-Vous n’étiez pas encore prêt.

-Tu penses que je le suis, ce soir ?

Elle ne me répond pas.
Je veux tendre la main vers elle, mais je crains de ne rencontrer qu’obscurité. Si elle a toujours dix-huit ans, trois décennies après notre première rencontre, c’est la preuve qu’elle n’est pas réelle, que je divague. Elle perçoit mon désarroi et me prend par le poignet. Je sens nettement l’étreinte de ses doigts et le souffle de sa respiration sur mon visage curieusement transi.

-Quel rêve es-tu ?

-Le vôtre, monsieur Gastel.

-J’ai cessé d’y croire.

-Personne ne renonce à son rêve, monsieur Gastel.

-Aujourd’hui encore, je passe pour un fou aux yeux de certains.

-Ce n’est pas grave…

-Pourquoi es-tu revenue ?… Je n’ai plus l’âge des songes.

-Tout a une fin, monsieur Gastel.

Quelque chose d’acéré, comme une serre de rapace, se referme sur mon cœur et le relâche aussitôt. J’ai peur, mais je sais que je ne reculerai pas. Dans ma tête défilent, à une vitesse vertigineuse, les visages aimés, les mines détestées, les paysages familiers, mes joies et mes peines, mes alliés et mes ennemis, les femmes qui m’ont couru après et celles que je n’ai pas réussi à rattraper… Et rien ne me secoue plus fort que mon propre pouls coincé dans la main d’Ahlam. Tout me paraît dérisoire, sans relief ni consistance…

-Viens, me dit-elle en se levant subrepticement.

-Oui, bredouillé-je… emmène-moi là où aucun chahut ne fausse mon répit… Prends-moi dans tes bras et garde-moi contre toi jusqu’à la fin des temps… Et surtout, ne me rends jamais plus à ce monde de frénésie absurde et d’intranquillité…

Elle me sourit.

Je suis prêt. Sans crainte et sans regret.

Au début de l’été 1928, à l’occasion d’un tournage, Marlène vint à Vienne. Elle aimait tout spécialement s’installer à la terrasse d’un café viennois afin d’observer les gens bouger, étudier leurs poses pour pouvoir les copier plus tard dans un film ou au théâtre. Elle avait 28 ans. Que serait Vienne sans ses cafés que j’ai appris moi-même à aimer ? Est-ce un hasard si c’est à cet endroit précis que je viens régulièrement, à l’emplacement magique du Sofitel, véritable œuvre d’art contemporain dominant cette ville aux œuvres éternelles ?

A l’époque Marlène décida de prendre distance avec son mari. À la maison elle sentait son époux errer dans l’appartement comme un fantôme. Aussi accepta t-elle les invitations de plus en plus pressantes de son chevalier servant, l’acteur Willy Forst, son partenaire au théâtre. Il lui proposa quelques escapades amusantes.

Peut-être n’était-il pas très profond, assez léger, mais il la distrayait.

Marlène appréciait tant leur ambiance des cafés de Vienne. Elle pouvait y passer la journée pour lire, écrire, donner ses rendez-vous d’amour ou d’affaires. Certains habitués y recevaient même leur courrier. S’il n’y avait pas de table libre, l’usage était de s’installer à une table déjà occupée, une occasion de faire une rencontre.

A l’instar de tous les voyageurs Marlène et Willy avaient leurs lieux de prédilections. Ils avaient mêmes leurs bancs préférés avec vue imprenable sur le centre de Vienne, vue que l’hôtel me réserve à chaque séjour.

Le couple adora particulièrement un bâtiment blanc avec une coupole de lauriers d’or, et put s’extasier devant la transposition de la Neuvième symphonie de Beethoven par Klimt où «les forces hostiles y affrontent l’Amour ». Ils passèrent ensuite devant les deux immeubles d’Otto Wagner: l’un, dont la façade en faïence est semée de coquelicots, l’autre, toute blanche, est couverte de grands médaillons enfermant les profils dorés de jeunes filles préraphaélites.

 

Marlène alla souvent faire des emplettes au Naschmarkt. Sur ce marché formé de petites échoppes vertes en bois, où l’on y trouvait tout : Des charcuteries paysannes aux poissons – fumés, des légumes oubliés aux fruits exotiques les plus rares ou des épices de toutes les couleurs dorées par le soleil.

 

Après avoir fait un tour au marché aux fleurs, Marlène et Willy aimaient se réchauffer devant un verre de vin chaud à la cannelle et aux zestes d’orange, une spécialité du lieu. Willy ne cessait de lui affirmer que la vieille Europe n’était pas suffisante pour elle.

« Et si nous partions pour les Etats-Unis ? Nous y ferions fortune. Regarde Greta Garbo, tu vaux bien cette Suédoise… Je la connais. Elle a un vrai talent. Et elle est partie pour Hollywood avec deux metteurs en scène, des Suédois comme elle.»

 

Marlène refusait estimant qu’il fallait mieux attendre et s’imposer ici. Au dîner, Willy lui présenta un journaliste autrichien extrêmement drôle. Il avait à peine vingt ans et connaissait mille anecdotes sur les têtes couronnée de l’Orient et leurs harems. Il s’appelait Billy Wilder et allait devenir plus tard, à Hollywood, un des meilleurs cinéastes du monde avec des films aussi célèbres que Certains l’aiment chaud.

Marlène rencontra également un jeune auteur, Erich Maria Kramer. Celui-ci lui parla modestement d’un roman qu’il était en train de finir A l’Ouest rien de nouveau…

 

Il devait le publier sous le pseudonyme d’Erich Maria Remarque. Il était très attiré par Marlène, la trouvant mille fois plus séduisante que toutes ces vedettes du cinéma des années folles. A cette époque, ni le jeune romancier timide ni cette obscure chanteuse de revue ne savaient qu’ils deviendraient célèbres et encore moins qu’un jour ils s’aimeraient d’un grand amour.

Le jeune Erich aurait sans doute préféré aimer Marlène tout de suite, partir avec elle le soir même. Mais Marlène avait déjà une vie amoureuse bien remplie…

Si Marlène adorait voyager à Vienne elle aimait toujours autant y faire la fête.

Il faut dire que souvent, les soirées y étaient bien arrosées, tout le monde buvait trop. Et quand Willy avait bu, il faisait boire Marlène et chacun des deux trouvait l’autre encore plus beau, plus désirable.

 

Bientôt Marlène apprécia moins les baisers parfumés à l’alcool. Enivré, Willy devenait répétitif et ne pouvait pas s’empêcher de poser les mêmes questions maladroites et inopportunes sur sa vie intime avec son mari.

 

De plus en plus fatiguée par les longues journées de tournage, Marlène y cessa de sortir. Une voiture de la production la ramenait chez elle où elle retrouvait sa fille et son mari.

Un soir, comme elle dînait avec deux autres acteurs à la veille d’une générale, Marlène entendit parler d’un film important qui allait bientôt se tourner, et pour lequel ses deux camarades venaient d’être engagés.

Le film s’appellerait La Tentatrice ou L’Ange bleu. La jeune femme écouta attentivement. Peut- être y aurait-il un rôle pour elle ?

Le metteur en scène était autrichien, mais ses parents avaient émigré aux Etats-Unis quand il était encore enfant. Ses films tournés à Hollywood avaient obtenu de grands succès. Il s’appelait Josef von Sternberg. Et Il adorait la capitale autrichienne et y revenait souvent.

Le film, coproduit par les Américains et réalisé en Allemagne, allait disposer d’un budget énorme. Ce serait le premier film allemand parlant et chantant avec une distribution internationale. Avec de surcroît un voyage à Vienne…

Marlène les regarda en soupirant. Encore une occasion manquée… Eh elle aurait tellement voulu travailler avec un bon metteur en scène.

La conversation fut vite oubliée car, chaque soir, le spectacle battait son plein. Elle se couchait tard. L’après-midi, elle consacrait une heure ou deux à sa fille et continuait à faire tout son possible pour équilibrer sa vie sentimentale.

Deux semaines après la première, en arrivant au théâtre, elle trouva tout le monde en émoi : le cinéaste Josef von Sternberg en personne avait fait réserver des places pour lui, sa femme et ses assistants, pour voir sur scène les deux comédiens qu’il avait engagés.

 

Marlène joua comme d’habitude ni mieux ni moins bien que les autres soirs. D’ailleurs pourquoi faire des frais pour un metteur en scène avec qui elle n’avait aucun espoir de travailler .En quête d’une actrice pour le principal rôle féminin de son film, Sternberg s’était déjà rendu à Vienne. Il y avait rencontré à peu près tout le monde, et n’avait choisi personne. La photo de Marlène était passée entre ses mains. Il avait interrogé son assistant qui avait répondu :

« Ah oui ! Ses jambes sont bien, mais vous cherchez plutôt un visage, non ? » Et la photo de Marlène avait rejoint les autres aux oubliettes.

Sternberg sembla y reprendre intérêt en voyant la comédienne sur scène. Certes, il la trouva mal fagotée, mal maquillée, mais avec « du chien ». Elle avait « ça », comme on disait à Hollywood.

Il se pencha alors vers un de ses assistants placé devant lui : – Qui est-ce ?

Celui-ci consulta fébrilement son programme :

– Dietrich, Marlène Dietrich.

Sternberg répéta le nom pour le retenir. Ce qu’elle faisait n’était guère intéressant, mais il n’en avait cure, elle était probablement mal dirigée…

Après le spectacle, il se rendit dans les coulisses où les y attendait une coupe de champagne. On alla chercher les acteurs, très flattés d’être présentés au grand réalisateur hollywoodien.

Marlène n’était pas parmi eux. Sternberg demanda qu’on la trouve, mais Marlène qui s’était disputée l’après-midi avec son mari avait eu des remords pendant toute la représentation et désirait rentrer tout de suite chez elle pour faire la paix. Elle s’était démaquillée en vitesse et avait filé sans demander son reste.*

Dépité, Sternberg abrégea sa visite, prétextant un travail urgent à faire avant d’aller dormir. Dans le taxi qui les ramenait à leur hôtel, il demanda à sa femme ce qu’elle pensait de mademoiselle Dietrich, celle qui s’appuyait contre un portant et contemplait les autres d’un air indifférent. Elle l’avait à peine remarquée…

Quelques jours plus tard, un message urgent adressé à mademoiselle Dietrich, et signé Josef von Sternberg, priait Marlène de se présenter à son bureau.

Y a- il un petit rôle pour moi ? se demanda-t-elle.

Lorsqu’elle se trouva en face du fameux metteur en scène, elle fut quelque peu déconcertée : il avait l’arrogance d’un dandy. Autour de lui, Marlène reconnut le célèbre acteur Emile Jannings, des assistants aux visages insignifiants et serviles, et un homme

«plus collet monté que les autres» : le producteur.

Finalement, seul Sternberg lui souriait. Il la complimenta en lui signifiant qu’elle lui avait laissé une réelle impression.

Si elle connaissait sa propre valeur, elle n’en tomba pas moins des nues.

« Pourriez-vous me chanter quelque chose ? »

Il avait une très belle voix, douce, persuasive. Elle regarda Sternberg et trouva quelque chose de féminin dans cet homme qui la toucha immédiatement. Quelque chose de buté aussi, qui lui fit peur. Elle se mit à chanter un des airs de la revue de Broadway. Sternberg ne l’écoutait pas mais la regardait…

Il demanda alors à un assistant de la conduire à la réserve des costumes où on lui proposa une tenue plus « sexy » que sa robe en soie trop sage. Il avait touché là sa corde sensible car Marlène adorait se travestir.

Entre diverses fripes, elle choisit une tunique ultra-courte et pailletée. Quand elle revint dans le bureau, les jambes exhibées dans des bas résilles, le producteur plus que dubitatif lui tourna le dos en grommelant. Sternberg, lui, était tout sourire. Il indiqua à Marlène un piano droit dans un coin de la vaste pièce. Elle l’ouvrit et joua quelques accords. Sternberg s’exclama : « Et vous savez aussi jouer du piano ?» Sans répondre, Marlène interpréta le court prélude de Bach comme autrefois dans au restaurant à Vienne.

Et tandis que le producteur regardait sa montre, Sternberg était bouleversé par le spectacle de cette femme habillée comme une entraîneuse concentrée sur la musique classique. Puis Marlène chanta un de ses succès, un air parodique de la revue C’est dans l’air.

 

Séduit, Sternberg proposa à Marlène de tourner un bout d’essai. Le lendemain il l’attendait impatiemment. Quand il la vit, assise dans le fond du studio, il se demanda s’il serait difficile de tirer de cette fille timide tous les sentiments que le rôle réclamerait ? Non, c’était à lui de se montrer à la hauteur auquel cas elle serait un merveilleux instrument.

On la fit tourner une scène puis on développa la pellicule en hâte. En fin d’après-midi, Sternberg et tout son état-major visionnèrent les deux tests. Du producteur au dernier des assistants, tous tranchèrent en faveur d’une autre actrice, Lucie Mannheim.

Ils se retournèrent vers Sternberg installé au dernier rang de la minuscule salle de projection. Tout en enfilant son manteau, celui-ci déclara placidement : « Messieurs, je viens de choisir mademoiselle Dietrich pour interpréter Lola-Lola dans mon film.»

 

Toute sa vie Marlène fut persuadé que l’ambiance artistique de la capitale autrichienne influença ce choix décisif. Elle l ‘appela … »La magie de Vienne »!

Le tournage de L’Ange bleu devint fantasmagorique pour l’équipe. Mais Marlène, la première, pressentit combien le résultat serait phénoménal si elle s’en remettait entièrement à Sternberg, à son génie. C’était bien sûr la principale condition de la réussite.

Son metteur en scène très exigeant, se révéla très imbu de lui-même, méticuleux, pour ne pas dire maniaque. Marlène se plaignait souvent de lui quand on lui demandait de raconter ce qui se passait sur le plateau. Il faisait faire des répétitions à l’infini du moindre geste. Mais chaque fois, le résultat sur l’écran était fantastique.

Dans le fond, ce n’était pas pour déplaire à Marlène dont le souci de la perfection animait le jeu. Et, si elle n’aimait pas le rôle : une chanteuse de cabaret dont le corps excitant mène un homme jusqu’à la déchéance, elle passa outre, acceptant les yeux fermés, de faire tout ce que le réalisateur proposait ou imposait.

Sternberg, orgueilleux, avait largement minimisé la part de l’auteur du scénario : « N’importe quel autre roman m’aurait convenu. Ce que je fais, c’est un film ! Pas de la littérature! Et ne perdez pas votre temps à relire le livre. Votre personnage n’existera pas avec de la psychologie écrite. Il existera avec ce que je suis en train de faire de vous, grâce aux lumières et à mes directives. »

 

Il la convoquait souvent. Elle arrivait à une heure de l’après-midi, pas encore bien réveillée. Pourquoi désirait-il tant la voir, si ce n’est pour mieux la tenir sous sa coupe, lui parler encore de son personnage ou plus simplement parce qu’il l’aimait et ne pouvait pas se passer d’elle ? Si Marlène faisait mine de ne rien remarquer, l’autorité du réalisateur masquait de moins en moins la tempête amoureuse qui l’agitait. Mais elle n’avait aucune envie de tomber dans la banale histoire de l’actrice et du metteur en scène qui couchent ensemble, le temps du tournage.

Malgré toute l’emprise qu’exerçait le maître, la situation demeura inchangée jusqu’à la fin du tournage. Marlène continua à mener de front toutes ses activités (y compris les heures de palabre avec Willy son amant, qui devenait jaloux), Sternberg était de jour en jour plus amoureux.

Elle redoutait à chaque rencontre ses aveux. Mais le réalisateur s’efforça de n’en rien laisser paraître pour ne pas compromettre la fin du travail auquel il devait de consacrer toute son énergie. Il savait que la tension de cet amour inavoué passait dans le film et Marlène …

Puis le dernier jour de tournage arriva. Fatiguée par l’entêtement de Sternberg, l’équipe technique ne fut pas mécontente d’en finir. Commença alors le montage du film.

Le réalisateur avait tout fait pour que Marlène soit extraordinaire, et elle l’était. Il se souvenait avec fureur de la petite phrase condescendante du romancier Heinrich Mann en visite sur le tournage : « Ce sera grâce aux cuisses nues de votre actrice que le film connaîtra un succès mondial… »

Désormais, pour Steinberg comme pour Marlène, il y aurait un avant et un après l’Ange Bleu. Quelques jours plus tard la première à Berlin puis à Vienne fut un véritable triomphe. La salle debout, ovationna Marlène pendant vingt minutes.

Alors à Vienne Sternberg lui proposa de se retrouver pour un dernier dîner avec « son actrice » au cours duquel il lui demanda si elle était prête à le suivre à Hollywood. Il se faisait fort de lui obtenir là-bas un des meilleurs contrats possibles, et lui promettait de tourner un deuxième film avec elle dès qu’elle le voudrait. Il ajouta : « J’espère que vous oublierez la sévérité avec laquelle j’ai eu avec vous pendant le tournage.

– Au contraire, je vous en suis reconnaissante. Vous m’avez beaucoup appris.»

Puis ils partirent se promener à travers les rues de Vienne pour savourer cette ambiance particulière dont la capitale autrichienne garde le secret. Tous les deux parlaient d’une voix tremblante chargée d’émotion. Marlène se demanda tout à coup avec effroi s’il allait lui déclarer son amour. Elle ne se voyait pas en train de l’embrasser. Etait-il, du reste, homme à se contenter d’un banal « je vous aime » ? Ne venait-il pas de lui faire une beaucoup plus belle déclaration d’amour en lui demandant de venir à Hollywood

En la liant à son travail, à sa raison de vivre?

Ils se regardèrent longuement dans les yeux en silence. Le visage de Sternberg, pourtant marqué par une extrême fatigue lui apparaissait plus beau que jamais.

Marlène détacha l’une de ses boucles d’oreilles, chercha la main de Sternberg et la referma sur le bijou.

« Mon père les avait offertes à ma mère pour qu’elle me les donne un jour. Je les ai reçues à la naissance de ma fille.»

Puis elle se retourna, les larmes aux yeux, en s’efforçant de sourire.

Au retour de Vienne elle annonça à son mari son départ pour Hollywood avant la fin du mois.

Willy, l’amant éconduit, l’accompagna jusqu’à la gare. En guise d’adieu il lui souffla : « Hollywood remplacera donc dans ton cœur nos jours heureux, nos escapades…»

Sur le quai, les bras remplis de fleurs, elle embrassa fougueusement celui qui représentait pour elle tout ce qu’elle quittait : la vieille Europe, Vienne, sa famille et son passé.

À Hollywood, Sternberg exigea que sa chère protégée perde quinze kilos. Au bout de six semaines, grâce aux soins des masseurs et des maquilleurs de la Paramount, Marlène était méconnaissable et plus belle que jamais.

 

Ils vécurent quelques années de complicité amoureuse et artistique, puis chacun suivit sa route sans jamais oublier les sublimes moments passé à Vienne. Dans cette aventure, l’amour non consommé avait été cependant le plus fort.

Beaucoup plus tard en 1964, Marlène se rendit aussi à Moscou où elle reçut un accueil extraordinaire. C’est ce jour-là que, dans sa bouche, j’ai entendu pour la première fois parler « de la magie de Vienne « quand elle évoqua ses voyages lointains sur la scène moscovite.

A l’époque j’avais 13 ans.

Il faut commencer par éprouver ce qu’on veut exprimer.

Vincent Van Gogh

 

 

 

Quand j’ai annoncé à ma mère que ma rédaction allait m’envoyer cinq jours à Rabat pour assister à un colloque sur l’environnement, une lueur de joie a traversé son regard. Nous nous sommes souri. Le hasard ? Le destin ?

 

 

Il y a tout juste un an, après le décès de mon grand-père, ma mère m’a demandé de l’aider à ranger son appartement. Il y vivait seul depuis la mort de ma grand-mère, il y a dix ans. Mon grand-père était un homme discret qui parlait peu de lui et de son enfance. Je savais qu’il était né au Maroc, et qu’il était arrivé en France pendant la deuxième guerre mondiale à l’âge de vingt  ans. Il y avait rencontré ma grand-mère et s’était marié avec elle. Il avait épousé la France en même temps que sa femme et n’avait plus jamais quitté ni l’une, ni l’autre. Nous n’avons jamais su exactement pourquoi il ne voulait plus retourner dans son pays, mais imaginions que c’était lié aux relations difficiles avec son père. Mon grand-père esquivait toutes questions en rapport avec son enfance, et le temps n’avait pas arrangé la situation. Il avait fermé définitivement la porte de son passé et, ma mère et moi n’avions qu’une idée en tête, l’ouvrir. Une question surtout nous taraudait, lui restait-il encore de la famille là-bas ?

 

Dans le salon de mon grand-père, sur la commode, trônent plusieurs photos soigneusement encadrées. Photos en noir et blanc du mariage de mes grands-parents, de celui de mes parents, de ma mère enfant, adolescente, jeune femme, de moi, bébé… Une photo retient mon attention, un petit portait de mon grand-père en uniforme, il doit avoir une vingtaine d’années. Il est beau, ses traits sont fins, son regard, doux. Sous son œil droit, un grain de beauté, exactement le même que le mien. La marque de fabrique de la famille, il me disait en plaisantant.

 

Dans un tiroir de cette commode, au milieu des serviettes de table et des couverts en argent, je trouve une petite boîte en cuir noir entourée de plusieurs élastiques. Imaginant qu’il s’agit là de broutilles sans importance, je la pose sur la table et continue à trier les divers papiers administratifs devant moi. A un moment, poussée par une intuition incontrôlable, j’attrape la boîte, enlève les élastiques, et l’ouvre. Photos, cartes postales du Maroc, acte de naissance, vieille montre, lettres, petits mots, livrets écrits en arabe, se répandent sur la table.

 

Lundi, arrivée à Rabat. Il est 15 heures. Le temps est magnifique. L’air un peu plus humide qu’en France me détend. Une sensation de bien être m’envahit, les larmes me montent aux yeux. Je respire.
L’homme chargé d’assurer mon transfert pour l’hôtel est joyeux, il a l’air fier de me montrer sa ville. Nous traversons de larges avenues ceinturées par des arbres impeccablement taillés. Nous passons devant les bâtiments majestueux des diverses ambassades, consulats, ministères et bien sûr le palais royal, qui rappellent que nous sommes dans la capitale administrative du Maroc et donnent à la ville un coté impérial, impressionnant. J’espère avoir le temps de visiter tous les sites qu’il me conseille, certains ont l’air très anciens.

 

Dans l’appartement de mon grand-père, ma mère et moi sommes sonnées par la découverte que je viens de faire. Nous nous asseyons autour de la table du salon et passons en revue chaque document, chaque objet qui dormait dans cette boîte en cuir noir. Ma mère semble découvrir un trésor, un pan de la vie de mon grand père qu’elle ignorait. Pourquoi ne le lui avoir  jamais  montré ? Pourquoi tant de mystères ? Elle saisit une photo en noir et blanc sur laquelle pose un couple habillé en costume traditionnel, ils ont l’air sérieux, très concentré. La femme est ronde et coiffée d’un foulard qui fait ressortir son regard. Sous son œil droit, un grain de beauté. Le même que le garçon d’une dizaine d’années qui se tient entre ses parents. Elle porte dans ses bras un bébé emmitouflé dans des draps

clairs, on voit à peine son visage. Le père a les traits fins, une certaine élégance, son regard est très vif, presque dur. Son fils lui ressemble, la même finesse dans le visage mais ses yeux sont différents, ils ont la douceur du velours. Ma mère ne parvient plus à décoller son regard de cette photo. Pour la première fois, elle voit le visage de ses grands-parents, de son père jeune et découvre qu’il avait un petit frère ou une petite sœur.
Dans la boîte en cuir noir, il y a aussi des lettres écrites en arabe, les papiers de naturalisation française de mon grand-père, son acte de naissance où nous découvrons le prénom de sa mère et celui de son père, une photocopie du livret de famille où l’on peut lire le prénom de sa petite sœur. Ma mère tremble, ses doutes se confirment, ce qu’elle a toujours imaginé, espéré en secret est là, étalé sur la table devant elle. C’est sûr, il doit lui rester de la famille là-bas, des cousins, sa tante est peut-être toujours en vie. Une joie mêlée d’angoisse l’envahit soudain, elle, la fille unique, découvre un morceau de son histoire et l’espoir de retrouver une partie de sa famille. Sur l’acte de naissance de mon grand-père, il est écrit qu’il est né le 5 janvier 1920, à Rabat.

 

 

Nous passons devant le fleuve qui sépare Rabat de Salé, le Bou Regreg. Au loin, il y a la mer. Dans le ciel d’un bleu tranchant, se découpent des palmiers gigantesques, pas un souffle de vent. J’ouvre ma fenêtre en grand, je respire à pleins poumons. Je suis sur les terres de mon grand-père et ce voyage professionnel prend une dimension sacrée.

 

L’hôtel est somptueux. Un bijou dressé au milieu d’une végétation luxuriante où un jardin de roses et d’orangers parfume avec subtilité l’atmosphère. Partout dans l’hôtel, la décoration est contemporaine et raffinée. Le colloque se passera dans une des salles de conférence de l’hôtel. Les différents intervenants et invités commencent à arriver d’un peu partout, France, Etats-Unis, Italie, Algérie, et bien sûr Maroc. Rabat a été proclamée ville verte et se veut un exemple en matière d’écologie. Je prends possession des lieux, ma chambre est luxueuse, le charme oriental marié à la modernité.

En défaisant ma valise, je déguste de petits gâteaux aux amandes déposés sur la table en guise de bienvenue. Une caresse dans la bouche, sucrée et onctueuse. Je sors mon ordinateur portable, mes dossiers, et le matériel nécessaire à la prise de notes durant le colloque. Au fond de ma valise, la photo en noir et blanc de mes arrière-grands-parents.

 

Dans l’appartement de mon grand-père, ma mère et moi avons tout rangé, vidé et nettoyé avant de rendre les clefs au propriétaire. Ma mère a emporté quelques meubles, bibelots et souvenirs de ses parents qu’elle a entreposés dans son garage. La boîte en cuir noir, elle l’a posée sur sa table de chevet.  Chaque jour, elle l’ouvre, ressort les documents, bien décidée à commencer au plus vite les démarches pour retrouver sa tante.  Je me chargerai des recherches sur Internet, elle s’occupera des démarches administratives au Consulat.

 

On me demande souvent de quelle origine je suis ? Algérienne ? Tunisienne ? Egyptienne ? Iranienne ? Libanaise peut-être ? Je réponds, j’ai des origines marocaines par mon grand-père mais je n’y suis jamais allée.

Il y a comme un signe du destin à me retrouver là, à Rabat, un clin d’œil que la vie me fait, une invitation à découvrir les origines et la culture d’une partie de ma famille, à m’y plonger. Le Soleil se lève sur Rabat, il inonde la cité et le fleuve d’une lumière ocre qui me serre le cœur, et donne à la ville une impression de sérénité. Rabat, la majestueuse, se lève de la nuit en habits d’or.

 
L’air est doux, je prends mon café dans le patio de l’hôtel, avec vue sur le jardin magnifique et la piscine où quelques courageux se baignent malgré l’heure matinale. Je vais chercher mes affaires et m’installe dans la salle de conférence qui se remplit doucement. Énergies renouvelables, préservation des ressources naturelles, gestion des déchets, agriculture raisonnée ou encore tourisme durable, voici quelques thèmes au menu. Je suis passionnée d’écologie, par mon métier de rédactrice mais devant le premier intervenant, j’avoue que j’ai du mal à me concentrer. Je décroche, mon corps est bien là vissé sur sa chaise, mes mains sont prêtes à prendre des notes au milieu de ce parterre d’experts et de scientifiques, mais mon âme est ailleurs, déjà en ville, à la découverte de Rabat.
Parcourir la ville, me perdre dans les dédales du marché de la rue des Consuls, humer l’air, les épices, les cuirs tannés, m’emplir  les yeux des couleurs multiples et vives des tapis, des tissus, des bijoux, des fruits, me plonger dans l’ambiance fourmillante du souk, m’en imprégner, goûter les saveurs sucrées salées, les gâteaux au miel, aux amandes, observer les gens, parler avec eux, chercher dans leurs traits une ressemblance avec ceux de mon grand- père, trouver quelque chose à dire à ma mère en rentrant, une piste, un indice, un espoir.

 

Revenir à Paris avec un espoir.

On a dit à ma mère que les recherches risquaient de prendre du temps, sa tante a certainement dû se marier et changer de nom de famille. Il faut passer en revue les actes de mariage sur plusieurs années de Rabat mais pas seulement, elle a pu se marier n’importe où au Maroc, elle a pu aussi partir à l’étranger, en France comme son frère, ou ailleurs. Les recherches sur Internet n’ont pas été plus fructueuses, j’ai posté des annonces sur plusieurs sites de recherche de famille. Et pour le moment aucune réponse en dehors de quelques messages d’encouragement d’internautes qui sont passés par là.
Quelqu’un dans l’hôtel m’a parlé de la Kasbah des Oudayas, un lieu incontournable à Rabat. J’ai vu quelques photos sur Internet et je suis impatiente de découvrir cette forteresse datant du XIIème siècle. A la fin du discours du dernier intervenant de la journée, je m’échappe, saute dans un taxi qui me conduit devant cette citadelle imprenable, ceinturée par des remparts, grain de beauté à flanc de colline, qui domine le Bou Regreg et plus loin, la mer. Ici, tout fait penser à l’Andalousie, les lourdes portes en bois finement sculptées, le jardin mauresque, les petites maisons blanches recouvertes par endroit de chaux bleue. Je m’égare dans les ruelles étroites où je découvre de petits trésors d’architecture, parfois des portes entrouvertes laissent deviner une décoration soignée et typique. Au cœur de la citadelle, je fais une halte au café Maure où je commande un succulent thé à la menthe et une corne de gazelle. La vue sur le fleuve est magnifique, apaisante, d’ici la ville semble assoupie. Je continue la visite et rentre dans une sorte de galerie d’art pour acheter quelques cartes postales. Derrière la caisse, se tiennent deux femmes. L’une est jeune, en pleine conversation téléphonique, elle lève à peine la tête. Son agitation tranche avec le calme de la vieille femme assise à côté d’elle qui ne me quitte pas des yeux. Sa peau est très ridée, ses mains sont calleuses, et ses yeux noirs me font penser à ceux de mon grand-père, elle pourrait être sa sœur. Quand je lui tends les cartes que j’ai choisies, elle me prend la main et me dit quelque chose en arabe que je ne comprends pas. J’aimerais lui poser des questions mais je n’ose pas, je me contente de lui sourire. Quand je quitte la galerie, elle me fait un long signe de la main à travers la vitre.

 

De retour à l’hôtel, je m’allonge sur le grand lit de ma chambre, je ferme les yeux. A la fois épuisée et excitée par cette visite. Mes sens sont en éveil. Il y a comme une urgence à m’imprégner de cette ville, à ramener à ma mère un maximum de souvenirs, de photos. Qu’elle puisse à travers moi goûter l’air d’ici, saisir les couleurs et sentir les parfums de la terre de son père. Il me faut voir un maximum de choses avant de partir, quitte à m’échapper de la conférence un peu plus tôt les jours suivants.
Je me souviens de mon grand-père, de sa gentillesse, de sa discrétion qui confinait presque à la timidité. Il parlait le français avec un léger accent qui rappelait qu’il venait d’ailleurs, d’un pays lointain, chaud et exotique qui me faisait rêver. Il choisissait comme personne les fruits et les légumes au marché, j’étais sûre que c’était dû à ses origines. D’où il venait, les aliments devaient avoir plus de goût et de saveur, on ne pouvait pas le tromper sur la marchandise. Il avait appris à ma grand-mère à cuisiner le couscous marocain, et d’autres plats traditionnels aux graines de sésame et de fenouil. Sa femme, bien que normande et habituée à la cuisine au beurre, était devenue une experte. Il la complimentait sur ses talents de cuisinière et dégustait avec un plaisir non dissimulé ces plats aux multiples épices. Même si nous en parlions peu, le Maroc était souvent convié à notre table. Et c’est avec joie et curiosité que nous avions l’impression de découvrir à chaque fois un trésor caché.
A cinq minutes en voiture de l’hôtel, la nécropole de Chellah, construite sur les ruines d’une cité romaine que l’on peut encore voir. Une fois franchie la lourde porte octogonale, un monde ancien s’ouvre à moi, où vestiges de l’empire romain côtoient ceux des Mérinides. Je descends un chemin dallé bordé par une végétation abondante et odorante et tombe sur le minaret d’une ancienne mosquée et école coranique. Devant, on découvre le tombeau quasi intact du Sultan Abou Al-Hassan et celui de sa femme « Soleil du Matin », une chrétienne convertie à l’islam qui aujourd’hui encore interpelle et fait rêver. Un peu plus bas, un bassin rempli de pièces de monnaie où vivraient cachés un énigmatique poisson aux écailles d’or et des anguilles censées redonner la fertilité aux femmes. De drôles claquements de bec me font lever la tête et là, perchées sur les vestiges du passé, je découvre, ébahie, des cigognes. Ici chaque parcelle de terre, chaque molécule d’air, est chargée d’histoire et de légende et donne à ce lieu une atmosphère particulière, pleine de mystère et d’intensité.

J’ai le sentiment que partout où je me déplace dans Rabat mon grand-père est avec moi et guide mes pas. J’aurais tellement aimé faire ce voyage avec lui pour qu’il me montre le quartier où il est né, l’endroit où il a vécu, l’école qu’il fréquentait. Je suppose que la ville moderne que je découvre aujourd’hui doit être bien différente de celle qu’il a connue. J’essaie d’imaginer les douleurs qui l’empêchaient de retourner sur sa terre natale. Que s’était-il passé avec son père pour qu’il refuse à ce point de revenir, tire un trait définitif sur son pays, sa culture, sa langue, quitte à perdre dans sa fuite, sa famille, sa sœur. Entraînant avec lui ses descendants amputés d’une partie de leur origine, et qui deviennent assoiffés par cette culture arrachée.
Comme le hammam dans lequel je pénètre pour la première fois, rituel sacré. Je me laisse imprégner par cette chaleur humide qui me détend immédiatement. Enveloppée par cette atmosphère ouatée, je m’allonge sur les dalles chaudes et colorées. Je me laisse aller dans les bras de la masseuse. Elle me fait un gommage énergique qui laisse ma peau douce et parfumée, un shampoing au rhassoul qui me donne les cheveux brillants et soyeux. Ce soir là, impossible de mettre au clair les notes que j’ai prises dans la journée. Je m’endors comme un bébé, bercée par l’appel du muezzin et la douceur de vivre qui enrobe la ville.

 

Dernière journée de conférence. Au programme, quelle gestion des déchets dans les pays émergeants ? Comment définir la ville intelligente du pourtour méditerranéen? Quelles conditions pour optimiser les actions de développement durable au Maroc ? Et quelques autres réjouissances. Rabat qui a signé une chartre sur l’environnement et le développement durable est un véritable laboratoire à ciel ouvert, cela donne à mes yeux de professionnelle de l’écologie un charme supplémentaire à  la  ville.

 

Je partirai plus tôt ce soir de la conférence. Avant de rentrer à Paris, je veux absolument voir de près la tour Hassan et le tombeau du roi Mohamed V. J’ignorais que le plus populaire des rois du Maroc était enterré à Rabat et que chacun pouvait venir se recueillir sur sa tombe. Des gardes à cheval sont postés devant l’entrée de l’esplanade, à gauche la tour Hassan inachevée, haute de 44 mètres surplombant la ville et l’océan. Devant on peut encore voir les vestiges des colonnades de marbre censées soutenir ce qui devait être la plus grande mosquée du Maroc. Pile en face, le mausolée impérial où reposent le roi et ses deux fils. Je me mêle à la foule et observe avec une certaine fascination les tombeaux des souverains. Je suis stupéfaite par la beauté et le prestige de ce lieu de recueillement, par la finesse et la qualité des détails et des matériaux comme les feuilles d’or, le marbre blanc, l’acajou, le cèdre…

 

Le soir, j’ai du mal à m’endormir, je viens de passer un séjour hors du temps. J’ai le sentiment d’avoir perdu en l’espace de quelques jours mes habitudes, mes repères en même temps que je retrouvais ceux d’une partie de ma famille.

Vendredi, départ de Rabat. Quand l’avion décolle et quitte l’aéroport de Rabat Salé, ma poitrine se serre. L’élégante Rabat avec son immense végétation s’éloigne. Je regrette de ne pas être restée plus longtemps pour découvrir le reste de la ville, les plages, les autres jardins, les musées, les bibliothèques et les endroits plus secrets. J’emporte avec moi la ville pour la raconter à ma mère et je me promets de revenir très vite en vacances avec elle.

 

Quand l’avion atterrit à Paris, je perds vingt degrés d’un coup. Ma mère, qui vient me chercher à l’aéroport, a les yeux qui brillent.  En m’embrassant, elle me dit qu’elle a une bonne nouvelle à m’annoncer. Elle est très agitée et n’arrête pas de parler. Dans le désordre et avec une certaine confusion, elle m’apprend qu’elle a peut-être retrouvé sa tante et sa famille. Elle aurait deux cousins et une cousine. Ils habiteraient à Casablanca, à quatre-vingts kilomètres de Rabat. Elle a reçu le courrier hier, elle était pressée que je rentre pour me faire la surprise. Elle ajoute que maintenant il faut que nous organisions un voyage pour leur rendre visite. Et comme Rabat est à côté, nous pourrions en profiter pour visiter la ville puisque maintenant je suis une spécialiste. Une fois dans la voiture, elle me tend une courte lettre avec une adresse dessus, et une photo où l’on voit deux femmes assises sur un canapé. La plus jeune est très brune et assez jolie, elle semble avoir à peu près l’âge de ma mère. La plus vieille porte un foulard de couleur autour de la tête, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à mon grandpère. Elle ne semble plus avoir d’âge. Elle regarde avec beaucoup de sérieux l’objectif. Son visage est très ridé, son regard est doux. Et sous son œil droit, un grain de beauté.

 

 

Chère Amélie,

Cela fait un moment, déjà, que je ressens le besoin de vous écrire. En vous adressant cette lettre, peut-être aurais-je l’impression de mieux cerner le mystère qui vous entoure. Pendant longtemps, vous êtes restée dans l’ombre. Pourtant, votre nom était souvent cité par ma grand-mère paternelle, Natacha, celle qui, enfant, avait fui la Russie, celle à qui je dois ce prénom exotique. Vous la fasciniez, et à présent, en me penchant sur les quelques bribes de votre vie, je comprends pourquoi. J’aurais aimé connaître les traits de votre visage, savoir si vos yeux étaient clairs ou sombres, noter la teinte de vos cheveux. Je n’ai jamais vu de portrait de vous. J’aurais aimé écouter le timbre de votre voix, admirer votre démarche. Etiez vous belle, Amélie ? Je ne le saurai pas. Qu’importe.
J’ai eu envie de mieux vous connaitre il y a deux ans. En 2009, précisément. C’est à cet instant-là que vous aviez fait irruption, par un chemin inattendu. Tout a commencé avec un renouvellement de passeport. Le mien était périmé depuis quelques semaines. A la mairie de mon domicile, on m’apprend qu’il me faut désormais un certificat de nationalité française pour faire refaire ce passeport. Je réponds, fort étonnée, que je suis française, née à Neuilly sur Seine, de parents français. On me fait remarquer que mon père est né à l’Ile Maurice et ma mère, à Rome. Ce qui ne m’avait jamais empêchée jusqu’ici d’obtenir passeports et cartes d’identité, mais lorsque l’acte de naissance révèle que les deux parents sont nés à l’étranger, une « preuve » de la nationalité française est maintenant exigée.
Rendez-vous au nouveau Pôle de la Nationalité Française munie des actes de naissance et de mariage de mon père, Joël, de mon grand-père, Gaëtan, de mon arrière-grand-père, Eugène. Ils sont nés à l’Ile Maurice. L’arrière-arrière grand-père, Louis Eugène, aussi. Son père, Gabriel, également. A ma tante Zina, la soeur de mon père, née sur l’île et confrontée à la même situation ubuesque, on avait posé cette question : « Pourquoi les Rosnay sont-ils partis vivre à Maurice ? » Comment le savoir ? A moi, on me demande qui était le premier Rosnay né en métropole, avant le départ dans l’Océan indien. Sur Internet, je vérifie son nom, sa date de naissance, il s’agit d’un certain Alexis Fromet de Rosnay né en 1742, dans le Val de Loire.

 

J’ai pu obtenir mon certificat de nationalité, non sans mal, non sans une certaine patience. La personne qui vous écrit ces lignes, Amélie, est « bien française » et cette étrange mésaventure m’a permis de me pencher sur les origines de la famille de mon père. La petite graine était plantée. Pourquoi les Rosnay avait-ils choisi de s’installer dans cette ile perdue de l’océan Indien, à des milliers de kilomètres de la France ? Je devine que vous souriez à présent, Amélie. Mais je ne savais pas encore la vérité. D’ailleurs, je n’ai glané que quelques fragments de cette vérité. Le secret, c’est vous qui le détenez.

 

C’est à Bel-Ombre, Amélie, devant la ligne écumante des vagues qui se brisent sur la barrière de corail, les filaos secoués par le vent, le vert hachuré des cannes à sucre qui se mêle au bleu si particulier de l’Ocean Indien, que j’ai le plus pensé à vous. Pourtant, il me semble que vous avez dû peu vous aventurer dans le sud de l’ile, étonnamment sauvage, même deux siècles après vous. A Bel-Ombre, la côte est restée vierge, ou presque, épargnée par l’industrie du tourisme qui au Nord, n’a fait qu’une bouchée de Grand-Baie, bétonnée d’une main lourde. Les plages de Bel-Ombre, préservées, où courent encore ces minuscules crabes nacrés, doivent ressembler à celles que vous aviez connues. Alliez-vous à la plage, Amélie ? Cela ne devait pas faire partie des occupations des dames de votre époque.
Je ne retournerai pas à Grand-Sable. Je préfère garder intacte l’image d’un lagon tranquille à la plage blonde. Je ne verrai pas les nombreux hôtels, piscines, restaurants et terrasses qui l’ont saccagé en poussant là comme des champignons. Je préfère me souvenir des étés de ma jeunesse, dans les années 70, avant  que Maurice ne devienne une destination à la mode. A Grand-Sable, ma grand-mère Natacha, sa chevelure roulée dans un bonnet en plastique fleuri, se lançait du plongeoir sous les yeux affolés de mon grand-père Gaetan qui n’aimait pas  l’eau, et qui craignait toujours qu’elle se fracasse la tête contre les rochers. Je me souviens des virées en Hobie-Cat avec mes camarades Anne, Alexandra et Vanessa lorsque nous traversions les eaux translucides de la baie pour rejoindre leur « campement » d’en face. Sur le beau voilier blanc de Claude L., « Anouchka », j’avais neuf ans et la conviction grisante, délicieuse, que la beauté alentour nous appartenait, que la pointe relevée du Coin de Mire avait été retroussée par un doigt céleste rien que pour nos yeux.

 
Je tente de regrouper, de recomposer les zones d’ombre de votre vie, Amélie. Je sais peu de choses, juste ce qui figure sur les papiers administratifs, et puis tout ce que Natacha avait précieusement gardé et écrit sur vous, quelques lettres, quelques dates. Vous êtes née Place des Vosges, à Paris, en 1777. Vous avez connu un premier mariage avec Jules de Saint Mars. A dix-huit ans, à la naissance d’Eugène, vous devenez mère, et trois autres enfants suivront, Auguste, Athénaïs, Louise-Mathilde. Vous ne vous épanouissez pas dans ce mariage, vos lettres à votre institutrice le prouve. Votre mari vous trompe, vous humilie. Vous avez de surcroit affaire à une belle-soeur dérangée, qui finira internée. C’est à ce moment de votre vie, à trente ans, lorsque vous vous retrouvez veuve, lorsque vos quatre enfants sont élevés par une nourrice, que vous vous rapprochez intimement d’un ami de vos parents, un certain Alexis Fromet de Rosnay. Un veuf qui a trente-cinq ans de plus que vous.

 

J’essaie d’imaginer cette rencontre. Votre père, Monsieur Dubois de Courval, avait déjà, en deuxième noces, épousé une femme de vingt-cinq ans sa cadette, votre mère. L’âge ne devait pas vous faire peur. Peut-être avez-vous retrouvé auprès d’Alexis, la douceur, le respect, qui vous manquaient tant de la part de Jules ? Vous fondez un nouveau foyer avec Alexis, en Bourgogne. Quatre enfants verront le jour, Gabriel, Felix, la petite Louise-Félicie qui ne vivra que deux ans, et Augusta, que vous aurez sur le tard, à quarante ans.

 

C’est en 1824, après presque vingt ans de vie commune, que tout bascule. Les ennuis d’argent deviennent insurmontables. Votre mari est octogénaire. Comment assurer les études de vos fils, Gabriel et Felix ? On vous propose un poste de gouvernante à l’ile de Bourbon (la Réunion). Vous y enseigneriez le dessin, la musique, le chant. Trois mois de bateau pour parvenir à bon port. Qui vous le suggère ? Comment ? Pourquoi prenez-vous la décision de partir si loin des vôtres ? J’aimerais tant le savoir. Ce que je sais, c’est que vous acceptez. Vous quittez la France en février 1824, avec votre fille, sept ans. Je pense à ce départ, à ce qu’il a suscité. Vos enfants Saint-Mars sont grands, mais vous deviez vous douter que vous ne les reverriez jamais, tout comme votre mari, si âgé. Etait-ce un choix, Amélie ? Ou une fuite ? Je vous vois en train d’embarquer, votre fillette à la main. Qui est sur le quai ? Qui est venu vous dire au revoir ? Qui vous a donné le dernier baiser ? Le froid devait être vif, ce jour-là. Je vous imagine emmitouflée dans un manteau sombre, le visage dissimulé sous un bonnet. Pleuriez-vous ? Je me demande comment s’est déroulé ce voyage interminable sur les mers, avec votre petite fille. Avez-vous vécu ce départ comme un déchirement ? Ou, au contraire, comme une espérance, comme une nouvelle vie ? Dans une lettre à Alexis, dix-huit mois plus tard, vous expliquez que des « amis » vous ont trouvé un nouveau poste de gouvernante à l’ile de France. Vous gagnez bien votre vie, vous envoyez de l’argent à votre époux. Votre famille est sauvée, grâce à vous.

 
Vous arrivez pour la première fois en terre mauricienne en 1827, avec Augusta, dix ans. Vous en avez cinquante. Je me demande si, comme Natacha, vous aviez accosté à Port Louis. Ma grand-mère m’avait souvent parlé de ce voyage dans l’ile natale de son mari Gaëtan, en mai 1934. Jeunes mariés, ils avaient 19 et 22 ans. Impossible pour elle d’oublier la foule bigarrée, le trajet en automobile à travers une nature foisonnante et surprenante, les montagnes au loin qui se découpent contre un ciel bleu lourd de nuages, et l’arrivée à la paisible Villebague. Vous êtes-vous rendue dans cette belle demeure blanche aux toits gris ? Elle date de 1740, donc j’imagine que vous auriez pu.

 

Êtes-vous montée le long de cet escalier en ébène qui grince ? J’aime croire que vous avez savouré un thé à la vanille, comme mes grands-parents et moi, au premier étage, à l’ombre de la varangue. Aviez-vous remarqué qu’au delà des cannes à sucre, on aperçoit une mince bande argentée ? La mer, à Grand Baie. Le soir venu, fillette, je m’étonnais toujours de la nuit qui tombait si vite, d’un seul coup. Peut-être aviez-vous pensé la même chose, lors de vos premières années à Maurice. L’obscurité apportait son cortège d’insectes, les moustiques, les cancrelats et la redoutée mouche jaune. Vous aussi, vous avez dû dormir sous une moustiquaire.
J’ai commis l’erreur de retourner à la Villebague. On devrait se garder de revenir sur les traces de notre enfance. La maison est devenue une coquille vide, sans odeur. Elle m’a semblé plus exiguë, presque ratatinée. Le magnifique jardin qui faisait la fierté de ma grand-mère, n’est qu’un parterre d’herbes touffues. Il parait qu’on peut louer la Villebague pour des mariages, des séminaires. J’ai cherché partout des traces de Gaëtan et Natacha. En vain. Les meubles sont encore là, les miroirs tachetés, les fauteuils en rotin, la grande table de la salle à manger, mais l’âme de la maison s’est envolée.

 

 

Après la mort de votre mari Alexis en 1829, vous avez décidé de ne pas revenir en France. Quelle était votre vie sur cette ile, Amélie ? Avez vous retrouvé l’amour ? Si oui, était-ce un amour secret ? Une vie de tristesse et de regrets, ou de bonheurs ? Je préfère imaginer le bonheur. Vos fils, Gabriel et Felix de Rosnay, accompagnés de leurs fiancées, Marie-Irma et Anne-Lise Chenaux, deux soeurs, vous rejoignent sur l’ile, pour se marier, en 1837 et 1838. Augusta, votre petite dernière, se marie elle aussi. Pensiez-vous souvent à vos quatre premiers enfants, les Saint Mars ? Eprouviez vous un sentiment d’échec à leur égard ? Vous aviez revu votre fille Louise-Mathilde de Saint Mars, elle-même jeune maman, juste avant votre départ pour l’Ile de Bourbon. Cela avait dû vous troubler. Que disait-on de vous à l’époque ? Que vous aviez abandonné vos enfants ? Etait-ce  pour cela que vous avez voulu vous entourer de vos enfants Rosnay à Maurice ? Pour au moins réussir avec eux en tant que mère ? Pour ne pas reproduire la même erreur ? J’aurais aimé vous poser ces questions.

 

Gabriel et Marie-Irma auront plusieurs enfants. Dont Louis-Eugène, né en 1842, que vous avez dû connaître. Il se mariera plus tard avec Marie-Amicie. Vous n’êtes plus là, Amélie, vous avez quitté ce monde en 1858. Le fils qui va naitre de cette union en 1875, s’appellera Eugène de Rosnay. En visitant le Domaine de Bel-Ombre, devenu un restaurant élégant, j’ai croisé le chemin d’Eugène. Vous n’aviez pas pu découvrir cette demeure coloniale, construite après vous. Dans le salon boisé du rez-de-chaussée, dont l’atmosphère raffinée vous aurait sans doute plu, plusieurs portraits et tableaux. Des messieurs sérieux, finement moustachus, gominés. James Wilson, Eugène de Rosnay, Edouard Rouillard et Emile Sauzier. J’apprends qu’ils ont créé la Compagnie Sucrière de Bel-Ombre en 1910. Lequel est mon arrière-grand-père ? J’ai du mal à l’identifier. Je ne l’ai jamais connu, il est décédé en 1928 à 53 ans. Je me souviens en revanche de son épouse, la sévère et osseuse Simone, et des caramels que ma soeur et moi dégustions dans son appartement lugubre de la rue Spontini. Simone, bien que née sur l’île, n’avait rien de Mauricien et je n’ai pas le souvenir de cet accent chantant et joyeux qui fait parfois sourire.

 

Vous reposez au cimetière de Pamplemousses, près de ce jardin extraordinaire qui attire des visiteurs du monde entier, de ces nénuphars géants qui changent de couleur avec la lumière du soleil. Mais quand je pense à vous, Amélie, c’est à Bel-Ombre que je vous vois, dans cette nature sauvage et magnifique qui n’a pas subi les ravages du temps, ni du progrès, et que vous avez dû découvrir lors de votre arrivée ici. Le Maurice de Bel-Ombre est le Maurice de mon enfance, disparu mais encore si présent à mon esprit, nimbé du souvenir de grands-parents solaires, irremplaçables, un artiste peintre qui cachait ses doutes derrière une élégance primesautière, et une exilée russe qui n’avait jamais perdu son accent, qui m’a transmis sa féroce joie de vivre.

Qu’êtes vous venue chercher ici, Amélie ? Et l’avez vous trouvé ?

Je rêve de percer cette part d’ombre qui est la vôtre, qui vous fait vibrer d’un mystère palpable, deux siècles plus tard. Dans la beauté de Bel-Ombre, je vous dédie ces quelques pages et vous dis ma fierté de descendre d’une aïeule telle que vous, une femme qui a su forcer son destin. Qui sait ? Peut-être un jour écrirai-je le roman de votre vie …

 

Votre petite-fille, Tatiana

Il aimait se mettre à la terrasse d’un café, quand le soleil n’est pas trop envahissant, fermer les yeux et penser à des histoires sans intérêt. Il commandait un jus d’orange frais qu’il dégustait lentement. Il aimait ces petits plaisirs et se disait que le Maroc était tout compte fait un pays merveilleux. Ses oranges étaient sucrées, restées naturelles ; les serveurs aimables et gentils. Il fut réveillé de ses rêveries par une voix chaude, celle d’une jeune femme brune à la beauté énigmatique. Elle lui demanda s’il l’avait reconnue. Bien sûr, c’était l’amie de son dentiste qu’il avait rencontrée dans une fête à Marrakech après une exposition d’un peintre irlandais. Il se souvenait de cette femme qui avait perturbé tous les hommes présents par sa manière exceptionnelle de danser sur des rythmes orientaux. Sous les applaudissements elle était montée sur une table et était entrée en transe, jouant avec sa longue chevelure, avec sa poitrine et ses yeux qu’elle fermait puis ouvrait pour faire quelques clins d’œil. Elle n’était pas professionnelle ; elle était bien mieux : elle avait la danse dans le sang, et d’après les regards hallucinés des hommes, on pouvait imaginer ce qu’elle faisait de cette sensualité dans l’intimité.

Il l’invita à s’asseoir et lui recommanda l’orange pressée. Elle lui dit qu’un verre de vin blanc aurait été mieux. Mais une femme buvant du vin à la terrasse d’un café de Casablanca ne peut être qu’une putain ou une touriste occidentale. Donc va pour l’orange ou le citron pressé.

Ils parlèrent de tout et surtout de choses anodines. Tout d’un coup, elle rompit le rythme et lui dit : « Nous avons une conversation bien convenue. Nous parlons comme si nous étions dans un feuilleton égyptien ou marocain, d’ailleurs ça revient au même, ils battent le record du néant et de la vulgarité. Et les gens aiment ça.

– Je ne sais pas si les gens aiment ça ou bien si l’on considère qu’ils ne méritent que ça et on le leur fabrique. »

Il l’invita à déjeuner. Elle n’était pas libre mais lui promit de le rappeler avant la fin de la semaine. Quand elle partit, il la regarda s’éloigner et l’imagina toute nue sous sa robe printanière. Il avait envie d’elle et cela, elle le savait dès qu’elle s’était adressée à lui. Simple intuition. Elle savait qu’elle dégageait un érotisme certain et troublant. À trente ans, elle était parvenue au sommet de sa beauté et en jouait avec une maestria héritée probablement de sa mère ou d’une de ses tantes connue pour avoir été la maîtresse d’un personnage important de l’État. Il était content, curieux et inquiet. Il savait que ce genre de femme se joue des hommes avec cynisme et sans scrupule. Il se dit, elle doit être vénale.

Il ne connaissait ni son nom ni son prénom. Il décida de l’appeler Pandora en hommage au personnage joué par la sublime Ava Gardner dans le film d’Albert Lewin. On se souvient que cette belle femme, de par sa magie et son érotisme, détruisait tous les hommes qui l’aimaient. Elle était d’une autre planète et appartenait au fameux Hollandais volant qu’elle rejoignait sur son bateau à la fin de l’histoire.
La Pandora marocaine n’avait certes pas cette magie ni cette poésie qui rendaient la destruction de ses amants inéluctable parce qu’elle appartenait à une légende et les hommes ne le savaient pas. La Marocaine était bien faite, une brune animée par l’amour d’elle-même, et décidée à en jouer jusqu’à faire baver les hommes et les mettre à genoux tout en pillant leur compte en banque. Mais cela il ne l’avait pas vu ni deviné. Ils dînèrent le samedi suivant au restaurant La Mer à la corniche de Casablanca. Elle était arrivée accompagnée d’une jeune étudiante en biologie qu’elle présenta comme sa meilleure amie. Elle n’était ni belle ni laide. Une fille quelconque, servant de faire-valoir à une femme qui avait encore besoin d’affirmer sa beauté. Après le dîner, ils allèrent dans une boîte de nuit à la mode. Il détestait ce genre de lieu, mais il tenait à ne pas contrarier Pandora qui lui donna le bras en marchant de manière à ce qu’il sente sa poitrine, ferme, contre lui. Tout d’un coup elle lui demanda : « Pourquoi tu ne t’es jamais marié ?

– J’ai été marié, mais ça ne m’a pas réussi. Le mariage est un drôle de contrat ; tout le monde le signe et puis le trahit. C’est le plus grand malentendu de l’histoire de l’humanité. » Elle éclata de rire.

Vers deux heures du matin, il n’en pouvait plus. À cinquante-huit ans, il n’avait plus d’énergie pour ce genre de soirée. Il leur proposa de les raccompagner. Pandora fit la moue puis se leva, suivie de sa copine. Elle insista pour qu’il les dépose près d’une station de taxis. Il comprit qu’elle ne voulait pas qu’il sache où elle habitait. Il se dit, elle doit avoir honte de son quartier. Il n’insista pas. En partant, elle lui fit la bise en effleurant ses lèvres. Il était si fatigué que de toute façon il valait mieux que la soirée se terminât ainsi. Ils échangèrent les numéros de téléphone. Pandora lui murmura dans l’oreille : « Une fois qu’on a fait l’amour avec moi, on ne désire plus aucune autre femme ! » Elle partit en courant pendant qu’il se demandait pourquoi elle lui avait dit cela.
Durant plus d’un mois, elle fut injoignable. Il laissait des messages mais elle ne rappelait pas. Il décida de ne plus lui téléphoner. Un soir, juste avant minuit, elle appela : « J’étais en voyage pour la société dans laquelle je travaille. » Il comprit que c’était un mensonge. Elle ne travaillait pas. Il le savait par déduction. Elle lui proposa de prendre un verre le lendemain. Il insista pour qu’elle vienne le prendre chez lui. Elle arriva accompagnée d’une autre fille, cette fois-ci plus jolie que l’étudiante en biologie, elle s’appelait Ibtihage et disait faire des études de notariat. Après tout pourquoi pas ? C’était plausible.

Alors qu’il était dans la cuisine en train de préparer le plateau des apéritifs, Pandora le rejoignit, se colla légèrement à lui. Il lui demanda pourquoi elle venait chaque fois avec une copine. Elle éclata de rire : « Mais c’est plus marrant à trois ! » Puis après un instant, elle dit : « Ne va pas t’imaginer des choses ! Nous sommes sérieuses ! ».

Il décida de jouer le jeu jusqu’au bout en se faisant passer pour le pigeon idéal. Pandora sortit un moment pour aller acheter des cigarettes. Elle tarda ; Ibtihage l’invita à danser. Il comprit que c’était une invitation à passer à d’autres plaisirs. Son amie ne revint pas. Il coucha avec sa copine qui était experte en acrobatie sexuelle. Il se dit : il n’y a que des Marocaines pour être aussi libres, aussi sensuelles ; sous des dehors de petite sainte préparant le concours de notariat, Ibtihage est un ouragan ! Au moment de partir, elle lui demanda s’il pouvait l’accompagner en voiture, ajoutant : « À cette heure-ci les taxis ne sont pas sûrs. »  Il s’habilla et remarqua que la fille attendait quelque chose. Il refusait de croire qu’une étudiante en notariat arrondirait ses fins de mois en se prostituant. Non. Pas d’argent. Il lui promit de lui faire un cadeau. Dans la voiture, elle n’ouvrit pas la bouche. Il la déposa dans une rue déserte et la vit courir avant d’entrer dans une maison.

Plus de nouvelles de Pandora. Il prit l’habitude de ne pas s’en offusquer. Sa copine disparut aussi. Des mois plus tard, il reçut  un appel de Pandora qui était au chevet de sa mère hospitalisée dans une clinique de Casablanca. Elle se plaignait de la politique de la santé au Maroc, que seuls les riches pouvaient se faire soigner, que sa mère avait dû vendre des bijoux pour avancer le prix de l’opération. Il comprit qu’il fallait mettre la main à la poche et lui proposa de passer le voir. Il lui tendit un chèque de dix mille dirhams libellé au nom de la clinique Assalam. Elle lui dit : « Tu sais, ils sont pourris, ils n’acceptent pas les chèques, ils exigent des espèces ». Il le déchira et lui donna un autre chèque « au porteur ». Il comprit le petit manège, se dit que tirer un coup pour dix mille dirhams, c’était beaucoup.
Il l’appela la semaine d’après, prit des nouvelles de la santé de sa mère qui s’était rétablie. Tout allait bien. Elle revenait d’un petit voyage en Suisse où des amis l’avaient invitée à faire du ski. L’envie de faire l’amour avec elle devenait obsédante. Il pensait à elle, voulait prendre sa revanche. Il la voulait, la désirait, tout en sachant qu’il avait affaire à une perverse ou à une femme dont la stratégie était basée sur l’intérêt, sur l’argent, le confort, le grand luxe.

Comment un homme averti allait-il tomber dans le panneau ? Il se disait : pas moi, non, à d’autres, moi, je suis aussi malin qu’elle, elle ne m’aura pas !

La société Sofitel lui proposa de participer à un programme appelé « Escales littéraires ». Il était invité à passer une semaine dans l’un de leurs palaces, n’importe où dans le monde. Il suffisait de rédiger un texte pour un livre collectif. Aucun thème n’était imposé. Liberté totale. Luxe et confort garantis. Il accepta d’aller au Sofitel d’Amsterdam. Il aurait pu choisir celui de Hanoï mais il avait décidé de ne plus faire de longs voyages. Il se contentait de l’Europe. Pourquoi Amsterdam ? Il avait un faible pour cette ville à cause de ses canaux, de ses vélos, et d’une douceur de vivre qui le changeait des turbulences de Casablanca ou de Paris. Il l’aimait aussi à cause de la chanson de Jacques Brel. Il la fredonnait souvent : « Dans le port d’Amsterdam, il y a des marins qui chantent les rêves qui les hantent au large d’Amsterdam… »

Et puis il y a là le musée Van Gogh. Il l’appelait « l’ami Vincent, le frère à Théo ». Chaque fois qu’il vient dans cette ville, comme un rituel, il faut qu’il rende visite à l’ami Vincent et chaque fois il redécouvre les toiles japonisantes qu’on montre rarement. Il s’arrête longuement devant les esquisses et imagine ce petit homme plein de détresse fermer les yeux et se tuer à trente-sept ans. Durant les deux premiers jours, il fit son pèlerinage au  musée Van Gogh, au marché aux fleurs, au Jordaan, quartier romantique dont il aimait les petites boutiques, les antiquaires et les charmants cafés.
L’hôtel était parfait. The Grand est une ancienne mairie transformée en palace par Sofitel. Un bâtiment de 1578. Tout le monde était aux petits soins avec lui. Le directeur, un homme grand et très avenant, l’accueillit chaleureusement. La chambre calme, spacieuse, le plafond haut et la salle de bains simplement magnifique. Il était dans un confort dont il appréciait chaque détail. Cependant, malgré le luxe, la solitude était là et devint peu à peu gênante, insupportable. Il se souvint d’une nouvelle qu’il avait lue racontant le suicide d’un parrain repenti que la mafia italienne avait condamné à vivre dans le luxe et la solitude.

Il décida alors de faire appel à Pandora. Là, se dit-il, elle ne pourra plus jouer à cache-cache avec moi ; elle aime le luxe, les privilèges, le superflu qui brille, l’excellence et le rêve tel qu’elle le voit décrit dans les magazines où toutes les femmes sont belles  et portent des diamants. Grâce à cette invitation, je vais pouvoir lui offrir tout ça durant deux ou trois jours, pas les diamants, mais au moins des moments hors du temps dans une suite faite pour l’amour. Elle aimerait et en raffolerait. Elle serait contente et se laisserait aller à des jeux érotiques et plus. Il les imaginait, les repassait dans sa tête comme un film remonté par ses soins. Elle se refuserait un moment à lui, ensuite s’abandonnerait avec volupté, charme et amour. Il la voyait satisfaite , réclamant de nouvelles prouesses sexuelles. Il se dessinait en héros infatigable, sans même un coup de pouce d’une de ces pilules qui font des miracles.

Ravie, heureuse, comme une enfant, elle criait de joie au téléphone. Il lui demanda son nom exact pour lui envoyer un billet électronique Casablanca-Amsterdam. Elle s’appelait Fatiha Bouazzazi. Il n’y avait pas de quoi avoir honte.

Elle arriva le lendemain toute pimpante, bien roulée dans un jean serré, un décolleté magnifique, le visage à peine maquillé. Il la serra dans ses bras, l’embrassa dans le cou. Elle s’abandonnait à lui pour quelques instants. Il commanda une bouteille de champagne. La fête pouvait commencer. Elle préférait le vin rouge. Il commanda une bouteille de saint-émilion 1990, une année sublime pour le bordeaux. Ils prirent tout leur temps, buvant sans excès, se racontant des histoires.
Elle se doucha, s’enveloppa dans le superbe peignoir épais et s’installa face à lui pour fumer une cigarette. Il voulut ouvrir la fenêtre pour faire partir la fumée. C’était impossible. Elle renonça puis dit : « Je suppose qu’ici on peut fumer quelques joints sans problème ! La Hollande est en avance sur tous les pays européens. »

Après quelques verres et quelques rires, ils sortirent dîner dans un restaurant du centre-ville ; ils passèrent de canal en canal. Elle lui demanda comment s’appelait cette rivière. Il lui expliqua que c’étaient des branches de la rivière Amstel. Elle répondit :

« Ah ! Amstel comme la bière ! » Il faisait beau, un peu froid. Ils parlèrent du Maroc, de la corruption qui se généralisait, de la condition de la femme, des enfants des rues, puis de la propagation de la prostitution féminine et masculine.

Après le dîner, ils firent une promenade dans De Wallen, le quartier chaud, et virent des femmes derrière des vitrines attendant le client. C’était la première fois qu’elle venait à Amsterdam. Elle avait entendu parler de cette exhibition et n’en croyait pas ses yeux. Elle eut un moment la nausée, détourna le regard et pressa le pas pour s’éloigner de ce quartier. Il y avait notamment une dame d’un certain âge, presque nue, fatiguée, debout devant un réchaud, faisant signe aux hommes qui s’arrêtaient. Il y avait là quelque chose de pathétique. Cette vie-là n’était pas rapportée dans les magazines en papier glacé.

 

En retournant à l’hôtel, il lui prit le bras, puis la main. Subtilement, elle retira la sienne sous prétexte de prendre dans son sac son téléphone. Il sentait son corps chaud et ne pouvait s’empêcher d’imaginer les moments de plaisir que cette femme allait lui donner. Il frôla sa poitrine dans un geste sans conséquence. Il s’en excusa. Elle parut étonnée. Ses yeux trahissaient quelque chose d’insensé : un feu, une flamme, une lueur brûlante, pas forcément de bonté. Il connaissait ce regard pour l’avoir essuyé une fois chez une gitane.

Il avait demandé une chambre avec deux lits joints. À cause de ses problèmes de sommeil, il préférait dormir seul. Fatiha s’enferma longtemps dans la salle de bains. Elle en sortit habillée d’une chemise de nuit rouge. Elle avait gardé son soutien-gorge et sa culotte. Il observa avec attention ses fesses quand elle se pencha pour prendre un objet, puis sentit déjà des érections. Elle était démaquillée, se planta devant lui comme une statue, lui dit :
« Regarde-moi bien, non, mieux que ça, que tes yeux se baladent sur tout mon corps, ensuite tu les fermes et tu retiens ce qu’ils auront bien vu ; tu les laisses fermés jusqu’à ce que le sommeil t’emporte. » Elle lui parlait sur un ton ferme, ayant à la main un livre d’un auteur américain. Elle glissa ensuite comme une sirène sous les draps de son lit. « Bonne   nuit ! » lui dit-elle et elle se mit à lire ou plutôt à faire semblant de lire. Il pensa que le jeu avait commencé, s’approcha d’elle, se pencha sur son visage pour l’embrasser. Elle détourna la tête et le repoussa d’un geste à peine perceptible. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle était inaccessible sous la couette qui la couvrait comme une housse. Elle déposa le livre et ferma les yeux, décidée à dormir. Ce n’était pas un jeu.

Il lui demanda ce qui se passait ; elle lui répondit « Rien, j’ai envie de dormir, c’est tout ». Il revint à la charge : « J’ai envie de faire l’amour avec toi ! Depuis le temps que j’attends ce moment, tu ne vas pas te conduire avec moi comme une petite allumeuse ! »

Elle resta silencieuse, les yeux mi-fermés, puis dit : « Tu es comme les autres Arabes, il n’y a que le cul qui vous intéresse ; tu n’es pas capable de passer un week-end avec une femme sans la posséder ? C’est terrible quand même, je pensais que j’étais avec un homme civilisé et me voilà avec un type qui ne pense qu’à me sauter, allez, je te pardonne, bonne nuit, on en parlera demain si tu veux… » Elle éteignit la lampe de son côté et s’endormit sans bouger. Il eut envie d’évoquer le contrat moral qu’elle avait accepté en venant le rejoindre dans un superbe palace. C’était sous-entendu. Il n’allait pas lui dire tu viens et puis on fait l’amour !

Il resta interloqué, ne sachant comment réagir. Cela dura un long moment. Son désir s’était éteint de manière brutale. Son sexe était tellement vexé qu’il prit la plus petite dimension jamais atteinte. Il eut du mal à s’endormir malgré le somnifère avalé. Il imagina plusieurs scénarios :

La réveiller et la mettre dehors sans ménagement. Non, ce n’était pas dans son tempérament.
La réveiller et l’obliger à s’expliquer vraiment et franchement. Cela ne servirait à rien parce que manifestement elle était de mauvaise foi.

Appeler la réception et aller dormir dans une autre chambre. Ce qu’il fit. Malheureusement l’hôtel était complet.

Appeler un ami et lui demander conseil.

Il s’habilla, descendit dans le hall et appela son meilleur ami qui, grâce au décalage horaire, ne dormait pas encore. Il était deux heures en moins au Maroc. « Sois gentil avec elle et en même temps montre-toi ferme, car en acceptant ton invitation à te rejoindre à Amsterdam, il est évident que dans son esprit elle n’allait pas jouer au bridge ou au scrabble. Sois patient et tu verras, demain elle sera à toi ; rappelle-moi pour me raconter la suite. »

Le matin, il avait le visage et l’âme froissés. Il se regardait dans la glace et avait envie de se gifler : je m’en veux d’avoir donné à cette gamine l’occasion de se moquer de moi ; je m’en veux ; il va bien falloir la faire céder !

Ils passèrent la journée dans les musées, flânèrent dans les ruelles, mangèrent légèrement ; pas un mot sur l’incident de la veille. Il attendait la nuit pour voir si cette fille était venue pour partager du plaisir avec lui ou bien juste pour profiter et se moquer de lui.

Le même scénario se reproduisit la deuxième nuit. Là, il se mit en colère, se leva et lui demanda de s’expliquer sur son jeu. Tout en étant calme et sûre d’elle, elle lui dit le fond de sa pensée :

« J’adore faire l’amour, je ne suis pas une sainte, mais je n’ai pas envie de toi ; c’est comme ça ; tu ne vas pas m’acheter avec un week-end et en plus ça ne te coûte pas grand-chose, puisque tu es invité ; tu crois qu’avec ton billet d’avion tu auras des droits sur moi, sur mon corps ? Non, tu ne me toucheras pas. Nous sommes amis, pas amants. T’ai-je promis quelque chose ? Non, alors, où est le problème ? Calme ton ardeur et dors, va si tu veux chez les femmes derrière la vitrine, elles seraient contentes de te soulager ; allez, bonne nuit quand même ! Sans rancune. »

Il insista, parla de « contrat moral », ce qui la fit rire aux éclats et hurler : « J’aime ton esprit, pas ton corps ; tu es gras, et puis tu es vieux, nous avons presque trois décennies de différence ; est-ce que tu te rends compte ? Bon, on arrête ! Ne m’oblige pas à être cruelle. »

Il n’avait aucune envie de lui répondre. Il se sentit trahi, humilié. Il avait honte. Il s’était fait avoir. La journée suivante, il la passa seul prétextant avoir du travail urgent ; elle s’en alla se promener et ne revint que tard le soir. Elle lui fit la bise, fit sa toilette comme d’habitude et s’engouffra dans son lit. Pas un mot. Tôt le matin, il appela la réception pour commander un taxi pour neuf heures. À huit heures elle était prête, sa valise faite. Elle était apparemment gênée. Elle lui dit : « J’ai eu mes règles cette nuit ; je les attendais plus tard et je n’ai pas de serviettes hygiéniques ; tu pourras aller à la pharmacie du coin m’en acheter ? »

« Non », répondit-il, puis il lui tendit un billet de cent euros :

« Garde le reste pour le taxi. »

Il n’eut plus jamais de ses nouvelles et ne chercha pas à en avoir. Quand on a été un pigeon, on cherche vite à tout oublier. Une façon comme une autre de se venger, enfin presque.

RAMASSEUR DE MOTS

 

Je suis un ramasseur de mots. Quand je flâne, on pourrait m’appeler l’homme penché. J’ai chez moi toute une colonie de feuillets perdus, maltraités par les intempéries, souillés par les pieds des passants. Bien sûr, une fois recueillis, comme sauvés du fleuve, ramenés à la vie, il convient de trier le bon grain de l’ivraie, la déclaration d’amour de la liste des courses. La liste des courses est toujours intacte, sur un papier bref, sans apprêt. La lettre d’amour, comme celle de rupture, quand elles ont fini dans le caniveau, partagent une singularité : elles sont en miettes. Je n’en ai jamais retrouvé de complètes. Le rythme de la ville ne s’est pas seulement chargé de les ensagouiner, il les a aussi ventilées façon puzzle. Il m’est arrivé de passer une journée à écumer le territoire. Telle bribe ici, telle autre là. C’est un travail minutieux, ensuite, pour les reconstituer et vous songerez, en me lisant, qu’il donne peu en retour. Je n’en suis pas si sûr. Il y a même des surprises. Laissez-moi vous raconter l’histoire de Lyon.

 

LA LOUVE LYONNAISE

 

Je me nomme Jeunesse Galeazzi. Je suis mexicain par mon père, d’où ce prénom qui m’empêche de vieillir, et corse par ma mère, dont j’ai hérité un certain goût pour le silence et la solitude. Je suis scénariste pour le cinéma. Je ne suis pas seulement l’homme penché, je suis aussi l’homme caché. Ça me convient. Laissez venir à moi les festivals, les invitations, les débats. On se fait une fausse idée des fabuleux destins. Le mien, depuis vingt ans et j’en ai quarante, m’aura désigné pour être dans l’ombre portée des Lumière. La louve Rome a ses deux fils. La lionne Lyon aussi. J’ai beau vivre à Paris, Lyon est ma mère nourricière.

Mais voyez les scénaristes. Ils sont comme cette engeance, tout aussi peu fiable, des romanciers. Sans cesse à jouer leur marelle sur les chemins de traverse. Donc, nous sommes au début de décembre. À Lyon, les Lumière déclinent leur pluriel. Lumières. Chaque soir, dès que la nuit tombe, la ville s’endort, s’embrase, s’empourpre, reverdit en hiver, tape ses bleus sur l’ombre, s’habille en rose trémière. C’est la Nuit blanche en couleurs. Hier soir, nous trébuchions en foule sur les pentes de Fourvière, chemin du Rosaire. Sous les projecteurs, des saints Joseph dans leur niche avaient des visages sanglants. J’ai piétiné des symphonies florales. Le sénateur-maire m’a serré trois fois la main quoiqu’il n’eût aucune idée de ma personne. Ce sont là, toujours plus habiles, les politiques.

 

JE SAIS QUE TU ES LÀ

 

Aujourd’hui, il pleut un peu. À traits brefs. Aussitôt secs. Retrouvons l’homme penché. Lesté d’une cervelle de canut

-fromage blanc, ail, ciboulette – et d’un tablier de sapeur

-gras-double de boeuf –, car on sait vivre lorsqu’on est scénariste, j’aperçois ce carreau cassé de papier par terre.

Il est beau comme un mouchoir perdu. Il perle une encre bleue, tout arrondie. Et voici ce que j’y lis.

« Je sais que tu es là, en ville, et que tu marches à ma  recherche. »

Forcément, je regarde autour de moi. Je suis rue Mercière. Coincé dans les bouchons. Mon tablier de sapeur sur l’estomac. Est-ce une farce que l’on me fait ? Je disais encore hier soir, au cours d’un débat que l’on me consacrait, que les scénarios, avant de retomber sur leurs pattes, dansaient des gigues invraisemblables. Qu’on en bavait des ronds de chapeau. Qui aurait manigancé quoi ? Et d’abord, m’observe-t-on ?

Derrière la vitre du Façade café, la serveuse paraît sourire. C’est une ravissante petite biche avec deux joues de miel. Mais non, elle se détourne, glisse dans l’ombre de son bocal. Sirène retournée aux profondeurs. Quant à devant, quant à derrière, nul regard à la dérobée. Je suis seul avec mes mots trouvés.

 

 

UN REPROCHE

 

J’ai fourré le mot dans mon portefeuille et le portefeuille contre mon cœur, soit la place idéale pour les mots d’amour. J’ai arpenté la ville. Il ne faisait pas très froid malgré décembre. Lyon était un fauve tiède, à la respiration paisible. C’est peut-être l’eau qui veut ça. Deux fleuves pour une seule ville, c’est un luxe. Un pelage souple. Les ponts sont nos caresses. J’ai marché dans des fumerolles de souvenirs. J’ai très peu connu, par exemple, une sœur de ma mère qui s’est suicidée là. Grenade silencieuse de la nouvelle aussitôt mise sous chape d’étouffement et de craie. J’avais quoi ? Cinq ans ? Morte où ? À la Croix-Rousse. J’y vais. Par la montée de la Grande Côte. Pas du tout ce que j’imaginais. Je voyais ça comme une falaise. Les souvenirs trop loin de nous, trop enfouis, sont proches des rêves. Par la montée de la Grande Côte. Du plateau vers Caluire, c’est une ville qui recommence. Jusqu’à Caluire c’est long. Il y a même un no man’s land avec pharmacies. Derrière son mur d’enceinte, la maison où fut arrêté Jean Moulin baigne dans un sucre glace flouté. Elle est droite, haute, aveugle de ses paupières soudées. Elle nous reproche quelque chose. J’ai regagné le perchoir entre des ballons d’enfants. Au Café du bout du monde, j’ai brisé tous les silences. Il y avait une jolie chanteuse, Noah Lagoutte, www.noahlagoutte.com . J’ai mangé du canard et ouvert mon portefeuille. Le petit mot s’était requinqué. Il avait moins froid. Il était moins apeuré. Il était comme un chat. Les chats font assez vite savoir que vous vivez chez eux. Je l’ai relu. « Je sais que tu es là, en ville, et que tu marches à ma recherche. »

 

DEUX ENFANTS

 

Ce midi, j’ai déjeuné avec Philippe chez Tartufo, un restaurant italien à deux pas du Sofitel. Le patron s’appelle Marco. Philippe est mon ami d’enfance. En classe, je copiais sur lui. Il se fâchait tout rouge. « C’est ça, et moi je travaille pour le roi de Prusse ! » Il avait des principes. Il voulait être professeur de latin-grec. Il est devenu journaliste. Je l’observe tandis qu’il avance à ma rencontre. Le même front massif sous des cheveux frottés à l’étain. Ce sourire tendu sur nos lèvres. On n’y peut rien. Il y a quelque chose de compassé dans les retrouvailles qu’abolit aussitôt la ferme main serrée. Scellons ce qui doit être scellé. Il n’y a plus d’adolescence. Nous voguons sur ce qui nous échappe et ce qui nous échappe est immense. Nous ne parlons même pas du passé. Je lui dis qu’il m’en arrive une bien bonne. Mais oui mon vieux, un mot trouvé, ramassé par terre devant Gaston restaurant agricole. Je le lui montre. Il me dit, ça ne m’étonne pas, Lyon, j’y vis depuis vingt-sept ans, c’est une ville à scénarios. Nous parlons de Fourvière, de Croix-Rousse. Il me dit encore, faut que t’ailles à Saint-Ju. Cé s’écrit Saint-Juston mais on dit Ju, Saint-Ju. Nous nous séparons au tram. Son sourire s’est délié. Il est redevenu un enfant dans la ville. Nous sommes deux enfants.

 

UN BEAU CHIEN NOIR AUX YEUX DOUX

 

Le lendemain je grimpe à Saint-Ju. Montée du Gourguillon, personne ne me précède, aucune charmante à suivre. Dans une impasse, festonnant au-dessus du vide, des balcons en sourcils qui datent d’Henri IV. Je ne me suis jamais intéressé à l’Histoire. Ce n’est pas une lacune, c’est une connerie. À  Mathilde, directrice commerciale de l’hôtel, une femme de grande classe autour de qui s’ordonne l’espace, et chargée de me préparer un programme, j’ai dit : c’est adorable mais je suis sans programme, je suis un loup sans meute. En haut de Saint-Just, il n’y a rien, que moi-même. Je plaisante. Je veux dire : il n’y a que soi-même quand on ne sait rien. Ce qui ressemblait, vu des rives de Saône, à un couvent perché est un lycée. Des collégiennes pépient et fument. Et si la belle était là ? Je vais, je rôde, sous le hachoir du soleil pur. C’est amusant, on se croirait à Rome. Toute cette partie de Lyon, de haut en bas, a des saveurs florentines, des ruades de Piémont, des lots d’orange et de rose pâle à revendre. Fête des lumières à midi. Les rues tombent en rideau de théâtre, pentes au garde-à-vous. J’entre dans l’église, moi le peu chrétien, que dis-je, le mécréant. Me voici à photographier les automates d’un village provençal. Sur l’écran de mon portable, les scènes sont une vie dans la vie. Femmes au rouet, fagotage, pétanque. Si on m’avait dit que. Il ne faut jurer de rien. Mais de la belle que je cherche, de la semeuse mystérieuse, point. Je reste en haut comme on plane, semelles ailes ouvertes. En quête d’un coup à boire. Non pas que. Mais pour le fun. De notre scénariste spécial en villégiature à Lyon. Ne l’a-t-on pas vu, pas plus tard qu’à son arrivée, commander six huîtres bien vertes et un verre de blanc, avant midi? Le bistrot était en plein air, jour de marché, sur les bords du Rhône. Un chien noir est venu voir passer les eaux. C’était un chien pensif. Un beau chien noir et ces yeux doux qu’on aimerait aux hommes. Il a recueilli les caresses comme un moine thaïlandais son dû. J’ai visité les santons dans une lumière de broderies et je suis redescendu au fleuve, par le théâtre de Guignol, il existait donc, et là j’ai pris ce fameux verre en lisant Le Progrès . On avait arrêté des braqueurs réfugiés montée des soldats, à Caluire où j’étais allé. Lyon n’est faite que d’escalades.

 

SEXE DE FEMME

 

La nuit est revenue dans les bleus et ors et j’ai replongé dans la ville confluente aux deux fleuves qui font de la presqu’île un sexe de femme.

Dans le hall du Sofitel, j’attends Bruno Benoit, venu me remettre le copieux Dictionnaire historique de Lyon, 1 504 pages, aux éditions Stéphane Bachès et dont il est l’un des quatre auteurs. Il est à l’heure. Moi aussi. Je vois cet homme assez jeune, ou qui cache bien sa cinquantaine. Je ne me manifeste pas. Je me dis qu’il n’est pas historien. J’ai toujours confondu les historiens avec l’âge du passé.

Bruno Benoit m’informe de mille choses en un temps record. Je retiens l’exclamation de Napoléon : Lyonnais, je vous aime ! ; la naissance du mage Allan Kardec ; le rejet, de l’autre côté du Rhône, des pouvoirs universitaires et préfectoraux ; la Croix-Rousse, longuement snobée, avec l’histoire de Blandine, 177 après J-C, bouffée, pas bouffée par les lions, je ne m’en souviens plus, il faudrait que j’écoute mieux mais les scénaristes ont cette insupportable propension à galoper ailleurs ; la griffe de Richard Cœur de Lion, comme son nom l’indique ; celle de Philippe Auguste. Benoit est passionnant, il a toutes les clés de toutes les portes. Et je me dis que si j’écoute mal, c’est parce qu’on ne m’a jamais aussi bien raconté.

 

COMME LES ANIMAUX ESPÉRÉS
Lecteur, ne te perds pas. Tu me suis à nouveau dans la nuit des couleurs. J’avance de place en place, dans la foule bruyante, à sauts de puce de vin chaud. Fanfares de-ci, de-là. Files d’attente aux restaurants. Ma mère disait : mets ta chemise blanche, on va aller voir les illuminations. Pendillons d’ampoules sur  le boulevard. Joie intouchable. Étrangère. Il eût fallu un peu de vent pour faire valser les lampions. J’en ai gardé de la tristesse. À Lyon, ce soir, je suis rose, vert, jaune, parme, il y a des bouquets sous mes pieds. Marchons sur les lys et guettons les artifices. Devant le cinéma Pathé aux enseignes anciennes qui se donnent la main, la foule est incandescente, extérieurs nuit, de droite et de gauche, afflux de ruisseaux pourpres, de lave émeraude, et tout cela nous dévale direct, entre deux peaux, des yeux au cœur. Je vois bien que mes souvenirs s’y dissimulent, comme les animaux espérés du parc de la Tête d’Or qui ne daignaient pas se montrer, car il me revient que je dus y aller, gamin, avec la tante susdite disparue. Tout me revient, tout, de si loin. Frustration. Nous sommes construits sur des fâcheries minuscules. Toujours est-il qu’à cette heure, dans les couleurs, je ne suis qu’elles, je ne suis que ces couleurs sur mon visage et sur ma chair. Et me voici, moi l’homme perdu. Son invite dans la poche. Je sais que tu me cherches.

 

TOUTES MES OMBRES

 

Du huitième étage, à moi Lyon, deux mots, à ma table perchée, j’ai goûté au paysage, autant qu’à la volaille bressane, avec la ferveur des curieux. Vues d’en haut, les villes sont des océans souples, avec gréements d’églises, flottilles serrées des toits, et l’horizon, ici, ajusté aux collines, flots soyeux réprimant les tempêtes. Le sommelier m’a vanté un terroir proche. C’est là où je suis né. Je ne vous ai pas encore dit ça ? C’est là où je suis né. Enfin, pas loin. Et j’ai longuement habité le Rhône, plus bas, aux portes de la Provence. Et Lyon, que j’observe d’en haut, avec sa grande roue lenticulaire, ses chapeaux ronds d’églises, ses dômes, dômes, dômes, et la ravissante serveuse, plus discrète que sa silhouette sur la verrière. Je suis venu refaire connaissance avec la ville mère, toutes ses lumières et toutes mes ombres, remettre sur le métier un peu de mon passé jacquard. Jacquard est un mot de mon enfance. Je ne l’ai jamais aimé. Il y a des mots qu’on aime moins que d’autres. Leur sonorité nous encombre, nous raye. Je n’aimais pas ce mot, jacquard, dans la bouche de ma mère, sans savoir qu’il venait de si près. Je l’évitais comme j’évitais martingale, par exemple. Martingale : patte d’imperméable. Une mocheté de vocabulaire. Rien à voir, ni avec Lyon, ni avec les jeux d’argent. Du menu fretin. Laisser faire la pensée, je suis là pour ça. Quoi d’autre ? Canuts. Mon père gueulait à tue-tête c’est nous les canuts, on a l’cul tout nu ! » Comment connaissait-il ce refrain ? Les mystères sont plus troublants que les réponses. Contentons-nous de savoir qu’il est né l’âme et le cul nus, puis jeté, tout aussi cul nul sous un pyjama rayé, dans la fosse à cancers.

 

CE QU’IL ME REVIENT ENCORE

 

Faut pas exagérer avec le malheur. Quoique, lorsqu’on se pique d’écrire des histoires, il ait d’attirantes fanfreluches. Lyon, Lyon, ma lionne, ne m’en veux pas mais il faut que je te fasse encore une confidence. Elle a son importance et dit beaucoup des consciences voilées. Il s’agit de Feyzin. Feyzin par l’autoroute, lorsqu’on longe les raffinées parures de feu. Ça sent le drame et l’hydrocarbure. C’est un shoot de beauté. Ces flammes ont dans ma vie consumé la mort d’un amour. Flash-back. Il y a longtemps. Tourner à droite avant d’entrer dans Lyon, suivre Centre hospitalier. Je m’en souviens très bien. Je ne m’en souvenais pas tout à l’heure. Comment trouvez-vous ce vin ? me demande le sommelier avec ses mots à lui, je veux dire qu’il a une formulation plus adéquate. Je lui réponds que c’est une tuerie de velours, enfin pas non plus comme ça, non. Il habille sa phrase, j’habille la mienne.

 

LE DENOUEMENT
Catherine m’a pris rendez-vous pour la Xe Biennale. J’ai accepté. L’art conceptuel me va comme un gant. On me présente Karine, Lyon est décidément pleine de jolies filles. Karine est guide. Elle a une heure et demie à me consacrer. D’habitude, je traverse les musées en un quart d’heure, comme un lapin. Je suis seul et elle parle haut comme si nous étions quinze. Elle vit son métier. Elle l’aime. Une heure et demie me semble déjà trop courte. Entrons dans les cabanes en pellicule d’Agnès Varda. Amusons-nous aux petites voitures télécommandées du collectif d’Helen Evans, enjambons les tuyaux d’arrosage de la Kenyane Wangechi Mutu. Tout ça est à la Sucrière, au sud de la ville, que je m’obstine à renommer la Poudrière. Le paysage aussi est conceptuel. Ce sont d’anciennes friches industrielles. Le Rungis de Lyon a tenu là ses quartiers. Il en subsiste des porches de brique, c’est ce qu’il me semble, et des hangars en bois. Les souvenirs transforment tout, je dois confondre avec les baraques du carreau du Temple, à Paris. En me quittant, pile une heure trente plus tard, elle me dit : vous avez tout vu, ou presque, marchez dans Lyon, laissez-vous porter, regardez par terre, le quarantième exposant s’appelle Pierre Vavasseur. Il a semé dans Lyon des petits mots pliés. Lisez ce qu’il y est écrit. Laissez-vous faire. C’est une invitation à lire la ville, à s’y perdre et à s’y retrouver. À lire le dehors et l’intime. Mais je dois vous abandonner, j’ai un groupe qui m’attend.

Et c’est ainsi que se font les lumières.

Je venais d’avoir dix-huit ans, mais dans deux mois j’en aurais cinquante. Ça me laissait perplexe, les sourcils froncés, décontenancé. Déprimé, allez. Car si je venais effectivement d’avoir dix-huit ans deux ou trois battements de paupières plus tôt, il fallait se rendre à l’évidence (se constituer prisonnier, pour ainsi dire, les mains en l’air et la tête basse) : je n’étais plus tout à fait beau comme un enfant, ça sautait aux yeux ; et fort comme un homme, j’avais des doutes – je me trouvais mou, pâle à l’intérieur, purée de navets, déjà sur la réserve d’énergie.

J’avais épousé une femme que j’aimais, que j’aimais toujours, nous avions un fils de treize ans qui se détachait doucement de nous (avec, me semblait-il, les quelques armes, cartes et boucliers nécessaires pour s’aventurer sur son chemin), et moi je flottais dans le temps qui passait (il est intéressant de noter que l’on considère en général que « le temps passe », alors que c’est nous qui sommes censés avancer – comme si, en train, on disait que c’est le paysage qui se déplace (cette apparente fantaisie de langage révèle qu’en réalité, souvent, nous ne faisons presque rien, nous regardons simplement autour de nous, écoutons, sans bouger)), je me laissais porter, sur place de haut en bas, bouchon de champagne – d’une bouteille oubliée — attendant quelque part entre la naissance et la mort, n’attendant d’ailleurs rien de particulier. Déconfiture, misère, j’allais mourir, il fallait que je fasse quelque chose.

 

Je suis parti m’enfermer une semaine dans un hôtel cinq étoiles à Luxembourg, au Luxembourg. Ça ou autre chose… C’était ailleurs, et inconnu. Mais proche, et probablement familier. J’avais un peu d’argent, je venais de gagner un prix pour mon dernier roman, et je pensais que cette ville, que j’imaginais curieusement à l’écart de « tout le reste » (dans un pays qui portait le même nom qu’elle, une enclave uniforme et protégée), comme sur une autre planète, constituerait un cadre idéal, étranger et paisible, à mon déplacement, ma mise temporaire entre parenthèses, hors de ma vie – et je pensais que dans ladite ville, ce grand établissement forcément confortable, élégant, silencieux sans doute, pourrait servir de décor fortifié à mes réflexions, qui n’en seraient d’ailleurs peut-être pas, à ma confrontation, en tout cas, avec ces questions sur la vie et la mort, qui d’ailleurs n’en étaient même pas (le simple fait de les poser est présomptueux).

 

Je ne croyais pas si bien penser. L’hôtel, qui ressemblait à un paquebot, était situé sur le plateau du Kirchberg, qui domine la ville, un vaste quartier d’affaires et d’institutions européennes, uniquement consacré au travail, un endroit calme et géométrique, extraterrestre, où ne s’élevaient que de grands immeubles et tours de bureaux, dans lesquels des milliers d’employés concentrés oeuvraient au fonctionnement du monde, invisibles derrière les fenêtres teintées. Deux étonnants édifices tout proches rappelaient discrètement la beauté de la vie sur terre : la Philharmonie, de Christian de Portzamparc, et le Musée d’Art Moderne, de Pei.

 

A l’intérieur de l’hôtel, l’impression de se trouver dans un paquebot, un vaisseau, était encore plus saisissante – et c’était de toute évidence la volonté de l’architecte : le bâtiment avait la forme d’un somptueux bateau de croisière, un genre de grand ovale presque pointu aux extrémités, avec un hall immense au milieu, un atrium plutôt, sans autre plafond que le toit transparent de l’hôtel, sous le ciel, et des chambres alignées de chaque côté sur cinq étages, comme de vastes cabines auxquelles on accédait par deux ascenseurs de verre puis des coursives à colonnes. Avant même d’atteindre la réception, j’ai su que je n’en sortirais pas de la semaine, rien ne pouvant mieux convenir à mon état – cette mollesse d’égaré, ce ballottement qu’était devenue mon existence – que cette fixité imposée sans raison, cette solitude choyée dans laquelle je serais délivré de toute obligation d’action, de tout regard extérieur, de toute responsabilité, cette croisière immobile, hors de l’espace, hors du temps, enfin.

Manger dans l’un ou l’autre des deux restaurants, boire dans l’un ou l’autre des deux bars, lire peut-être, écouter et regarder autour de moi, dormir dans un grand lit moelleux. Je ne sortirais que quelques minutes par jour, sur le perron, comme sur le pont, pour fumer.

 

Même pas. Au Havana Lounge, un bar rouge sombre et bois, aux lumières tamisées, fauteuils de vieux cuir, lampes d’un autre siècle, maquettes de voiliers, livres et vitrines à cigares, on pouvait fumer – mais les employés de l’hôtel n’avaient pas le droit d’y pénétrer, pour leur santé disait la loi, il fallait aller chercher soi-même ses verres dans l’autre bar, voisin, aussi luxueux et agréable mais plus clair, sain. On y proposait une collection d’excellents whiskies, rares, mystérieux. J’ai donc passé la semaine entière au Havana Lounge, un verre d’élixir magique à la main, entouré d’inconnus qui parlaient à voix basse, dans la pénombre cuivrée, l’odeur capiteuse et mélancolique des cigares.

Dès le premier soir, j’ai compris que j’étais où je voulais être, que j’avais quitté le monde habituel : sur un canapé de cuir olive proche du fauteuil où je m’étais installé, sous une petite lampe avec mon verre et un livre que je n’ouvrirais pas, deux gros hommes aux cheveux blancs, en costumes de bonne coupe (dont un trois pièces, avec veston), buvaient du cognac ou de l’armagnac en discutant de Jeanne d’Arc. Celui qui portait le veston expliquait à l’autre, d’une voix douce, avec un accent indéfinissable (pour moi), qu’elle n’avait pas été brûlée à Rouen en 1431. Ou du moins, qu’elle avait continué à vivre après sa mort (ce qui n’avait pas déconcerté grand-monde à l’époque, tout étant possible en ces temps-là, surtout en ce qui concernait les êtres exceptionnels). On l’avait en effet vue en 1436 près de Metz, où Pierre et Jean, deux de ses frères, l’avaient formellement identifiée comme étant leur soeur – l’un d’eux était aussitôt allé porter la nouvelle à Orléans, où la commémoration annuelle de sa mort avait donc été annulée. Jeanne (qui se faisait bizarrement appeler Claude) avait été présentée à Elisabeth de Goerlitz, la duchesse de Luxembourg, qui l’avait elle aussi reconnue comme étant la Pucelle. La duchesse de Luxembourg, selon le conteur suave au veston, c’était quand même du solide, question témoignage. Malheureusement, leurs cigares terminés, mes voisins se sont levés et je n’ai pas entendu la fin de l’histoire : quand la porte de verre du Havana Lounge s’est refermée doucement sur eux, le gros doux blanchi par l’âge parlait des retrouvailles de Jeanne avec le roi de France, Charles VII.

Je suis resté un brin pensif. Je viens au Luxembourg pour faire un petit point sur la vie et la mort, et la première chose que j’apprends par hasard, c’est que Jeanne d’Arc, l’héroïne de tout un peuple, y est passée, au Luxembourg, après avoir été brûlée. Ça secoue.

 

Je m’étais promis, dès mon arrivée, de ne pas toucher à mon ordinateur portable (que j’avais emporté pour écrire, peut-être, si l’ennui me prenait à la gorge) : je ne voulais pas d’une porte entrouverte vers le monde extérieur, d’une fuite à mon cocon hermétique. Mais avant de dîner au restaurant italien de l’hôtel, je n’ai pas pu résister à l’envie pinçante de monter dans ma chambre, au cinquième étage, et de l’allumer, mon petit MacBook noir, pour tenter de savoir ce qu’était devenu le fantôme de Jeanne.

Quand, à plat ventre sur le lit moelleux et blanc, j’ai tapé « Jeanne fantôme Luxembourg » sur Google, le premier site proposé était consacré à un certain « fantôme du Jardin du Luxembourg ». Raté. J’ai ajouté « d’Arc », que j’avais oublié, tout à ma familiarité émue avec ce fantôme de combattante. J’ai vite trouvé ce que je cherchais et : tristesse. Une certaine Dame des Armoises, Jeanne ou Claude de son prénom (va savoir), s’était fait passer pour la glorieuse Pucelle revenue d’entre les morts, dans le but trivial d’en tirer de l’oseille (c’est également ce qui avait poussé deux frères de Jeanne, les vils et matois Jean et Pierre, à faire semblant de la reconnaître : ils n’intéressaient plus personne depuis que leur soeur était partie en fumée, et végétaient sur la paille). La duchesse Elisabeth de Goerlitz devait avoir un peu la tête ailleurs. Jeanne ou Claude avait épousé au Luxembourg un certain Robert des Armoises, sire de Jaulny, lui avait donné deux enfants coup sur coup (la prétendue Pucelle avait envoyé sa chasteté par-dessus les moulins) et avait pris du bon temps (principalement dans les bistrots de l’époque) jusqu’à sa rencontre, enfin, avec Charles VII, après quatre ans d’échanges épistolaires. L’imposture découverte illico, elle avait été tout de même graciée par le roi dépité et avait finit ses jours dans l’ombre, avec son mari, au château de Jaulny. J’aurais peut-être mieux fait de ne pas allumer mon ordinateur.

Pendant deux ou trois jours, je me suis immergé de nouveau entièrement dans la quiétude alcoolique et tamisée du Havana Lounge, la douceur chaude des cigares, à observer discrètement mes voisins, qui profitaient de la belle vie, et à penser, confortablement euphorique, que même si les fantômes enthousiasmants n’étaient que des escrocs déguisés, même si la mort attendait tranquille, insurmontable, ça valait le coup quand même, et pas qu’un peu, quitte à flotter sans rien faire, sans bouger. Je me contentais du plaisir discret mais intense de ce voyage. C’était pourtant presque exactement, à quelques accessoires de luxe près, ce que je vivais depuis des années à Paris – et je m’en plaignais ? (Sur la brochure de présentation de l’hôtel, la directrice avait écrit dans son édito : « La vie est magnifique au Luxembourg. » J’étais d’accord avec elle.)

Le jeudi après-midi – je n’avais quasiment pas ouvert la bouche depuis mon arrivée le lundi, un mouvement de bras nécessitait toute mon énergie disponible, j’avais l’impression de me couvrir peu à peu de mousse vert sombre –, j’ai allumé de nouveau mon ordinateur, sur le lit bleu et moellant. Je ne m’en suis pas voulu, car cela n’ouvrait pas à proprement parler un clapet vers le monde dont je m’étais extrait, plutôt vers l’à-côté du monde, et le passé : ce fantôme du Jardin du Luxembourg me trottait dans la tête, léger, en filigrane, depuis trois jours – tout de même, je viens au Luxembourg pour faire un petit point sur la vie et la mort, et j’apprends que c’est au Jardin du Luxembourg, à dix minutes de métro de chez moi, que se trouve peut-être la faille (je suis optimiste). J’ai retapé « Jeanne Fantôme Luxembourg » sur Google.

Google met, à juste titre, hommes et femmes dans le même sac, celui des êtres humains : il n’était pas question d’une Jeanne, mais d’un Jean. Un étudiant en médecine de vingt-quatre ans, Jean Romier. (Je me suis souvenu au passage avoir noté le lundi que la mère de Jeanne d’Arc s’appelait Romée, Isabelle Romée.) Le samedi 27 juin 1925, vers 10 heures du matin, ce Jean Romier, un garçon tout ce qu’il y a de plus stable et d’heureuse nature, révise ses cours au Jardin du Luxembourg, sur un banc à l’écart et à l’ombre d’un arbre en fleurs. Près de lui est assis un petit vieillard décharné, qui porte une vieille redingote comme on n’en voit plus depuis le siècle dernier et semble somnoler. Au bout de quelques minutes, Jean perçoit un murmure.

-Je vous demande pardon ?

-Je disais que j’aime cet endroit, tout est calme. J’y viens depuis longtemps et rien ne change, même les arbres ne semblent pas pousser.

Une discussion s’engage et le vieil homme au corps de calcaire, ayant appris que Jean aimait la musique classique, l’invite à un petit concert de musique de chambre chez lui (on y jouera un quatuor de Mozart), le vendredi suivant à 21 heures. Il s’appelle Alphonse Berruyer. Le soir convenu, Jean Romier frappe à la porte du troisième étage gauche d’un immeuble cossu (dirait l’homme de lettres) de la rue de Vaugirard. Monsieur Berruyer l’accueille gaiement, les yeux pétillants derrière ces petites lunettes rondes, lui présente sa famille, sa femme, sa belle-soeur, ses petits-fils André et Marcel, son neveu, et le concert commence. Un quatuor avec flûte. Jean reste ensuite une bonne heure à discuter avec eux (Marcel fait son droit, André s’apprête à entrer à l’école navale, le neveu au séminaire), installé sur un beau fauteuil de la bibliothèque qui sert de fumoir, à boire du madère, à grignoter des petits fours. Puis il salue ses nouveaux amis car il a cours tôt le lendemain. Mais à peine arrivé dans la rue, il s’aperçoit qu’il a laissé chez les Berruyer le briquet en or ciselé que ses parents lui ont offert pour son anniversaire. Il remonte les trois étages et frappe à la porte. Cette fois, personne  ne lui ouvre. Il frappe de nouveau, plus fort. Il ne perçoit pas un bruit à l’intérieur. Pourtant, il n’est pas parti depuis plus de trois minutes. Il frappe, frappe, incrédule. Au vieux voisin alerté par le bruit, il explique qu’il a oublié quelque chose chez monsieur Berruyer. Froncement de sourcils :

-Le dernier Berruyer que j’ai connu est mort il y a bien vingt ans, et plus personne ne vit dans cet appartement depuis.

Jean Romier s’énerve un peu, il n’est quand même pas fou, il vient de passer la soirée avec toute la famille. Le vieux change d’expression et, par prudence, se met à crier au voleur – le concierge monte en vitesse, d’autres voisins sortent de chez eux, on entoure le jeune homme, on va chercher un policier, Jean se retrouve au commissariat. Il décline son identité, raconte son histoire, décrit l’appartement pièce par pièce, le mobilier, les bibelots, le fumoir. On ne le croit pas. On est interloqué, quand même.

Le lendemain matin, la police organise une visite de l’appartement en présence du propriétaire, un certain monsieur Mauger (qui se trouve être l’arrière-arrière-petit-fils d’Alphonse Berruyer), de Jean Romier et de son père, médecin – ce dernier confirme que son fils lui a indiqué la veille qu’il partait écouter de la musique de chambre chez un vieux monsieur rencontré au Luxembourg.

A l’intérieur, manifestement déserté depuis un bon moment, dans la faible lumière que laissent passer les fenêtres sales, on ne trouve que quelques meubles poussiéreux, de vieux bibelots et des toiles d’araignées. L’agent de police note cependant que les descriptions données par Jean Romier correspondent très précisément à la réalité. Soudain, l’étudiant se fige devant un portrait terni accroché dans le salon :

-C’est le neveu de monsieur Berruyer ! Et là, à côté, c’est son petit-fils, Marcel, qui fait son droit !

Le propriétaire pâlit (tremblote, sans doute) et acquiesce : c’est vrai, le premier est enterré en Afrique, où il était missionnaire, et le second, Marcel, son grand-oncle, était avocat. Il se souvient également que son autre grand-oncle, André, est mort amiral.

Tous ces détails, et ce qui suit, sont consignés dans un procès-verbal qui est aujourd’hui conservé aux Archives de la préfecture de police de Paris. Ce qui suit, c’est que lorsque les policiers, le propriétaire, Jean Romier et son père pénètrent dans la bibliothèque, ils trouvent, sur un vieux guéridon, le briquet en or ciselé, couvert de poussière.

Cette « anecdote » a beaucoup fait parler (aujourd’hui encore, on évoque un vague « fantôme du Luxembourg », qui a progressivement perdu l’identité d’Alphonse Berruyer : il est devenu, avec les années, juste un fantôme). Quand on a présenté le cas à Albert Einstein, il l’a pris tout à fait au sérieux et ne s’en est même pas particulièrement étonné : « Ce jeune homme a trébuché dans le temps, comme d’autres ratent une marche d’escalier. »

Je ne sais pas si j’y crois ou non. Sans doute pas. Mais ce n’est pas important, d’y croire ou non. L’important, c’est que l’histoire existe. Ça laisse des choses en tête.

Le dernier jour, à défaut de pouvoir me promener dans le temps, j’ai décidé de sortir un peu, après tout – il me semblait qu’à force de confort, de calme, de pénombre, de whisky et de cigarettes tranquillement fumées, d’immobilité surtout, j’avais trouvé, d’une manière ou d’une autre, ce que j’étais venu chercher. J’ai demandé quelques conseils touristiques à une jeune femme blonde qui se trouvait dans le petit bureau derrière la réception. Elle s’appelait, j’ai souri à l’intérieur, Jeanne.
J’ai commencé par le centre-ville, principalement piétonnier, et commercial. Je n’aime pas ce genre d’endroit, d’habitude, mais pour une fois, peut-être parce que je n’avais pas vu de passants ni de boutiques depuis six jours, je m’y suis senti bien. Je marchais sans rien attendre, je regardais les gens, les statues, celle de la grande-duchesse Charlotte, gracieuse, humaine, charnelle – presque molle. Près de la place Guillaume II, je me suis approché d’un grand trou étrangement creusé là, de trois mètres sur trois environ, et de deux ou trois mètres de profondeur. Deux hommes en combinaison blanche discutaient à côté. Ils n’ont rien dit quand je me suis penché pour regarder. Au fond, s’y trouvait, je le jure sur la tête, les oreilles et les rotules de mon fils, un squelette.

Je suis descendu jusqu’à la ville basse, le Grund (par de longs et vieux escaliers de pierre, pas par l’ascenseur – pratique, pourtant), et j’ai marché deux heures sous les ruines des remparts, près d’une rivière, l’Alzette, et d’une autre, la Pétrusse, qui s’y jette. Je n’ai croisé presque personne. J’avançais dans le calme et le silence, juste le bruit de l’eau, le même qu’à l’époque où le comte Sigefroi avait fait construire son château sur le rocher du Bock, en surplomb de cette vallée, au-dessus des villageois, au-dessus de moi, en 936.

Quand je suis remonté dans la ville haute, en ascenseur cette fois (il y a des limites à la promenade), je suis repassé par la zone de fouilles. Le trou du squelette était recouvert d’une grande bâche bleue, et entouré de barrières métalliques. C’est le dernier soir, dans le petit sanctuaire du Havana Lounge, que j’ai vu et entendu ce qui m’a fait le plus plaisir, ce qui m’a laissé un souvenir amusé de cette semaine à l’écart de tout, un point de lumière et de confiance. Une jolie femme blonde d’une soixantaine d’années, un cigare considérable dans une main et un grand verre de liquide ambré dans l’autre, discutait avec un homme un peu plus âgé qu’elle, aux cheveux argentés, aux traits marqués mais solides. Ils parlaient de ce que deviendrait le monde. L’homme, à l’accent espagnol, supposait qu’un jour les gens ne se croiseraient plus, chacun resterait enfermé dans son univers électronique, même les couples vivraient leur amour à distance, par écrans ou hologrammes interposés.

Il disait que lorsque ce temps viendrait, heureusement, il serait mort depuis longtemps. Sans hésiter, naturelle, avant de tirer langoureusement sur son cigare, la femme a répondu avec un léger sourire : – Toi, mort ? Ça m’étonnerait.