Zoom sur

15 secondes pour mourir

Par Gérard DE CORTANZE Sofitel Agadir Thalassa Sea & Spa

A l’automne 1958, mon père, récompensé par sa hiérarchie pour avoir perfectionné un procédé de transformation du carbone amorphe en graphite, est nommé ingénieur dans l’usine du Carbone Lorraine à Gennevilliers. Au fil des mois, je découvre cette ville dans la ville, avec ses rues, ses maisons, ses places, ses panneaux indicateurs, ses interdits, ses lois propres. Le dimanche, je me promène dans ce vaste ensemble industriel de deux hectares soudain désert. Autour de moi : des monstres de métal qui semblent assoupis, des échafaudages terribles qui somnolent. Je me promène dans une ville morte dont les rues sont jonchées de cadavres de dinosaures, de robots étendus gueules ouvertes. De rares ouvriers circulent casqués, bottés, les mains protégés par des gants épais. Ici et là, des voyants lumineux qui clignotent, des jets de vapeurs qui surgissent par intermittence, et toujours, en bruit de fond, de curieux ronflements, des stridences, des râles, des feulements, mais aussi des sonorités plus ouatées, plus feutrées.

« Tu veux voir mon bureau ? », me dit un jour mon père.

Cela fait des années que j’espère pouvoir pénétrer dans l’antre secrète, la grotte cachée où il lutte contre le monstre. Nous traversons plusieurs ateliers, de hauts bâtiments coiffés de cheminées de brique rouge. Puis nous pénétrons enfin dans le bureau de mon père. C’est le seul endroit de l’usine à ne pas être recouvert d’une fine couche de poussière grise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais imaginé une pièce isolée du reste de l’usine, une sorte de havre de paix, avec moquette et minibar fournissant glaçons à volonté et verre de whisky, et au centre duquel aurait trôné un bureau en noyer ciré ou en poutres de plexiglas fumé surmontées d’un dessus en verre… En réalité, je suis confronté à un espace beaucoup plus austère où règne l’acier laqué et le métal oxydé, nullement protégé mais ouvert aux fours, énormes parallélépipèdes de briques jaunâtres qui à quelques mètres de là peuvent exploser à tout moment. Les explications données par mon père sont toujours extrêmement claires, si simples à ses yeux, et pourtant si compliquées pour moi… « Cet atelier fabrique des tuyères d’éjection : après avoir été brûlé dans la chambre à combustion du réacteur de la fusée, les gaz doivent être accélérés ; pour créer la force d’avancement – par réaction. Le canal d’éjection, par où passe le gaz, c’est la tuyère. Et dans la tuyère il y a du graphite qu’on fabrique ici, dans les gros fours rouges en face de toi », dit-il en me montrant à travers les vitres de son bureau les énormes parallélépipèdes desquels jaillissent des tubes pourvus de compteurs.

Pendant qu’il me parle, je regarde autour de moi pour essayer de comprendre comment vit ce père lorsqu’il n’est pas avec sa famille. Une photo de maman trône dans un cadre de bois  sombre au milieu de piles de dossiers, en équilibre instable, ainsi que des photos de ses enfants. Plusieurs autres objets : règle en acajou, couteau à manche en os, critérium, cendrier en forme de cube de verre, petit livre en cuivre qui cache en réalité un briquet à essence, chronomètre, casque, gants de protection… qui font  le lien entre l’homme du travail et l’homme de la vie de famille.

Nombre de ces objets sont aujourd’hui sur les rayonnages de ma bibliothèque, parmi d’autres, trophées de pacotille, objets fétiches, bric-à-brac, désordre apparent qui est mon ordre véritable.

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