Zoom sur

15 secondes pour mourir

Par Gérard DE CORTANZE Sofitel Agadir Thalassa Sea & Spa

Souvenirs dérisoires, en réalité, qui sont tout ce qui me reste de ces années couleur graphite, et parmi eux un poignard à manche d’argent ciselé et un fusil à crosse damasquinée et interminable canon octogonal, cadeaux des ouvriers marocains de mon père,

« ses ouvriers marocains », comme il les appelait, et qui formaient sa garde rapprochée, sa phalange. Toujours, avec opiniâtreté et virulence, ils les défendaient contre la direction de l’usine qui ne voyait en eux qu’une main-d’oeuvre corvéable, et contre les syndicats qui en faisaient de la chair à canon susceptible de venir grossir leurs rangs lors des manifestations. Les protégeant lorsque certains défaillaient par manque de nourriture les jours de ramadan, leur permettant de prier quand ils en éprouvaient le besoin, les aidant à remplir leurs papiers administratifs. C’est en regardant mon père agir ainsi que j’ai appris la tolérance.

Avec une constance touchante, ces ouvriers marocains rapportaient de leurs vacances au pays de multiples cadeaux qu’ils offraient au « caïd » et à « la femme du caïd ». Après plusieurs années la maison ressembla rapidement aux souks de la Médina ou de Casablanca…

 

On pouvait y trouver pêle-mêle, des dizaines de théières en argent et en bronze, des poignards, des fusils, des poufs, des babouches, des djellabas, des plats ciselés, des couscoussières, des paquets de henné, des boîtes à bijoux en cèdre, des peaux teintées de couleurs vives et puant la chèvre, des flacons d’huile d’argan, des roses des sables, des protège-Coran en cuir, des boîtes à khôl, des tebilat jumeaux, de fausses poteries anciennes de Fès, des Ksar miniatures, des fibules berbères en argent ciselé… Maman, au bord de la crise de nerf, finit par devenir menaçante : « Si ça continue, je vais ouvrir un bazar ! »

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