Zoom sur

Bel-Ombre

Par Tatiana DE ROSNAY SO Sofitel Mauritius

Chère Amélie,

Cela fait un moment, déjà, que je ressens le besoin de vous écrire. En vous adressant cette lettre, peut-être aurais-je l’impression de mieux cerner le mystère qui vous entoure. Pendant longtemps, vous êtes restée dans l’ombre. Pourtant, votre nom était souvent cité par ma grand-mère paternelle, Natacha, celle qui, enfant, avait fui la Russie, celle à qui je dois ce prénom exotique. Vous la fasciniez, et à présent, en me penchant sur les quelques bribes de votre vie, je comprends pourquoi. J’aurais aimé connaître les traits de votre visage, savoir si vos yeux étaient clairs ou sombres, noter la teinte de vos cheveux. Je n’ai jamais vu de portrait de vous. J’aurais aimé écouter le timbre de votre voix, admirer votre démarche. Etiez vous belle, Amélie ? Je ne le saurai pas. Qu’importe.
J’ai eu envie de mieux vous connaitre il y a deux ans. En 2009, précisément. C’est à cet instant-là que vous aviez fait irruption, par un chemin inattendu. Tout a commencé avec un renouvellement de passeport. Le mien était périmé depuis quelques semaines. A la mairie de mon domicile, on m’apprend qu’il me faut désormais un certificat de nationalité française pour faire refaire ce passeport. Je réponds, fort étonnée, que je suis française, née à Neuilly sur Seine, de parents français. On me fait remarquer que mon père est né à l’Ile Maurice et ma mère, à Rome. Ce qui ne m’avait jamais empêchée jusqu’ici d’obtenir passeports et cartes d’identité, mais lorsque l’acte de naissance révèle que les deux parents sont nés à l’étranger, une « preuve » de la nationalité française est maintenant exigée.
Rendez-vous au nouveau Pôle de la Nationalité Française munie des actes de naissance et de mariage de mon père, Joël, de mon grand-père, Gaëtan, de mon arrière-grand-père, Eugène. Ils sont nés à l’Ile Maurice. L’arrière-arrière grand-père, Louis Eugène, aussi. Son père, Gabriel, également. A ma tante Zina, la soeur de mon père, née sur l’île et confrontée à la même situation ubuesque, on avait posé cette question : « Pourquoi les Rosnay sont-ils partis vivre à Maurice ? » Comment le savoir ? A moi, on me demande qui était le premier Rosnay né en métropole, avant le départ dans l’Océan indien. Sur Internet, je vérifie son nom, sa date de naissance, il s’agit d’un certain Alexis Fromet de Rosnay né en 1742, dans le Val de Loire.

 

J’ai pu obtenir mon certificat de nationalité, non sans mal, non sans une certaine patience. La personne qui vous écrit ces lignes, Amélie, est « bien française » et cette étrange mésaventure m’a permis de me pencher sur les origines de la famille de mon père. La petite graine était plantée. Pourquoi les Rosnay avait-ils choisi de s’installer dans cette ile perdue de l’océan Indien, à des milliers de kilomètres de la France ? Je devine que vous souriez à présent, Amélie. Mais je ne savais pas encore la vérité. D’ailleurs, je n’ai glané que quelques fragments de cette vérité. Le secret, c’est vous qui le détenez.

 

C’est à Bel-Ombre, Amélie, devant la ligne écumante des vagues qui se brisent sur la barrière de corail, les filaos secoués par le vent, le vert hachuré des cannes à sucre qui se mêle au bleu si particulier de l’Ocean Indien, que j’ai le plus pensé à vous. Pourtant, il me semble que vous avez dû peu vous aventurer dans le sud de l’ile, étonnamment sauvage, même deux siècles après vous. A Bel-Ombre, la côte est restée vierge, ou presque, épargnée par l’industrie du tourisme qui au Nord, n’a fait qu’une bouchée de Grand-Baie, bétonnée d’une main lourde. Les plages de Bel-Ombre, préservées, où courent encore ces minuscules crabes nacrés, doivent ressembler à celles que vous aviez connues. Alliez-vous à la plage, Amélie ? Cela ne devait pas faire partie des occupations des dames de votre époque.
Je ne retournerai pas à Grand-Sable. Je préfère garder intacte l’image d’un lagon tranquille à la plage blonde. Je ne verrai pas les nombreux hôtels, piscines, restaurants et terrasses qui l’ont saccagé en poussant là comme des champignons. Je préfère me souvenir des étés de ma jeunesse, dans les années 70, avant  que Maurice ne devienne une destination à la mode. A Grand-Sable, ma grand-mère Natacha, sa chevelure roulée dans un bonnet en plastique fleuri, se lançait du plongeoir sous les yeux affolés de mon grand-père Gaetan qui n’aimait pas  l’eau, et qui craignait toujours qu’elle se fracasse la tête contre les rochers. Je me souviens des virées en Hobie-Cat avec mes camarades Anne, Alexandra et Vanessa lorsque nous traversions les eaux translucides de la baie pour rejoindre leur « campement » d’en face. Sur le beau voilier blanc de Claude L., « Anouchka », j’avais neuf ans et la conviction grisante, délicieuse, que la beauté alentour nous appartenait, que la pointe relevée du Coin de Mire avait été retroussée par un doigt céleste rien que pour nos yeux.

 
Je tente de regrouper, de recomposer les zones d’ombre de votre vie, Amélie. Je sais peu de choses, juste ce qui figure sur les papiers administratifs, et puis tout ce que Natacha avait précieusement gardé et écrit sur vous, quelques lettres, quelques dates. Vous êtes née Place des Vosges, à Paris, en 1777. Vous avez connu un premier mariage avec Jules de Saint Mars. A dix-huit ans, à la naissance d’Eugène, vous devenez mère, et trois autres enfants suivront, Auguste, Athénaïs, Louise-Mathilde. Vous ne vous épanouissez pas dans ce mariage, vos lettres à votre institutrice le prouve. Votre mari vous trompe, vous humilie. Vous avez de surcroit affaire à une belle-soeur dérangée, qui finira internée. C’est à ce moment de votre vie, à trente ans, lorsque vous vous retrouvez veuve, lorsque vos quatre enfants sont élevés par une nourrice, que vous vous rapprochez intimement d’un ami de vos parents, un certain Alexis Fromet de Rosnay. Un veuf qui a trente-cinq ans de plus que vous.

 

J’essaie d’imaginer cette rencontre. Votre père, Monsieur Dubois de Courval, avait déjà, en deuxième noces, épousé une femme de vingt-cinq ans sa cadette, votre mère. L’âge ne devait pas vous faire peur. Peut-être avez-vous retrouvé auprès d’Alexis, la douceur, le respect, qui vous manquaient tant de la part de Jules ? Vous fondez un nouveau foyer avec Alexis, en Bourgogne. Quatre enfants verront le jour, Gabriel, Felix, la petite Louise-Félicie qui ne vivra que deux ans, et Augusta, que vous aurez sur le tard, à quarante ans.

 

C’est en 1824, après presque vingt ans de vie commune, que tout bascule. Les ennuis d’argent deviennent insurmontables. Votre mari est octogénaire. Comment assurer les études de vos fils, Gabriel et Felix ? On vous propose un poste de gouvernante à l’ile de Bourbon (la Réunion). Vous y enseigneriez le dessin, la musique, le chant. Trois mois de bateau pour parvenir à bon port. Qui vous le suggère ? Comment ? Pourquoi prenez-vous la décision de partir si loin des vôtres ? J’aimerais tant le savoir. Ce que je sais, c’est que vous acceptez. Vous quittez la France en février 1824, avec votre fille, sept ans. Je pense à ce départ, à ce qu’il a suscité. Vos enfants Saint-Mars sont grands, mais vous deviez vous douter que vous ne les reverriez jamais, tout comme votre mari, si âgé. Etait-ce un choix, Amélie ? Ou une fuite ? Je vous vois en train d’embarquer, votre fillette à la main. Qui est sur le quai ? Qui est venu vous dire au revoir ? Qui vous a donné le dernier baiser ? Le froid devait être vif, ce jour-là. Je vous imagine emmitouflée dans un manteau sombre, le visage dissimulé sous un bonnet. Pleuriez-vous ? Je me demande comment s’est déroulé ce voyage interminable sur les mers, avec votre petite fille. Avez-vous vécu ce départ comme un déchirement ? Ou, au contraire, comme une espérance, comme une nouvelle vie ? Dans une lettre à Alexis, dix-huit mois plus tard, vous expliquez que des « amis » vous ont trouvé un nouveau poste de gouvernante à l’ile de France. Vous gagnez bien votre vie, vous envoyez de l’argent à votre époux. Votre famille est sauvée, grâce à vous.

 
Vous arrivez pour la première fois en terre mauricienne en 1827, avec Augusta, dix ans. Vous en avez cinquante. Je me demande si, comme Natacha, vous aviez accosté à Port Louis. Ma grand-mère m’avait souvent parlé de ce voyage dans l’ile natale de son mari Gaëtan, en mai 1934. Jeunes mariés, ils avaient 19 et 22 ans. Impossible pour elle d’oublier la foule bigarrée, le trajet en automobile à travers une nature foisonnante et surprenante, les montagnes au loin qui se découpent contre un ciel bleu lourd de nuages, et l’arrivée à la paisible Villebague. Vous êtes-vous rendue dans cette belle demeure blanche aux toits gris ? Elle date de 1740, donc j’imagine que vous auriez pu.

 

Êtes-vous montée le long de cet escalier en ébène qui grince ? J’aime croire que vous avez savouré un thé à la vanille, comme mes grands-parents et moi, au premier étage, à l’ombre de la varangue. Aviez-vous remarqué qu’au delà des cannes à sucre, on aperçoit une mince bande argentée ? La mer, à Grand Baie. Le soir venu, fillette, je m’étonnais toujours de la nuit qui tombait si vite, d’un seul coup. Peut-être aviez-vous pensé la même chose, lors de vos premières années à Maurice. L’obscurité apportait son cortège d’insectes, les moustiques, les cancrelats et la redoutée mouche jaune. Vous aussi, vous avez dû dormir sous une moustiquaire.
J’ai commis l’erreur de retourner à la Villebague. On devrait se garder de revenir sur les traces de notre enfance. La maison est devenue une coquille vide, sans odeur. Elle m’a semblé plus exiguë, presque ratatinée. Le magnifique jardin qui faisait la fierté de ma grand-mère, n’est qu’un parterre d’herbes touffues. Il parait qu’on peut louer la Villebague pour des mariages, des séminaires. J’ai cherché partout des traces de Gaëtan et Natacha. En vain. Les meubles sont encore là, les miroirs tachetés, les fauteuils en rotin, la grande table de la salle à manger, mais l’âme de la maison s’est envolée.

 

 

Après la mort de votre mari Alexis en 1829, vous avez décidé de ne pas revenir en France. Quelle était votre vie sur cette ile, Amélie ? Avez vous retrouvé l’amour ? Si oui, était-ce un amour secret ? Une vie de tristesse et de regrets, ou de bonheurs ? Je préfère imaginer le bonheur. Vos fils, Gabriel et Felix de Rosnay, accompagnés de leurs fiancées, Marie-Irma et Anne-Lise Chenaux, deux soeurs, vous rejoignent sur l’ile, pour se marier, en 1837 et 1838. Augusta, votre petite dernière, se marie elle aussi. Pensiez-vous souvent à vos quatre premiers enfants, les Saint Mars ? Eprouviez vous un sentiment d’échec à leur égard ? Vous aviez revu votre fille Louise-Mathilde de Saint Mars, elle-même jeune maman, juste avant votre départ pour l’Ile de Bourbon. Cela avait dû vous troubler. Que disait-on de vous à l’époque ? Que vous aviez abandonné vos enfants ? Etait-ce  pour cela que vous avez voulu vous entourer de vos enfants Rosnay à Maurice ? Pour au moins réussir avec eux en tant que mère ? Pour ne pas reproduire la même erreur ? J’aurais aimé vous poser ces questions.

 

Gabriel et Marie-Irma auront plusieurs enfants. Dont Louis-Eugène, né en 1842, que vous avez dû connaître. Il se mariera plus tard avec Marie-Amicie. Vous n’êtes plus là, Amélie, vous avez quitté ce monde en 1858. Le fils qui va naitre de cette union en 1875, s’appellera Eugène de Rosnay. En visitant le Domaine de Bel-Ombre, devenu un restaurant élégant, j’ai croisé le chemin d’Eugène. Vous n’aviez pas pu découvrir cette demeure coloniale, construite après vous. Dans le salon boisé du rez-de-chaussée, dont l’atmosphère raffinée vous aurait sans doute plu, plusieurs portraits et tableaux. Des messieurs sérieux, finement moustachus, gominés. James Wilson, Eugène de Rosnay, Edouard Rouillard et Emile Sauzier. J’apprends qu’ils ont créé la Compagnie Sucrière de Bel-Ombre en 1910. Lequel est mon arrière-grand-père ? J’ai du mal à l’identifier. Je ne l’ai jamais connu, il est décédé en 1928 à 53 ans. Je me souviens en revanche de son épouse, la sévère et osseuse Simone, et des caramels que ma soeur et moi dégustions dans son appartement lugubre de la rue Spontini. Simone, bien que née sur l’île, n’avait rien de Mauricien et je n’ai pas le souvenir de cet accent chantant et joyeux qui fait parfois sourire.

 

Vous reposez au cimetière de Pamplemousses, près de ce jardin extraordinaire qui attire des visiteurs du monde entier, de ces nénuphars géants qui changent de couleur avec la lumière du soleil. Mais quand je pense à vous, Amélie, c’est à Bel-Ombre que je vous vois, dans cette nature sauvage et magnifique qui n’a pas subi les ravages du temps, ni du progrès, et que vous avez dû découvrir lors de votre arrivée ici. Le Maurice de Bel-Ombre est le Maurice de mon enfance, disparu mais encore si présent à mon esprit, nimbé du souvenir de grands-parents solaires, irremplaçables, un artiste peintre qui cachait ses doutes derrière une élégance primesautière, et une exilée russe qui n’avait jamais perdu son accent, qui m’a transmis sa féroce joie de vivre.

Qu’êtes vous venue chercher ici, Amélie ? Et l’avez vous trouvé ?

Je rêve de percer cette part d’ombre qui est la vôtre, qui vous fait vibrer d’un mystère palpable, deux siècles plus tard. Dans la beauté de Bel-Ombre, je vous dédie ces quelques pages et vous dis ma fierté de descendre d’une aïeule telle que vous, une femme qui a su forcer son destin. Qui sait ? Peut-être un jour écrirai-je le roman de votre vie …

 

Votre petite-fille, Tatiana