Zoom sur

Brel et moi

Par Akli TADJER Sofitel Brussels Europe

De Bruxelles, je n’avais connu que les quais battus par les courants d’air de la Gare du Midi et les halls émollients des grands hôtels où je passais la journée pour parler de mes romans à des chroniqueurs littéraires. Je repartais pour Paris, le soir, frustré de tout ignorer de la capitale des Belges. Et, chaque fois, je pensais, en regardant les cartes postales sur les présentoirs des kiosques à journaux de la gare, que ce serait bien, qu’un jour, une rencontre de hasard me fasse visiter sa ville.
Hier, à la tombée de la nuit, je me suis assis sur un banc, du bout du quai, comme souvent. Une voix féminine échappée des haut-parleurs a annoncé que mon train aurait du retard.
Combien de temps ?
Je ne m’en souviens pas.
Le motif ?
Je n’écoutais déjà plus.

Le vent d’hiver soufflait par rafales. Le froid brouillait mes yeux de larmes, j’ai relevé le col de mon manteau et j’ai fermé les yeux. Je me sentais seul comme jamais sans doute car, là-bas, à Paris-Nord, Mathilde ne m’attendait plus depuis qu’elle m’avait quitté au premier soleil de printemps pour un autre que moi, plus jeune, plus beau, plus drôle. Mais, il est des hasards qui valent mille amours déçus. Il s’est assis là, juste à côté de moi. Il était grand, sec comme un pur-sang, ses cheveux noirs, raides, tombaient sur son large front. Il fumait la cigarette pincée entre le pouce et l’index, et expulsait la fumée par le nez comme Bogart dans Casablanca.
Je me suis torché les yeux d’un revers de main pour chasser mes larmes. Non, je ne rêvais pas. C’était bien lui, pourtant ça ne m’a pas surpris. Sur ce quai de gare, à l’heure où le gris du soir tutoyait le noir de la nuit, ça ne pouvait pas être un autre. J’ai forcé le sourire pour dire bonsoir ou bonne nuit. Il m’a offert une cigarette, – je ne fumais plus depuis longtemps mais je l’ai acceptée pour lui faire plaisir. Tout pareil que Bogart, j’ai expulsé la fumée par le nez pour me donner une contenance cinégénique. Il a écrasé son mégot d’un coup de talon et m’a demandé si je faisais la gueule parce que je rentrais sur Paris ou parce qu’elle m’avait quitté.
– Parce qu’elle m’a quitté, j’ai répondu gêné.
– Elles finissent toutes par nous larguer un jour. Tiens, pour celle que j’aimais, j’étais prêt à lui offrir des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas. Ca n’a rien changé. Elle est partie pour un plus jeune, un plus drôle, un plus beau.

Puis il a passé sa main tout en os, sur mon épaule comme si nous étions amis de toujours et il a dit que j’avais une tête à chagrin et que si je m’appelais Jeff, ça ne l’étonnerait pas. Il a souri de toutes ses dents de cheval et il a ajouté en fouillant ses poches de veste qu’il lui restait trois sous et, si j’étais d’accord, on irait boire un verre chez la Mère Françoise.
J’étais partant pour tous les voyages, ce soir-là.
Pour aller Chez la Mère Françoise, c’était toute une affaire. Des kilomètres à pied à affronter le crachin de décembre dans une ville endormie. On a dévalé des marches, puis d’autres marches et enfin d’autres marches. Il parlait haut et fort. Moi, je me taisais, j’écoutais en buvant son accent de Brussel. Il disait que généralement le touriste ne retient de cette ville que la Grand’Place avec son Hôtel de Ville construit au XVème siècle, ses façades de maisons ornées de clochetons, ses tourelles dorées dressées vers le ciel de plomb et ses brasseries. Il y avait aussi le Manneken-Pis, avec son zizi à l’air, qu’il ne fallait pas rater pour ne pas gâcher le voyage.
Le touriste est grégaire. Il boit de la bière là où on lui dit de boire. Il frite, là où on lui dit de friter. Il fait clic-clac, là où on lui dit de faire clic-clac. J’étais de son avis. C’était pour ne pas faire le grégaire que j’avais attendu le hasard pour visiter Bruxelles.
Place de Brouckère, on a fait une halte. Il a allumé une cigarette. Je lui ai demandé si c’était encore loin la Mère Françoise parce que j’avais froid dehors, froid dedans. Il a levé la tête sur le ciel scintillant de lumières et il a répondu qu’au lieu de gémir, je ferais mieux de lever le nez en l’air. Ce ciel lui rappelait celui d’Amsterdam. Puis il m’a demandé si je connaissais Amsterdam.

J’ai fait non de la tête. J’avais tort. Pire, c’était une sacrée de lacune. Amsterdam, son port, ses poissons ruisselants, ses marins qui se mouchent dans les étoiles, fallait avoir vu ça avant de claquer, nom de Dieu. J’ai promis qu’un jour, je ferai le pèlerinage au pays des Bataves et que je boirai un verre à la santé des putains d’Amsterdam, de Hambourg, ou d’ailleurs.
Quand on est arrivé devant le Manneken-Pis, les grégaires dormaient depuis longtemps déjà. Je lui ai passé mon Smartphone pour qu’il me prenne en photo avec le petit bonhomme. J’ai souri avec les yeux, avec les dents, comme un touriste. Le flash m’a aveuglé. J’avais l’air beau, beau et con à la fois.
Enfin, nous sommes arrivés chez la Mère Françoise. Il y avait du monde, des filles et puis des gars, et ça riait, et ça rotait, et ça buvait de la bière à la pinte. La Mère Françoise l’a pris dans ses bras, elle l’a appelé son Grand Jacques. Il m’a présenté comme un Jeff de gare. Elle m’a regardée avec des yeux de chienne mélancolique puis elle nous a offert du vin de Moselle.

Du vin de Moselle à Bruxelles, voilà qui m’étonnait.
– Si tu t’étonnes pour ça, tu vas nous faire une syncope si ta Mathilde te revient un jour.
La sienne, pas celle à qui il avait promis des perles de pluie, une autre, une Mathilde comme la mienne, lui était revenue, il y a longtemps. Son cœur avait de nouveau bringuebalé comme au jour où leurs regards s’étaient percutés dans une rue de brouillard.
– Et comment ça s’était terminé vos retrouvailles ? J’ai questionné après avoir éclusé cul-sec mon verre de piquette de Moselle.
– En enfer avec plein de flammes, de pleurs et de bière. Il arrive qu’elles reviennent en hiver pour nous larguer de nouveau aux premières chaleurs. Et c’est encore les flammes, les pleurs et la bière. C’est compliqué les femmes, Jeff. Moi, je n’y ai jamais rien compris.

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