Zoom sur

Ce qu’on attend de la beauté

Par David FOENKINOS Sofitel Frankfurt Opera

Eva est née par une nuit si claire qu’on aurait pu se croire en pleine journée. Cette clarté était due à la présence excessive des étoiles, comme si elles s’étaient rassemblées ce soir-là pour manifester contre le cosmos. Les parents d’Eva ne pourraient jamais oublier cette lumière inédite. Ils venaient de donner vie à une petite fille, et le monde entier semblait s’accorder dans l’harmonie de leur bonheur. D’une certaine manière, la nuit accouchait d’une étoile.

Mais la beauté de cette arrivée magique eut une conséquence : Eva développa un rapport particulier à la nuit. Elle voulait vivre les heures nocturnes, persuadée que la vie était plus intense quand tous les autres humains dormaient. À peine âgée de deux ans, elle avait déjà le rythme d’une fêtarde fiévreuse. Elle luttait pendant des heures, pour sombrer souvent au petit matin. Quiconque venait dans le domicile familial assistait à des crises de larmes dès que le jour commençait à fuir. On emmena la petite fille chez des médecins, des psychologues, des hypnotiseurs, chez tout ceux qui ont un avis sur tout, mais rien n’y fit, elle ne voulait pas dormir la nuit. C’était sa nature, et il était bien difficile de lutter contre qui nous étions. Personne n’avait fait le rapprochement entre les conditions astrales de sa naissance et cette obsession nocturne.

Adolescente, elle allait à l’école les yeux cernés, épuisée. On la jugeait gothique, alors que c’était une douce pénombre qui coulait dans ses veines. Le point positif, c’est qu’elle lisait et travaillait pendant ses nuits blanches. Elle était un étrange paradoxe : première de sa classe, mais l’air toujours endormi pendant les cours. Eva ne cesserait donc jamais d’avoir une vie en forme de décalage, et demeurerait incompréhensible aux yeux des autres. Sa personnalité spéciale suscitait des passions folles auprès des adolescents du lycée, mais cela ne l’intéressait pas. Elle n’était pas née une nuit d’intense activité étoilée pour se commettre sentimentalement avec le premier venu. Elle attendait un prince. Contrairement à la Belle au bois dormant, elle chercherait peut-être un homme capable de l’endormir ; elle était la Belle au bois éveillé. D’ici là, elle préférait se concentrer sur ses études. Elle obtint son Bac Mention très bien, mais refusa d’intégrer des classes préparatoires pour les grandes écoles. Elle était majeure, et comptait mener sa vie comme elle l’entendait. C’est-à-dire dormir toute la journée. Elle souffrait de cette situation, mais ne pouvait pas faire autrement. Elle s’inscrivit dans une Fac de Psychologie, en optant pour les cours par correspondance. Un paradoxe, car elle habitait juste à côté. Vivre la nuit, c’est comme vivre à l’autre bout du monde.

Le soir, elle sortait parfois. Ceux qui ne connaissaient pas son histoire pouvaient la croire futile et hystérique à la fête. Qui pouvait savoir qu’elle était une victime de la nuit de sa naissance ? Cette nuit aux étoiles était à la fois sa beauté et sa malédiction. Interdite au sommeil, elle dansait la nuit. Mais vient toujours un moment où l’on se sent seul dans la foule. Au milieu d’une discothèque, Eva avait parfois l’impression d’être comme un point-virgule dans un roman de huit cent pages. Elle avait tort : Adam ne voyait qu’elle. C’était le DJ qui passait ses disques sans même regarder sa platine, car ses yeux étaient rivés sur Eva. Il avait l’impression de la connaître déjà, comme si le coup de foudre n’était pas une découverte mais des retrouvailles avec quelqu’un qui existe déjà en nous. À la fin de son set, ce matin-là, il vint lui parler. Quelques heures plus, tard ils s’embrassèrent ; quelques semaines plus tard, ils emménagèrent ensemble. Il y a des histoires qui sont tellement évidentes qu’elles ne méritent pas beaucoup de phrases. Pour sublimer encore un peu cette rencontre, on leur dit qu’ils étaient la naissance de l’humanité : Adam et Eva. Leur idylle semblait prédestinée, ou alors il y avait un auteur derrière tout ça.

Adam passait les morceaux préférés d’Eva, mettait des chansons lui étant destinées, en formes de messages. Au risque de casser le rythme général, il aimait inonder la piste du : « I want you » des Beatles dans sa version longue. Un soir, sans prévenir, il passa : « Be my wife » de David Bowie. Eva écouta les paroles :

Please be mine

Share my life

Stay with me

 Be my wife

Elle s’arrêta aussitôt de danser. Elle était la seule à pouvoir comprendre que l’homme qui mettait la musique venait de créer du silence dans son cœur, en la demandant en mariage.

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