Zoom sur

Changer de regard

Par Catherine ENJOLET Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal

Est-ce qu’elle se trompait de vie?
« Un bon ptit soldat ». C’est ce qu’on disait toujours d’Ariane.
Du genre qui avance dans la vie comme Cosette en chantonnant dans la foret. Et si elle faisait demi tour?
Oui, Cosette aurait pu dire « j’ai peur », » j’veux pas y aller. Pas porter le fardeau des autres! Pas avancer dans le noir… » et.
Qu’est ce qui était le plus difficile? Impossible? Dire Non? A qui? A quoi?… En attendant, il fallait trouver à s’encourager comme la petite de sa voix frêle… Lalala Lalère… pour traverser toujours plus vite les nuits … Lalali lalère…

Les chutes d’eau dévalaient en cascade au creux des remparts.
Les pensées d’Ariane s’éparpillaient, ricochaient ça et là sur les pierres des bassins. Le soleil éclaboussait et le parc se faisait irréel dans les jeux de lumière. Des moineaux piaillaient par instant dans les feuillages. A la question d’apprentissage scolaire « choix de la langue », Ariane avait demandé celle, universelle, des oiseaux.
Sur le bureau de sa chambre aux larges baies sur le parc, l’hôtel avait disposé carnets et crayons. Si Ariane recherchait les voyages, les escales d’inspiration, si elle croyait avoir choisi par hasard le Duché du Luxembourg, les sensation la débordaient et tout allait plus vite, dans sa tête, que le déferlement des cumulus qui écumaient le ciel.

T’es ailleurs?
Chacun prétendait, autour d’elle, que cela se voyait dans ses yeux quand, immobile, elle s’éloignait zoom arrière; son regard s’élargissait grand angle, pupilles larges, le champ s’ouvrait.
La vue sur le rocher du Luxembourg lui était familière sans savoir pourquoi, il suffirait de réactiver un détail pour que tout réapparaisse, non pas comme l’image figée d’un appareil, mais vivant, comme l’instant face à la lumière, aux nuages légers qui étiraient un voile au-dessus des arbres sans qu’elle ne sente le vent. Les feuillages d’ailleurs, ne bruissaient pas, le mouvement de l’air était trop haut. Etait-elle déjà venue? Plus très sûre. Elle gardait l’impression vague de quelque chose d’inaccompli.

Elle avait la vue qu’il lui fallait sur le paysage. Comme à l’hôtel.
C’est vrai, « chambre avec vue », c’est toujours ce qu’elle demandait.
Plus elle était ailleurs, plus elle était présente.
C’était même quand l’instant se gravait que l’angle du regard s’ouvrait. En voyage, elle pouvait échanger sa chambre luxury lit king size, double douche à l’italienne, ou écran cinéma géant pour n’importe laquelle avec vue. Oui, elle préférait n’importe quelle petite fenêtre avec vue à n’importe quel confort. La vue était son luxe. Elle rectifiait, non pas un « luxe »: regarder tout comme respirer, c’était pareil.
Elle avait appris à régler son regard. Fallait juste lui laisser le temps du zoom caméra. Alors, c’est vrai, elle faisait souvent répéter.
– Ailleurs?
– Non, je t’écoute –
On la disait étrange, dérangeante, attachante ou impossible à situer, troublante du genre : on ne sait jamais à qui on a affaire.
Ca donnait à bavarder.
Est-ce qu’on ne sait jamais?
Si on avait du faire son portrait, chacun aurait fait le sien, et personne n’aurait reconnu en son Ariane celle de son voisin. C’est à qui lui prêtait des vies, s’imaginait son histoire, la figeait en la prétendant fuyante, insaisissable. Impénétrable. Ça attirait tout de même les hommes ses allures mystérieuses, enfin ceux qui prenaient le temps, les pressés, eux, passaient à autre chose, surtout ceux qui s’admiraient dans le regard des femmes-miroir, ceux là oui, s’agaçaient. Dédaignaient.

Depuis toujours, il suffisait de placer Ariane devant une fenêtre face à un arbre, ou simplement dans une cuisine, face à l’eau du robinet, et l’éclat métallique des gouttes dans une cuvette pouvait suffire. Elle pouvait rester indéfiniment tranquille et il fallait la rappeler pour qu’elle redescende sur terre. Ça avait commencé quand on l’avait oubliée, toute petite, au piquet devant une rivière: punie! Quand on l’avait finalement récupérée pour la rembarquer dans la voiture, elle était encore là-bas, musique sauvage ou légère du courant en tête, sourire aux lèvres.

Ailleurs.

Voila. Devenir écrivain, elle hésitait à le dire lors d’échanges littéraires, ça tenait à peu de chose.. une madeleine… une goutte d’eau. Plus frêle était la sensation, plus puissante était la recherche pour la raviver. L’immortaliser.
L’ intime de soi rencontrait l’intime de l’autre. L’infiniment petit se faisait immensité… Question de regard porté.
Ca l’aidait dans la vie de tous les jours ce réglage en focus automatique. Petite ou grande chose, elle se confortait des étroitesses du quotidien qu’elle se surprenait et qui confirmaient d’autant ses aspirations de grandeurs. Ses exigences de dépassements.

Demi tour?
Est-ce ce qu’elle aurait dû faire à la naissance? Au moment où l’on ouvre les yeux face au décor planté, à la famille? Elle qui s’occupait d’enfants savait combien, très vite, certains faisaient demi tour.
Est-ce qu’elle aurait du?
Elle avançait, serrait les poings. Trop Tard! Plus la peine…
Elle aurait bien demandé à quelqu’un. A qui?
Demi tour? Pour se remettre dans la gueule du loup? La nuit lui faisait moins peur que les genres Thénardier, en pleine lumière.
Elle le savait …on rencontre son destin sur les chemins que l’on prend pour l’éviter.
Dans le noir… Lalalillalère… pas le choix, elle avançait.

C’est tout cela qui lui venait face à la fontaine du Luxembourg, dans les jardins luxuriants et imposants du Duché. En classe, on la surprenait le regard lointain, on croyait la coincer; Redescends sur terre, répète! Elle répétait, faisait même une synthèse, rien ne lui échappait.

 

Puisqu’elle n’avait pas pu faire demi tour, pas pu choisir entre les Thénardier et la foret terrifiante à traverser, au moins pouvait-elle apprécier là maintenant, la pause dans le temps. Elle suivrait le vallon sous le kirchberg, de la vieille ville, elle se perdait du côté du palais Ducal, peut être même irait-elle jusqu’au Musée d’Art Moderne admirer la créativité de Pei et pourquoi ne s’évaderait-elle pas encore un peu plus avec un concert de la Philharmonie?
Elle n’aimait rien tant qu’avancer pas à pas, passer par ici ou par là…? Elle croyait au hasard qui nous mène sans savoir où nous devons aller.

Aurait-elle pu, autrefois, dire non au néant à traverser, appeler à l’aide… chercher…? Qui? Quoi?
Comment chercher ce qu’on ne connait pas?
lui, c’est tout cela qui s’imposait, là dans le Grund, comme lorsque l’espace d’un instant, on trouve ce qu’on ne cherche pas.
Tout et rien. Indicible. Insaisissable comme les reflets de soleil mêlés aux éclats d’eau de la cascade. Comme le chant d’un oiseau. fragile et magistral. L’oiseau là, tout petit, qui immobilisait chacun, faisait lever la tête. Chut! Le Grund se taisait. Plus de brouhaha de la ville. Juste lui.
Si Ariane avait traversé la forêt, la vie même, appliquée à serrer les poings pour avancer, là elle restait envoûtée. Qu’importait. La ville qu’elle devinait plus haut, plus loin, oasis unique du Grund, au coeur de l effervescence citadine, ressemblait à son paysage intérieur ou se côtoyaient plénitude et tumultes. Elle était arrivée par surprise dans ce vallon. Elle était venue pour écrire. Elle avait pris le plume ou plutôt, cette fois encore, la plume l’avait prise.
« Envole moi », c’est ce qu’elle demandait à chaque page…
Ligne à ligne.

Ici, dans cette nature souveraine du centre Luxembourg, la plume virevoltait, hésitait, se posait.
Des promeneurs se suivaient, nonchalants, sur l’allée centrale.
Ca faisait comme un défilé.
L’élégante, la jeune fille branchée, l’homme d’affaire, la mère de famille, le trader, portable à l’oreille, qu’attend une grosse voiture, juste au-dessus, la femme à l’allure de star que suit, en trottinant, deux joggeur.

 

Jalouse Ariane?
Envieuse, pourquoi pas?
Alors?
La femme à hauts talons aiguilles sur les graviers faisait subitement demi tour, repartait à l’envers, d’un pas pressé, et Ariane aurait voulu courir derrière elle, lui demander .. vous vous êtes trompée?
Et vous?… Elle aurait bien demandé aussi à la mère de famille qui n’avait plus de mains libres pour porter les cartables et rassembler ses trois petits pour traverser.
Et vous? vous êtes vous trompé de vie?

Etait-ce vrai que l’on revoyait le film de son existence au moment de partir? Au moment « de rendre l’âme »? dirait sûrement la coquette vieille dame tremblotante sur un banc. De » rejoindre les anges », dirait l’abbé en soutane – plutôt bel homme – qui pressait le pas comme si… elle n’aurait pas su dire; comme s’il fuyait ou plutôt s’il avait à faire… comme s’il savait, lui, où il allait.
Tu vas au Luxembourg pour affaire?
Non, avait précisé Ariane, pour écrire. Ca avait fait rire ceux qui imaginaient l’inspiration aux confins de l’exotisme, aux baies panoramiques de rivages déserts, ou au sommet de destinations de magazine.
Ou çà?…
Les cumulus enflaient, traversaient, pressés comme les passants là-bas qu’elle devinait vers les tours des quartiers d’affaire, au bas de la falaise, le vent ne brusquait pas.
Elle avait choisi l’hôtel qu’on lui avait dit le mieux placé.
Vue dominante face à la ville haute inscrite au patrimoine de l’humanité ou s’apercevait le drapeau du Grand Palais Ducal ou les flèches de la cathédrale. Elle avait choisi le week-end; elle avait dit  » j’ai besoin d’une pause ».
Pause, oui, c’était bien le mot qui s’était imposé. Arrêt sur image.
Elle avait vu ça dans un film Lost in translation.
En tout cas c’est ce qu’elle en avait retenu; ces moments inexplicables, moments de rencontres, de ces vraies rencontres, rares, qui se font avec l’autre autant qu’avec soi. Il lui semblait penser à haute voix. L’instant ressemblait à un défi. Une facétie de la vie.

Elle arrivait à Luxembourg ou au Luxembourg; elle qui voyageait surtout dans les livres, tout à coup, s’était décidée.
Ok pour Luxembourg.
Sa boulangère avait réfléchit en lui servant son croissant habituel: c’était une ville? Un pays? Son mari avait précisé; c’est un Duché et il avait affirmé que c’était propre là-bas en frottant plus fort son établi. C’est riche!
– Au fait, mais c’est quelle langue qu’ on y parle? Faut bien se dépayser, rêvait déjà la commerçante.
Les cascades, par moments semblait-il, s’accéléraient, couvraient le vacarme des oiseaux dans les arbres centenaires, Ariane n’entendait plus rien. Ca sentait la terre. L’odeur des bois humides. Peut être était cela qui l’ avait fait venir; des sensations de forets, ces murmures de cours d’eau sous des ponts moyenâgeux, les reflets de maisons de la ville basse, aux toits d’ardoise et aux façades crayeuses des falaises, en miroir sur les eaux paisibles de l’Alzette.
Le long des rives, les vies défilaient, imperturbables travelling, on aurait dit des extraits de film des bandes annonces de programmes déjà hors affiches.
Des traversées.
Etait ce trop tard pour se retourner, prendre un chemin de traverse?
Elle aurait bien suivi, ça et là, les existences qui passaient. Pour voir… La dame tranquille qui tient sa vie en laisse au rythme de son chien. Non! pas le joggeur qui s’épuise et transpire, casque à l’oreille et fait peur aux oiseaux.
Aurait elle du suivre cette vie là ou encore celle ci?
Elle avait lu Dolto; on choisit de vivre! La psychanalyste en donnait pour preuve la course, à la vie à la mort, des spermatozoïdes:
pour vivre il fallait un sacré désir! Si on s est trompé, on s ‘en va….

Ariane choisissait-elle la vie trépidante, faite de haut et de bas que l’on dit la « vraie » vie ou bien avouait-elle qu’un peu de distance ou de retrait la branchait; le silence, par exemple, d’une l’église là où elle allait plus loin en écoute, en perception et pas seulement avec elle-même mais en sensation d’une constellation humaine. En interdépendance. En résonance.
Elle avait rejoint quand même les gesticulations du plus grand nombre, suivi le modèle désigné de la réussite.
Regrettait-elle? S’interrogeait-elle comme si se présentait l’option d’une prochaine vie? Non pas qu’elle croyait en la résurrection mais en l’incommensurable confiance que l’on doit à la vie et elle se plaisait à répéter la leçon de la science « rien ne se perd, tout de transforme… alors…! Son énergie donnerait quoi quand elle se transformerait? Est-ce qu’il fallait réfléchir dès maintenant, avoir son mot à dire avant de mourir, pour ne pas débarquer ensuite dans le n’importe où ou n’importe quoi et se plaindre. Non, merci!

 

Ici et maintenant, changer de vie?
Pas non plus avec celle du vieux monsieur face au parterre de fleurs…quoique… Le demi-tour, pour lui, c’est trop tard, il semble de ceux qui choisissent d’aller jusqu’au bout du parcours. Elle se serait bien assise à côté de lui… Dites, monsieur.. Elle avait renoncé, toute question était vaine. Elle devinait déjà son silence, ses sentences .. il aurait récité les appels à la sérénité: « accepter les choses qu’on ne peut changer, le courage de changer celle que l’on peut, et la sagesse de voir la différence ».
Et à l’homme cravaté, silhouette étirée à la Giacometti, déséquilibrée par le poids de son attaché de case, pouvait-elle lui dire non! Pas par là!.
Aurait elle du suivre cette vie là-bas ou plutôt celle ci?
Choisir ces lignes accidentés, lignes de vie brisés, qui font dire que « c’est la vraie vie ». Ah?… N’était-elle pas attirée ici et maintenant par la sérénité des sous bois. Ligne plate?

Elle suivait les passants, l’un puis l’autre, puis bifurquait, elle entrait une bribe d’instant dans les vies. Ca lui rappelait un de ses films
classiques préférés, ou le personnage qui voulait quitter l’existence perçue inutile, découvrait tout à coup, dans les parcours d’autrui, l’impact insoupçonnable de sa vie.

 

Ariane continuait à suivre, au hasard des allées, des traces de pas dans lesquels elle s’appliquait à mettre les siens. Elle avançait.
A tâtons.
Elle s’arrêtait souvent devant les manèges.
Quel enfant avait choisi les chevaux de bois? La voiture ou la calèche? Ou l’avion? Lequel de ces enfants était -elle? Celui qui cherche des yeux sa mère, l’autre qui décroche le pompon, celui qui voudrait descendre parce que ça va trop vite? Celui qui a ses parents qui applaudissent, ou la petite qui cherche en vain quelqu’un qui la regarde, ou encore celui qui pleure pour que ça s’arrête… stop! Le manège s’accélérait, chansons enfantines et petites voix en chœur. Les lumières clignaient, on aurait dit que ça bat, ca tourne comme le ciel, Ariane avait le tournis à suivre les existences. A imaginer les tours de manèges possibles.
S’était elle trompé de vie?
Tout à coup, ça la faisait rire. Changer de vie? Dérisoire!
Elle avait eu envie d’interroger autour d’elle: vous y croyez aux cycles de vie?
Elle s’était mise à compter : 7 ans … l’enfance puis les études puis le métier, puis le couple, puis le déclin puis… Choisir? Elle s’était plu à échanger avec les responsables de l’hôtel qui l’avaient accueillie, à partager, sans détours, l’intime.
Vous repérez des cycles dans vos vies? Oui, certaines femmes affirmaient des évolutions. Des tracés. Des expériences.
S’interrogeaient à leur tour sur les cheminement inéluctables, lents ou rapides selon chacun.
Ariane s’était amusé des « Ah lalal !!! », des « ça va trop vite » comme ceux des manèges, des « déjà! » qui soupirent et quelqu’un avait cité des lassitudes de personnes âgées, des « j’ai assez vécu ».

Il y avait eu des silences….
Changer de cycle?
Changer de vie?
Pour quoi faire?
L’instant s’arrête.
Passé/présent? Infini.
Décrocher le pompon? Elle n’a pas vu, d’abord, sur l’ère de jeu, le garçonnet immobile sollicité par les hauts parleurs et la musique des manèges sur la place de fêtes foraines.
L’enfant ne semble entendre ni les flonflons, ni les appels, ni regarder les chevaux de bois, ni les barbes à papa, ni aucune tentations; garçonnet en retrait, au pied de l’arbre, Il a le regard ébloui. Il ne bouge pas, Les joues rouge, Il montre du doigt. Sur la branche basse, ça pépie.
L’enfant et l’oiseau Silence. Plus rien autour d’eux.
L’enfant a vu l’oiseau
L’oiseau a vu l’enfant
Ariane a vu l’oiseau, a vu l’enfant
Arrêt sur image
L’enfant a le doigt levé
Silence intense.
Ariane n’entend plus que le chant. Son doigt reste levé pareil à
celui de l’enfant.
Les gestes, les sons, le temps comme en suspend.
Qu’est-ce qu’elle a compris, Ariane?
Qu’importe! De sa tête, de son coeur, elle dit oui.
Voilà.
Lalalilalère…. lala…
Et si elle était venu pour l’improbable?
Juste pour ça.
infime et magistral.
Changer de regard.