Zoom sur

La femme qui aimait les îles

Par Denise BOMBARDIER Sofitel Bora Bora Marara Beach Resort

Elle fut donc reçue comme un chien dans un jeu de quilles. Alors son réflexe d’attaquer face à l’hostilité ambiante prit le dessus.
Les membres de l’Association des chasseurs de phoques qui avaient consenti à la recevoir exprimèrent d’abord de la surprise, puis une forme d’amusement devant tant d’agressivité. « Vous êtes aveuglés par vos préjugés. Je suis ici pour que vous vous expliquiez et vous me traitez comme un agresseur. Vous ne valez pas mieux que ceux qui vous dénoncent », lança-t-elle à la cantonade avant de se lever et de quitter les lieux non sans avoir bousculé deux ou trois hommes que ses cris avaient attirés dans la salle de réunion.

Une fois dans la rue, Marie-Louise reprit ses esprits. « Quelle imbécile je suis… » Depuis quand une journaliste perdait le contrôle de la situation. Quelle mouche l’avait donc piquée. Elle se dit qu’il était temps pour elle de prendre ces vacances qu’elle reportait constamment car elle redoutait de partir seule en voyage d’agrément. Elle faisait souvent rire ses amies en se décrivant comme une carencée affective, malgré son tempérament trempé et son indépendance affichée.

La pension où elle était descendue était à deux pas de la salle de réunion. Dans le village tout se situait à une ou deux encablures.
Mais elle se dirigea plutôt vers le port. Elle avait impérativement besoin de s’aérer l’esprit et de se refroidir les sangs. La température tournait autour de zéro, le vent du nord-est soulevait la mer, rien de tel pour retrouver son calme. Et elle attendrait d’être de retour à Montréal pour se soumettre à une introspection nécessaire. Le vent se faisait plus mordant. Au loin, elle apercevait la côte escarpée au-delà de laquelle s’étendaient des plages de sable fin si attirantes l’été malgré les eaux froides qui engourdissaient les jambes dès qu’on y pénétrait. « La mer,  a calme », dit une voix derrière elle. Elle se retourna. Elle reconnut un de ceux qu’elle avait bousculés. De taille moyenne, les traits burinés par l’air marin et le froid, l’homme dégageait une gravité que seul son sourire adoucissait. « Je m’appelle François Lapierre. Vous avez tout un caractère, ma petite dame. – Je regrette. J’ignore ce qui m’a pris, dit-elle. Je vais d’ailleurs présenter mes excuses à vos amis. » Il haussa les
épaules. « Vous savez, vous êtes trop susceptibles avec ceux qui vous offrent de vous expliquer, ce qui est mon cas. – Je vous crois, répondit-il, mais sachez que les journalistes qui débarquent aux îles répètent tous la même chose. Le problème, c’est qu’une fois retournés en ville, ils nous démolissent avec des reportages malhonnêtes pour faire pleurer le monde. »

Plus il parlait, moins elle l’écoutait. Ou plutôt elle avait cette impression étrange qu’il lui parlait derrière les mots qu’il prononçait. Il conversait malgré le froid devenu perçant, malgré le vent qui l’obligeait à hausser la voix comme pour empêcher Marie-Louise de quitter le quai où ils se trouvaient à découvert. Il enchaînait dans une sorte de monologue où il était question de gagne-pain, de tradition héritée des Inuits, de surplus de cheptel de phoques, mais son regard la transperçait bien davantage que la froidure. Et elle le soutenait, incapable de s’en détacher.

« Les gens du Sud sont des petites natures. Venez, je vous ramène à votre pension. Trop d’air va vous assommer. » Il effleura son coude de sa main puis la retira. « Je vais arranger une autre rencontre avec mon monde. Dans une heure ça vous va ? Et je peux répondre de vous cette fois ? » ajouta-t-il. Elle devina à son ton qu’il souriait. « Soyez-en assuré. Une fois n’est pas coutume », dit-elle. « Les îles provoquent de drôles de réactions chez les étrangers. Vous en êtes la preuve. – Ça se soigne ? » demanda-t-elle. Il s’abstint de répondre. C’est alors qu’elle ressentit le trouble, cette émotion annonciatrice de la reddition. Le prochain avion vers Montréal était dans deux jours. « Je suis en train de dérailler », pensa-t-elle. En entrant dans sa chambre, elle se fit couler un bain. Elle se regarda dans le miroir et découvrit ce regard quasi fiévreux qu’elle connaissait trop. « Oh non », murmura-t-elle comme une plainte. « Ça arrive à tout le monde de s’énerver », dit en l’accueillant celui qui faisait office de porte-parole des chasseurs parmi lesquels elle chercha des yeux François Lapierre. En vain. Cette fois, la rencontre se déroula sans animosité : Marie-Louise fit un effort permanent pour se concentrer. Contrairement à son habitude, elle recueillit les commentaires des uns et des autres sans manifester le sens critique nécessaire pour qui veut provoquer chez l’interlocuteur des déclarations lapidaires, matériel indispensable à un article percutant. À la dérobée, elle ne pouvait s’empêcher de jeter les yeux vers la porte de la salle dans l’espoir de voir apparaître l’absent. Au bout d’une heure et demie d’échanges, la douzaine de Madelinots commença à s’agiter et Marie-Louise comprit qu’elle ne pouvait prolonger davantage la rencontre. On lui ferait faire le tour des îles le lendemain afin qu’elle ait l’occasion de rencontrer les habitants des autres villages. Quelqu’un viendrait la prendre à la pension et l’identité de ce quelqu’un n’était pas précisée.

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