Zoom sur

La femme qui aimait les îles

Par Denise BOMBARDIER Sofitel Bora Bora Marara Beach Resort

Marie-Louise avait rencontré tous les hommes de sa vie dans des îles. Sauf le premier, Louis, qu’elle avait vite épousé. Ils s’étaient croisés au cap Cod dans le Massachusetts. À Hyannis Port plus exactement où l’un et l’autre étaient venus en curieux afin d’apercevoir le domaine des Kennedy. Après les premières conversations, le premier verre et des lobster rolls avalés avec la faim qu’ils avaient ressentie l’un pour l’autre, ils s’étaient embarqués sur le ferry pour rejoindre Nantucket, l’île mythique du Moby Dick de Melville. Et c’est dans une chambre tendue de tissu fleuri qu’ils s’étaient aimés. Marie-Louise avait vingt-deux ans et se rêvait en femme mariée. Car à ses yeux, à son époque, seul le
mariage justifiait de quitter la maison familiale. Pour Marie-Louise la liberté et le mariage se conjuguaient au présent. Et le futur était une vue de l’esprit.

Trois années plus tard, attablée devant une margarita sur une place écrasée de soleil à Guadalajara, elle attendait son mari, parti en éclaireur à la recherche d’une pension bon marché.
Comme à son habitude, il se faisait attendre. Son impatience fit place à la colère. Sa vie avec lui n’avait été qu’une suite de retards, véritable désynchronisation de leurs deux vies. La lenteur de son mari l’avait, à la manière d’un goutte-à-goutte, peu à peu anesthésiée. Cette vie au ralenti la privait des ardeurs et des emballements sans lesquels la fadeur avait raison de son coeur. Louis était gentil mais sa gentillesse engourdissait Marie-Louise. Il était délicat, mais sa délicatesse l’avait vite ennuyée. Sa minutie, son souci maladif du détail et son obsession
de la précision provoquaient en elle des éclats colériques incontrôlables qui la laissaient honteuse. Cela s’était produit à répétition au cours de cette interminable descente en voiture de Montréal au Mexique. Marie-Louise observait les couples qui l’entouraient et soudain la décision s’imposa à elle. « J’étouffe, j’ai raté mon mariage, je ne vais pas sacrifier ma vie », pensa-t-elle.
L’habitude de se parler à haute voix l’avait trahie. Deux femmes à ses côtés la regardaient avec étrangeté. Elle s’en fichait, libérée tout à coup d’un poids dont elle s’était trop longtemps refusé à tenir compte.

Louis n’arrivait toujours pas. Une tristesse inconnue transforma son attente. Elle se mit à appréhender son retour. Lorsque enfin il surgit, elle ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche de crainte de manquer de courage. « J’ai bien réfléchi pendant ton absence. Tout est fini entre nous, il faut qu’on se sépare. » Il la regarda et elle comprit qu’il se sentait lui-même soulagé. « O.K., O.K. Je vais repartir en avion demain et tu rentreras en auto », dit-il. Elle en eut le souffle coupé mais se retint d’éclater en sanglots, freinée par une rage alimentée par toutes les heures passées à subir ses retards sans protester. La brutalité avec laquelle il venait de réagir lui faisait mieux comprendre que
l’arythmie de leur vie de couple était le véritable déclencheur de leur désamour. Or, pour la seule fois de leur vie commune, elle le
supplia de ne pas l’abandonner pour ce long retour à travers les états-Unis. Il y consentit non sans s’être fait prier.

Pendant les cinq jours de ce voyage improbable, ils redevinrent les étrangers qu’ils avaient toujours été à leur insu. Nantucket, pour laquelle Marie-Louise avait éprouvé un coup de foudre, restait à découvrir, pensa-t-elle. Un jour, elle y retournerait en véritable amoureuse.

Aux îles-de-la-Madeleine, à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent qui y déploie sa majesté et s’offre à nous comme une mer, Marie-Louise rencontra quelques années plus tard l’homme indélébile, celui qui s’inscrit à jamais dans la chair, dans l’esprit et dans le coeur d’une femme. Sur ces îles balayées par le vent où le sable gèle en hiver, elle était venue en reportage. Les Madelinots, chasseurs de phoques et pêcheurs de homards et de crabes, sont mal-aimés des protecteurs des animaux. Dépêchée par son journal, elle avait comme objectif de leur donner la parole.
C’était sans compter la méfiance et l’hostilité avec lesquelles ils accueillaient les journalistes, qui débarquaient chez eux pour les obliger à justifier leurs pratiques qualifiées de barbares.

Elle fut donc reçue comme un chien dans un jeu de quilles. Alors son réflexe d’attaquer face à l’hostilité ambiante prit le dessus.
Les membres de l’Association des chasseurs de phoques qui avaient consenti à la recevoir exprimèrent d’abord de la surprise, puis une forme d’amusement devant tant d’agressivité. « Vous êtes aveuglés par vos préjugés. Je suis ici pour que vous vous expliquiez et vous me traitez comme un agresseur. Vous ne valez pas mieux que ceux qui vous dénoncent », lança-t-elle à la cantonade avant de se lever et de quitter les lieux non sans avoir bousculé deux ou trois hommes que ses cris avaient attirés dans la salle de réunion.

Une fois dans la rue, Marie-Louise reprit ses esprits. « Quelle imbécile je suis… » Depuis quand une journaliste perdait le contrôle de la situation. Quelle mouche l’avait donc piquée. Elle se dit qu’il était temps pour elle de prendre ces vacances qu’elle reportait constamment car elle redoutait de partir seule en voyage d’agrément. Elle faisait souvent rire ses amies en se décrivant comme une carencée affective, malgré son tempérament trempé et son indépendance affichée.

La pension où elle était descendue était à deux pas de la salle de réunion. Dans le village tout se situait à une ou deux encablures.
Mais elle se dirigea plutôt vers le port. Elle avait impérativement besoin de s’aérer l’esprit et de se refroidir les sangs. La température tournait autour de zéro, le vent du nord-est soulevait la mer, rien de tel pour retrouver son calme. Et elle attendrait d’être de retour à Montréal pour se soumettre à une introspection nécessaire. Le vent se faisait plus mordant. Au loin, elle apercevait la côte escarpée au-delà de laquelle s’étendaient des plages de sable fin si attirantes l’été malgré les eaux froides qui engourdissaient les jambes dès qu’on y pénétrait. « La mer,  a calme », dit une voix derrière elle. Elle se retourna. Elle reconnut un de ceux qu’elle avait bousculés. De taille moyenne, les traits burinés par l’air marin et le froid, l’homme dégageait une gravité que seul son sourire adoucissait. « Je m’appelle François Lapierre. Vous avez tout un caractère, ma petite dame. – Je regrette. J’ignore ce qui m’a pris, dit-elle. Je vais d’ailleurs présenter mes excuses à vos amis. » Il haussa les
épaules. « Vous savez, vous êtes trop susceptibles avec ceux qui vous offrent de vous expliquer, ce qui est mon cas. – Je vous crois, répondit-il, mais sachez que les journalistes qui débarquent aux îles répètent tous la même chose. Le problème, c’est qu’une fois retournés en ville, ils nous démolissent avec des reportages malhonnêtes pour faire pleurer le monde. »

Plus il parlait, moins elle l’écoutait. Ou plutôt elle avait cette impression étrange qu’il lui parlait derrière les mots qu’il prononçait. Il conversait malgré le froid devenu perçant, malgré le vent qui l’obligeait à hausser la voix comme pour empêcher Marie-Louise de quitter le quai où ils se trouvaient à découvert. Il enchaînait dans une sorte de monologue où il était question de gagne-pain, de tradition héritée des Inuits, de surplus de cheptel de phoques, mais son regard la transperçait bien davantage que la froidure. Et elle le soutenait, incapable de s’en détacher.

« Les gens du Sud sont des petites natures. Venez, je vous ramène à votre pension. Trop d’air va vous assommer. » Il effleura son coude de sa main puis la retira. « Je vais arranger une autre rencontre avec mon monde. Dans une heure ça vous va ? Et je peux répondre de vous cette fois ? » ajouta-t-il. Elle devina à son ton qu’il souriait. « Soyez-en assuré. Une fois n’est pas coutume », dit-elle. « Les îles provoquent de drôles de réactions chez les étrangers. Vous en êtes la preuve. – Ça se soigne ? » demanda-t-elle. Il s’abstint de répondre. C’est alors qu’elle ressentit le trouble, cette émotion annonciatrice de la reddition. Le prochain avion vers Montréal était dans deux jours. « Je suis en train de dérailler », pensa-t-elle. En entrant dans sa chambre, elle se fit couler un bain. Elle se regarda dans le miroir et découvrit ce regard quasi fiévreux qu’elle connaissait trop. « Oh non », murmura-t-elle comme une plainte. « Ça arrive à tout le monde de s’énerver », dit en l’accueillant celui qui faisait office de porte-parole des chasseurs parmi lesquels elle chercha des yeux François Lapierre. En vain. Cette fois, la rencontre se déroula sans animosité : Marie-Louise fit un effort permanent pour se concentrer. Contrairement à son habitude, elle recueillit les commentaires des uns et des autres sans manifester le sens critique nécessaire pour qui veut provoquer chez l’interlocuteur des déclarations lapidaires, matériel indispensable à un article percutant. À la dérobée, elle ne pouvait s’empêcher de jeter les yeux vers la porte de la salle dans l’espoir de voir apparaître l’absent. Au bout d’une heure et demie d’échanges, la douzaine de Madelinots commença à s’agiter et Marie-Louise comprit qu’elle ne pouvait prolonger davantage la rencontre. On lui ferait faire le tour des îles le lendemain afin qu’elle ait l’occasion de rencontrer les habitants des autres villages. Quelqu’un viendrait la prendre à la pension et l’identité de ce quelqu’un n’était pas précisée.

 

À cette période de l’année, un seul restaurant demeurait ouvert, toutefois elle pourrait y manger du homard « décongelé mais délicieux », lui assura-t-on. Elle remercia tout le monde et quitta les lieux, appréhendant la longue soirée de solitude qui s’annonçait. Elle regarda sa montre. Elle indiquait 17 heures, il faisait noir comme chez le loup et pas une âme qui vive ne circulait dans la rue en ce début novembre. Elle remonta le col de son anorak, fit quelques pas et décida de retourner sur le port malgré la froidure.

Marie-Louise marchait la tête baissée, luttant contre le vent et la neige qui s’était mise à tomber en poudrerie. Elle avançait au ralenti, tentée à tout moment de revenir sur ses pas. Le trouble trop familier ne l’avait pas quittée et elle se méfiait d’elle-même, de cette capacité qu’elle avait de projeter sur un inconnu son propre désir. Elle allait rebrousser chemin lorsque François Lapierre surgit de nulle part. D’où venait-il, où allait-il ? Elle se garda bien de le lui demander. Il lui prit le bras doucement et dit :
« Tout le monde voit tout le monde ici. La chose la plus simple est que vous me retrouviez chez moi. J’habite la maison jaune sur les hauteurs, vous ne pouvez pas la manquer. 19 heures, ça vous convient ? On mangera une bouchée et j’ai une vieille bouteille de vodka. » Elle n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche qu’il fonçait devant elle d’un pas assuré comme s’il était imperméable au vent et à la neige qui tombait lourde et mouillée.

 

Durant plus d’un an, les îles-de-la-Madeleine devinrent pour Marie-Louise son port d’attache passionnel. Les îles lui manquaient dès que l’avion prenait son envol vers Montréal.
François l’attendait toujours à l’aéroport à l’arrivée mais refusait de la raccompagner au moment du départ. Il ne vint jamais dans le Sud comme il désignait Montréal. Durant ces longs mois, ils se consumèrent l’un pour l’autre. Leur amour les tuait à petit feu. Le corps de Marie-Louise avait perdu toute trace de caresses anciennes, de plaisirs douloureux, d’extases chavirantes. Son corps s’était sculpté peu à peu pour s’imbriquer dans celui de François. Et chacun abandonnait son âme à l’autre. Quinze mois durant, la fièvre ne les quitta pas. Certaines nuits, il leur arrivait d’être transporté par des secousses qui les effrayaient.

 

Marie-Louise ne sut jamais pourquoi François s’évapora. Elle atterrit un jour de février et ne le vit pas à l’aéroport. Elle erra dans le village quelques heures avant de s’enfermer dans la chambre d’un motel où elle se dévasta en attendant le prochain avion qui mit trois jours pour se poser à cause de la tempête.

Pendant de longues années, Marie-Louise douta même de l’existence des îles-de-la-Madeleine. Seule la brûlure lovée près du coeur lui rappelait l’homme indélébile.

D’autres amours l’entraînèrent sur des îles improbables. Dans les Caraïbes, aux îles d’Aran au large de l’Irlande, ce pays insulaire qui l’attirait tant. Avait-elle deviné que l’attendait à Dublin l’homme définitif ? Celui avec lequel toutes les autres îles deviendraient des escales. Tom débarqua dans sa vie alors qu’elle abordait le cap des cinquante ans. Avec lui, elle fut prise d’une fringale voyageuse. Ensemble ils allaient découvrir les continents ignorés et même les pays qu’ils avaient connus séparément afin de n’avoir plus qu’un souvenir commun. Un soir d’hiver, au fond de la forêt québécoise, alors qu’ils observaient les aurores boréales qui blanchissaient le ciel de leurs traînées lumineuses, il dit : « Et si nous allions dans le Pacifique Sud pour comparer les ciels ? »
Marie-Louise répondit oui, sans réfléchir. Depuis qu’il s’était installé dans sa vie, elle acquiesçait à tous ses désirs.

 

Trois mois plus tard, ils atterrissaient à Papeete, Moorea, Raiatea, Rangiroa, Tikehau, Fakarava et bien sûr Bora Bora. Ils souhaitaient s’échouer sur toutes ces îles dont ils découvraient qu’elles étaient le décor idéal pour leurs ardeurs amoureuses.
Oublier leur port d’attache au nord de l’Amérique, perdre la sensation du froid, du bruit, des foules. Chaque île apparaissait plus idyllique qu’ils ne l’avaient rêvée. Tom s’émerveillait, ne cessant de répéter que toute cette beauté que constituent les atolls, les lagons, les motus vierges n’avait été créée que pour leur couple. Elle riait. Il disait, l’air déçu, « Tu ne me crois pas ? » et elle répondait « Oui, oui ». Souvent, la nuit, elle s’éveillait et dans le noir elle allongeait le bras pour toucher Tom. Car celui-ci était incapable de dormir collé à elle, une vieille habitude qu’il avait acquise de trop d’années de vie solitaire.

Une de ces nuits à Bora Bora, face à la barrière de récifs qu’elle devinait depuis la terrasse de leur bungalow planté dans le lagon, l’insomnie eut raison d’elle. Marie-Louise n’arrivait pas à surmonter ses vieilles angoisses si familières. Plutôt que de la rassurer, le souffle de Tom lui rappelait qu’il pouvait à tout moment s’éteindre. Pourquoi l’amour si palpable de cet homme, dont elle était convaincue qu’il ne le lui soustrairait jamais, la renvoyait à la mort ?
Dans le bungalow au luxe dépouillé où chaque objet ravissait les yeux, son angoisse éclaboussait tout. Marie-Louise, secouée de sanglots qu’elle réussit à étouffer de crainte qu’ils n’éveillent Tom, se souvenait du jour où, roulant sur l’autoroute menant à Québec, elle avait éclaté en larmes sans raison, plongeant son compagnon dans un désarroi qui avait surpris Marie-Louise. Elle n’avait osé alors lui faire part de la peur qui s’emparait d’elle dans ces moments de bonheur intense. Comment aurait-il pu comprendre ce qu’elle-même n’arrivait pas à cerner.
« Je suis folle », se dit-elle. Elle se trouvait pitoyable. Pourtant, elle avait toujours évité de se complaire dans les malheurs qui avaient empoisonné sa vie. Contrairement à Tom, son parcours amoureux comportait des aspérités et des ruptures qui l’éloignaient de la légèreté naturelle avec laquelle ce dernier l’aimait. Si elle parvenait à se rendormir, elle était assurée que le sourire de Tom l’apaiserait à son réveil. Elle tendit la main de nouveau pour effleurer son corps. Il se retourna sur lui-même, l’enlaça, tout en caressant ses seins, et souffla « I love you » avant de retomber dans le sommeil. Le jour, jamais il ne parlait anglais avec elle.

Marie-Louise s’assoupit alors que les ombres s’estompaient. Elle était à Bora Bora et les yeux de Tom avaient la couleur du lagon à la limite du sable et des coraux. Cette vérité la plongea dans un sommeil enfin délivré de ses démons.

Dans les îles, ils avaient croisé partout de jeunes couples en voyage de noces. Marie-Louise les observait, étonnée de déceler chez plusieurs un comportement semblable à celui des vieux couples unis dans un lourd silence et que l’on croise souvent dans les restaurants ou les hôtels. Elle les imaginait vingt ans plus tard.
En fait, Marie-Louise avait le sentiment que nombre d’entre eux ne seraient plus ensemble. Tom trouvait bizarres ces évaluations statistiques. Sa propre passion pour Marie-Louise, faite de pureté, de candeur et de fidélité absolue, l’amenait à penser que les règles amoureuses avaient une valeur universelle. Un peu comme la liberté. Devant pareilles explications, Marie-Louise s’attendrissait. « Mais tu connais les statistiques du divorce et des séparations dans nos pays », disait-elle. « Les gens n’ont pas tous eu la chance comme nous de trouver l’âme soeur », répondait-il. « Tu parles comme dans les romans à l’eau de rose. – Ça n’est pas exact car ma vie a été faite de solitude. C’était le prix à payer pour t’attendre. » Lorsque Tom parlait ainsi, Marie-Louise luttait contre l’incrédulité. « D’où viens-tu donc ? » demandait-elle. « Du motu isolé qu’on a vu du haut des airs avant d’atterrir à Bora Bora. Tu te rappelles ? » disait-il avec un sourire qu’elle ne connaissait que trop bien, le sourire annonciateur du désir.

Tom contrairement à Marie-Louise ne cherchait jamais à vivre le présent en référence au passé puisque sa vie antérieure n’avait été qu’une longue espérance de leur rencontre. Après l’amour, il disait quelquefois : « C’était fort, chérie » alors qu’ils s’étaient consumés de plaisir. « Tu n’as jamais connu pareille extase avant moi ? » demandait-elle l’air faussement naïf. « Je n’ai gardé aucun souvenir de ma vie d’avant », répondait-il avec cette sincérité qui la déconcertait. île après île, il affirmait que ce voyage était le plus mémorable de tous ceux qu’ils avaient
effectués et il trouvait normal ce bonheur dans lequel parfois Marie-Louise lui faisait reproche de s’installer.

 

À Fakarava, un des atolls les plus sauvages de la Polynésie, Tom convainquit Marie-Louise d’explorer la passe de Tumakohua où l’on observait les fameux requins gris des récifs. Tom s’était découvert une passion pour la plongée en apnée depuis leur arrivée dans le Pacifique Sud et il passait des heures à nager autour des coraux où s’agglutinaient toutes les espèces de poissons du lagon. Il exigeait la présence de Marie-Louise à ses côtés. Il nageait en lui enlaçant la taille et de la main lui indiquait un gros perroquet, une raie, un napoléon et les myriades de perches, de balistes, de nasons qui, curieux de leur présence, les frôlaient, les entouraient et parfois s’aventuraient à les toucher.

En les débarquant à l’entrée de la passe où le courant les entraînerait sur plus de deux kilomètres à l’intérieur du lagon, le responsable de l’excursion avait précisé à la petite troupe de vacanciers à laquelle s’était joint leur couple de demeurer groupée. Marie-Louise, sceptique de nature, ne croyait qu’à moitié les Tahitiens qui répétaient d’atoll en atoll que les requins étaient inoffensifs. Tom, lui, y croyait d’autant plus qu’il s’était empressé de corroborer leurs affirmations et grâce aux explications d’autorités scientifiques il avait mis à mal les réticences de
Marie-Louise. Cette dernière insista cependant pour nager auxcôtés du guide car le paysage sous-marin l’excitait et l’inquiétait en même temps. Après quelques minutes, tel que prévu, une douzaine de requins surgirent au détour d’une énorme patate de corail. Marie-Louise releva vite la tête, mue par la peur. Elle voulut alors s’assurer de la présence de Tom dans leur groupe de plongeurs. Elle ne le vit pas. « Il nous aura précédés, affirma le guide en lui prenant la main. Allez, les requins se baladent, ils ne nous attendront pas », dit-il avant de retourner vers les fonds marins. Mais les squales n’avaient plus aucun intérêt pour Marie-Louise qui balayait l’horizon du regard. Elle retira même son masque et se laissa déporter par le courant vers le ponton qu’elle apercevait un kilomètre devant elle. Elle nageait pour s’échouer en attendant le pire car Tom était introuvable. Le guide qui ne la lâchait plus maugréait contre ce dernier tout en se faisant rassurant. « Il a dû nous précéder et dépasser la pointe du motu. Mais qu’est-ce qu’il lui a pris.
Personne ne s’éloigne ainsi. » Marie-Louise se décomposait. Le rêve était en train de se transformer en cauchemar.

Elle atteignit enfin la rive. Plusieurs minutes durant, les nageurs du groupe scrutèrent la passe. En vain. Marie-Louise tremblait de tous ses membres, envahie d’une terreur qu’elle tentait mal de masquer. Brusquement quelqu’un s’écria : « Il est là-bas votre mari. » Il s’était donc laissé dériver au-delà de l’extrémité de la passe. « Quel con », murmura le guide pour lui-même.
Marie-Louise demeurait choquée malgré l’apparition de Tom tout souriant, le masque remonté sur la tête, les palmes à la main, visiblement inconscient de l’inquiétude qu’il avait suscitée. « Je vous ai perdus de vue. J’étais trop impressionné par les requins et les raies mantas », dit-il. « On ne doit jamais nager seul dans les passes », déclara sèchement le guide. « Qu’as-tu, ma chérie ? » demanda Tom, sans tenir compte de la remarque agressive de ce dernier, car il découvrait le piteux état dans lequel se trouvait Marie-Louise. « J’ai cru que tu avais disparu sous l’eau. J’étais morte d’angoisse », lui dit-elle à voix basse. « Encore une fois, tu as dramatisé », lui souffla-t-il en tentant de l’enlacer. Mais elle l’évita et se réfugia dans la barque qui les ramenait à l’hôtel. Elle n’avait qu’un désir, se retrouver seule afin de reprendre ses esprits et de calmer la colère qu’elle ressentait pour l’homme dont la disparition lui serait fatale. Elle venait d’en faire la douloureuse expérience.

Ce soir-là, face à la barrière de corail du Pacifique, Marie-Louise voulut expliquer à Tom la rage qu’elle avait éprouvée devant la légèreté de son comportement. Mais faute de la comprendre, il se moquait gentiment de ce qu’il appelait sa propension à théâtraliser. « Nous sommes au paradis ici. Oui, la vie est tragique et le bonheur fugace. Je ne suis pas idiot, tu sais. Mais le temps nous est compté. Ne le gaspillons pas. »

 

Ils quittaient la Polynésie le lendemain. Tom avait fait le décompte. Huit nouvelles îles où ils s’étaient aimés s’ajoutaient à leur géographie amoureuse. Fakarava ne pouvait demeurer le seul mauvais souvenir de ce voyage. « Je ne mourrai jamais, dit-il en l’enlaçant. Nous allons être le premier couple éternel. »

Marie-Louise se blottit dans le creux de son épaule et lut dans ses yeux bleus assombris par la nuit que Tom avait transfiguré sa vie en île.