Zoom sur

La fin d’un rêve bleu

Par Jean-Marie ROUART Le Médina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa

Il y a des moments d’effervescence mentale où on est prêt à commettre toutes les folies. Comme par exemple se marier. S’il existait des chimistes de l’âme, ils nous révéleraient à quelle formule correspond cette soudaine ébullition, les particules qui entrent dans sa composition, la théorie atomique qui y préside.
Bref, Ève éprouvait intensément ce sentiment que l’on appelle, à défaut de termes plus précis, l’amour et qui donne soudain l’impression que l’on a atteint un sommet de soi-même. D’où la tentation de se jeter dans le vide. Ève avait eu déjà une vie.
C’est-à-dire qu’elle avait adulé son père, un chef d’orchestre lunatique qui lui manifestait tantôt des élans d’affection passionnés, tantôt une froideur et une indifférence d’autant plus énigmatiques que rien ne les motivait. Elle s’y était habituée, pensait-elle, même si au fond d’elle-même elle était tarabustée par ce mystère de l’intermittence des sentiments. Aussi recherchait-elle des hommes qui, au contraire de son père, lui donnaient une impression rassurante de stabilité sentimentale.
Espèce qu’il n’est pas facile de dénicher. Car une femme se rend vite compte que les hommes qui ne sont ni volages, ni suspects de vagabondage sentimental sont la plupart du temps des coeurs que ne traversent que des sentiments tièdes, voire pas de sentiments du tout. Mais seulement du vent, une petite brise sage, conventionnelle qui émane surtout de leur angoisse d’être seul. C’est l’instinct grégaire qui les porte à jeter leur dévolu sur une femme et ce qu’ils nomment amour n’est en fait rien d’autre qu’un réflexe de propriétaire satisfait. Voilà, une fois pour toutes, réglée l’irritante question du sexe par le pot-au-feu conjugal etmaîtrisé – si possible à jamais – ce feu qui entre les hommes et les femmes est l’occasion de tant de débordements et de dégâts.

 

Ève, après bien des espoirs et des désillusions, avait enfin trouvé l’homme qui correspondait en tout point à ses voeux. C’était un beau garçon de trente-cinq ans, spontané, cordial, sportif, qui semblait dominer parfaitement sa vie. D’humeur égale, d’une grande placidité devant les difficultés de l’existence – ce qu’on
appelle un homme équilibré. Il n’y avait pas de tares dans sa famille, ni de fous, ni de divorcés, pas même des artistes. Il dirigeait un fonds d’investissement qu’il avait créé et collectionnait avec beaucoup de discernement des tableaux et des objets d’art contemporain. Il était d’ailleurs bien plus fier – faiblesse qui l’humanisait – de sa collection qu’il espérait voir un jour exposée au Centre Pompidou que de l’argent qu’il gagnait – et il en gagnait pourtant beaucoup. C’est au cours d’une vente
aux enchères qu’Ève et Roger s’étaient rencontrés. Ève qui connaissait sa réputation d’amateur éclairé lui avait fait des compliments sur ses choix. Un mouvement de satisfaction avait rosi ses pommettes et tout de suite il était tombé sous le charme d’Ève. C’est dire combien il était d’un mécanisme amoureux peu compliqué et d’une nature positive. Ils avaient dîné le soir même à la terrasse des Fables de la fontaine, un restaurant du VIIe arrondissement, et Ève avait pressenti au cours de ce dîner, avec cette intuition diabolique des femmes qui les égare neuf fois sur dix, qu’elle était enfin tombée sur la perle rare : l’homme viril qui tutoie l’existence avec franchise et cherche une épouse à aimer pour la vie plutôt qu’à vivre dans les illusions du trouble et du rêve comme tous les garçons inconséquents qu’elle avait rencontrés.

 

Trois jours plus tard, ils passaient la nuit ensemble dans l’immense appartement au décor minimaliste de Roger, avenue Henri-Martin, au milieu des installations que celui-ci affectionnait. L’une d’elles trônait dans la vaste chambre sans cloison ouverte sur la salle de bains et le cabinet de toilette. Cette installation due à un jeune créateur suisse comportait un jeu de tubulures qui, sous l’effet de l’eau, activait un piston qui déclenchait un étrange signal sonore accompagné d’une lumière
rouge. Comme dans un juke-box. Ève fut évidemment surprise au milieu de leurs ébats d’entendre se déclencher le mécanisme artistique. Les circonstances ne se prêtaient pas à un jugement serein. Ève, qui voulait à tout prix devenir amoureuse et qui pour cette raison l’était déjà, vit dans ce phénomène artistique une
qualité de plus à attribuer à son amant : la fantaisie. Elle se dit alors dans son for intérieur – la scène se passait au mois de septembre – qu’elle se verrait très bien se marier en juin. Elle pensa à la robe qu’elle commanderait et elle s’interrogea sur les témoins qu’elle choisirait. Elle hésitait pour Edwige, vieille camarade de classe à Merimount, qu’elle aimait beaucoup mais qui tenait sur elle, avait-elle appris, des propos qui l’avaient fâchée.

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