Zoom sur

La fin d’un rêve bleu

Par Jean-Marie ROUART Le Médina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa

 

Quand une liaison commence sous des auspices aussi favorables, il lui faut un décor à la hauteur des promesses qu’elle contient. Un voyage. N’est-ce pas ainsi qu’on accorde ses rêves ? En galant homme, Roger lui demanda où elle souhaitait aller. Elle répondit sans aucune hésitation : Mogador. Il acquiesça. Et se montra même enthousiaste, ce qui était bon signe. Va donc pour Mogador. Mogador c’était le lieu où Ève avait toujours rêvé de se rendre avec l’homme de sa vie.

C’est ainsi qu’un mois plus tard ils se retrouvèrent dans la ville bleue, entourée de remparts, battue par les vagues de l’océan que balayait le souffle puissant et revigorant des alizés. Ce vent dominait la ville d’une manière despotique. Il fallait qu’à chaque instant il manifestât sa présence possessive et stridente. Quand il
s’apaisait, une odeur puissante de poisson et de saumure emplissait la ville et c’était comme si on humait les entrailles mêmes de l’océan, de ses profondeurs obscures et bestiales.
Parfois, le vent changeait, alors montaient du sud des effluves sucrés de jasmin.

Une légère contrariété attendait les amants à leur arrivée à l’hôtel.
Le yen avait chuté à la Bourse de Tokyo, entraînant la livre sterling à sa cote d’alerte et assombrissant dangereusement le Dow Jones. C’est du moins ce que comprit Ève des explications en sabir financier que lui donna Roger. En conséquence celui-ci était requis par son devoir professionnel. Il devrait pianoter sur
l’ordinateur de l’hôtel et écouter les messages affolés de ses clients sur son téléphone portable. Tout à la fois excité d’avoir à affronter une tempête financière et déçu dans ses projets touristiques, il lui abandonna les trois guides dont il s’était muni et lui donna rendez-vous pour le dîner. Ève avait une journée tout à elle. Elle était libre. Elle partit à travers la ville bleue avec des pensées vagues où dominait une idée assez précise : acheter des tapis.

Quand elle revint à l’hôtel à la fin de la journée, il faisait nuit. Une de ces nuits noires particulières à l’Afrique, plus obscures et plus denses que nos claires nuits européennes. Elle retrouva Roger dans sa chambre. La tempête s’était calmée avec la fermeture des Bourses. Il s’étonna qu’elle revînt si tard sans avoir fait aucune emplette. Roger la regardait d’un oeil suspicieux : il avait la prétention de bien connaître les femmes et, pour lui, une femme qui ne dévorait pas les boutiques à belles dents et ne rentrait pas d’une promenade les bras chargés d’objets était une bizarrerie de la nature. Il lui demanda des explications sur un ton pète-sec. Ève l’entendit à travers un brouillard. Elle était ailleurs. Il répéta sa question de manière plus pressante.

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