Zoom sur

Good Morning, monsieur Roussin

Par Neil BISSOONDATH Sofitel Scribe Paris Opéra

Il reste quelques traces de mon accent parisien? Tu crois? Lorsque je m’exprime, mon oreille n’identifie aucun accent mais c’est sans importance. Tiens, tu n’as pas encore répondu à ma question. Pourquoi cette curiosité? Pour ta thèse de doctorat en histoire? T’es déjà rendue à l’université? Mais t’es née hier! Je me souviendrai toujours du jour où je suis devenu grand-père pour la première fois. Il neigeait, une tempête atroce. Ta grand-mère jurait que c’était un signe de ton caractère. Est-ce vrai? Es-tu une femme colérique?

Ah, du calme, ma belle, du calme…
Bon alors, allons-y. Pour répondre à ta question, je commence un beau matin du mois d’août, 1944. Je ne me souviens plus de la date précise mais c’était quelques jours après la libération, le 25. Ce matin-là, j’étais à mon boulot comme d’habitude, portier au Scribe, un grand hôtel de Paris. Tu connais? Tu as déjà été à Paris, non? C’est à proximité de l’opéra que tu as sûrement visité. En tout cas, ce matin-là, je me suis trompé en accueillant à l’hôtel un des milliers des correspondants de guerre qui étaient arrivés en ville avec les forces alliées. Quelques jours auparavant, une telle erreur aurait pu me coûter la vie. Mais avant de te raconter…

J’évite tes questions, tu dis? Mais voyons donc! Il faut que tu comprennes une chose. Aller droit au but n’est pas une de mes qualités – sauf lorsqu’il s’agissait des femmes mais je ne t’en parle pas, ma p’tite, ce n’est pas un sujet de conversation convenable entre un grand-père et sa petite fille. Je te demande donc de m’écouter sans interrompre. Aucune question, aucun commentaire. Si le téléphone sonne, on laisse sonner, le répondeur est là pour ça. Es-tu d’accord? Respire un peu. Tu deviens plus rouge que ton chandail, c’est pas bon pour la santé. Je répète : Es-tu d’accord? Bon. Une petite gorgée d’eau puis je continue.
Alors, où est-ce que j’en étais? Ah oui, le Scribe. Même si je travaillais dans un grand hôtel, je vivais dans une chambre dans une maison miteuse dans un quartier avoisinant, facilement accessible à pied même les jours les moins cléments. Un soir, après une longue journée de travail, j’étais chez moi en train de reposer mes pieds fatigués. Une marmite de soupe insipide – de l’eau, du sel, quelques morceaux de légumes et de viande graisseuse, ne me demande pas laquelle, je ne saurais dire – chauffait lentement sur mon poêle à gaz. J’étais un peu triste.

 

Sur le chemin de retour, j’avais assisté à une scène atroce. Pas loin de chez moi, deux jeunes hommes qui avaient été abattus  par les Allemands gisaient encore sur le trottoir dans une mare de sang. Ils étaient entourés par des soldats allemands qui fumaient des cigarettes tout en discutant ce qu’ils allaient faire plus tard. L’un d’eux parlait avec enthousiasme d’un cabaret auquel il avait assisté la veille.

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