Zoom sur

Good Morning, monsieur Roussin

Par Neil BISSOONDATH Sofitel Scribe Paris Opéra

Alors, ça marche, ton p’tit appareil, ma belle? Ah oui, je la vois, la lumière rouge clignotante. T’es prête alors?
Eh bien, tu veux savoir pourquoi j’ai pris la décision il y a – Oh mon Dieu, je préfère ne pas en faire le calcul! – disons donc il y a très longtemps de quitter la ville lumière pour venir m’établir ici dans cette ville où l’on se gèle les fesses six mois par année. Mais pourquoi cette curiosité? Pourquoi me poser toutes ces questions? Pour me divertir? Pour me faire oublier un peu la réalité de ces jambes qui sont maintenant trop usées pour obéir à ma volonté? Mais la réalité est là, ma p’tite, devant tes yeux et sous mes fesses, ce fauteuil roulant qui rend ma vie assez difficile en hiver que je rêve parfois, pour la première fois depuis mon arrivée dans ce pays de neige abondante, de rentrer au pays, me trouver un petit coin dans le Midi où je pourrais circuler à ma guise toute l’année. J’ai dit ‘rêve’ mais il s’agit plutôt d’un fantasme, c’est bien trop tard. Tout le monde est mort et le vieux pays n’est plus mon vieux pays, le pays de ma jeunesse balloté par des événements qu’il fallait survivre, parce que les vivre  c’était trop périlleux.

 

Non, non, un peu de patience, ma belle. À ton âge, j’étais impatient moi aussi, prêt à tout faire pour atteindre mes objectifs. J’ai appris qu’il vaut mieux les faire attendre, les objectifs. Sinon, on risque…

En tout cas, je vis ici depuis très longtemps, dans ce pays devenu mien loin de celui où je suis né. Même mon langage a changé un peu. J’ai appris à utiliser certaines paroles qui m’étaient étrangères, des mots comme… Mais non, je ne les prononce pas en ta présence, ce sont des mots un peu… forts, disons.

Tu les connais tous? Oui, j’imagine. De nos jours, avec l’égalité et tout, une femme doit maîtriser un langage assez percutant. Toutefois, je ne me permets pas. Je te donne un exemple plus anodin. Grâce à toi et ton adolescence sportive, le foot  est devenu le soccer pour moi. La différence est minime puisque ce sont tous les deux des mots de langue anglaise, non?

Il reste quelques traces de mon accent parisien? Tu crois? Lorsque je m’exprime, mon oreille n’identifie aucun accent mais c’est sans importance. Tiens, tu n’as pas encore répondu à ma question. Pourquoi cette curiosité? Pour ta thèse de doctorat en histoire? T’es déjà rendue à l’université? Mais t’es née hier! Je me souviendrai toujours du jour où je suis devenu grand-père pour la première fois. Il neigeait, une tempête atroce. Ta grand-mère jurait que c’était un signe de ton caractère. Est-ce vrai? Es-tu une femme colérique?

Ah, du calme, ma belle, du calme…
Bon alors, allons-y. Pour répondre à ta question, je commence un beau matin du mois d’août, 1944. Je ne me souviens plus de la date précise mais c’était quelques jours après la libération, le 25. Ce matin-là, j’étais à mon boulot comme d’habitude, portier au Scribe, un grand hôtel de Paris. Tu connais? Tu as déjà été à Paris, non? C’est à proximité de l’opéra que tu as sûrement visité. En tout cas, ce matin-là, je me suis trompé en accueillant à l’hôtel un des milliers des correspondants de guerre qui étaient arrivés en ville avec les forces alliées. Quelques jours auparavant, une telle erreur aurait pu me coûter la vie. Mais avant de te raconter…

J’évite tes questions, tu dis? Mais voyons donc! Il faut que tu comprennes une chose. Aller droit au but n’est pas une de mes qualités – sauf lorsqu’il s’agissait des femmes mais je ne t’en parle pas, ma p’tite, ce n’est pas un sujet de conversation convenable entre un grand-père et sa petite fille. Je te demande donc de m’écouter sans interrompre. Aucune question, aucun commentaire. Si le téléphone sonne, on laisse sonner, le répondeur est là pour ça. Es-tu d’accord? Respire un peu. Tu deviens plus rouge que ton chandail, c’est pas bon pour la santé. Je répète : Es-tu d’accord? Bon. Une petite gorgée d’eau puis je continue.
Alors, où est-ce que j’en étais? Ah oui, le Scribe. Même si je travaillais dans un grand hôtel, je vivais dans une chambre dans une maison miteuse dans un quartier avoisinant, facilement accessible à pied même les jours les moins cléments. Un soir, après une longue journée de travail, j’étais chez moi en train de reposer mes pieds fatigués. Une marmite de soupe insipide – de l’eau, du sel, quelques morceaux de légumes et de viande graisseuse, ne me demande pas laquelle, je ne saurais dire – chauffait lentement sur mon poêle à gaz. J’étais un peu triste.

 

Sur le chemin de retour, j’avais assisté à une scène atroce. Pas loin de chez moi, deux jeunes hommes qui avaient été abattus  par les Allemands gisaient encore sur le trottoir dans une mare de sang. Ils étaient entourés par des soldats allemands qui fumaient des cigarettes tout en discutant ce qu’ils allaient faire plus tard. L’un d’eux parlait avec enthousiasme d’un cabaret auquel il avait assisté la veille.

Attention! J’ai dit pas de questions! Ah, bon d’accord. Non, ils ne parlaient pas français. Ils avaient réquisitionné le Scribe, tu vois, comme tous les grands hôtels, et ils y étaient nombreux. J’avais appris assez de leur langue pour saisir l’essentiel.
Ce jeune soldat parlait des seins exquis des filles, ce qui, vu la situation, m’a déconcerté et par mégarde j’ai mis les pieds dans le sang de mes compatriotes. Arrivé chez moi, il m’avait fallu une bonne demi-heure de travail assidu pour nettoyer mes souliers.  Le sang est pire que la merde de chien, presque impossible à effacer complètement. Je tenais à faire disparaître l’odeur. Je n’avais qu’une seule paire de chaussures et traîner cette puanteur au Scribe était inadmissible. J’étais donc assis sur mon lit, un peu triste, un peu inquiet, fatigué, affamé malgré tout, quand quelqu’un a frappé à ma porte. Croyant que c’était le propriétaire qui avait du courrier pour moi, peut-être une lettre de mes parents à Bordeaux, je suis allé ouvrir pour y trouver ma sœur cadette Marie-Louise, que tout le monde appelait Zizi. Élizabeth, ma sœur aînée, avait abandonné notre pays pour l’Angleterre juste avant l’entrée des Allemands à Paris. Son mari était un réfugié espagnol qui avait fui son pays après leur guerre civile et rester dans la France occupée aurait été nuisible à sa santé. Attends, ma p’tite, j’anticipe ta question : Non, je ne sais pas où Élizabeth a échoué, je ne l’ai pas cherchée après la guerre et elle ne s’est jamais manifestée. Dans un monde en guerre, les conséquences sont nombreuses et il faut apprendre à vivre avec ses pertes. Mais Zizi était restée avec nos parents et là, tout d’un coup, sans avertir, elle se tenait au seuil de ma porte.
Je l’ai fait entrer et, sans même l’inviter à s’asseoir, j’ai posé un tas de questions. Ce n’était pas, je l’avoue, le plus chaleureux des accueils. Ma vie n’était pas facile et me trouver responsable de ma sœur ne faisait pas mon bonheur. Toutefois, c’était ma

petite sœur, celle qui, jeune, m’avait suivi partout et que j’avais protégé avec tout l’orgueil d’un frère aîné. Ma réaction initiale s’est vite dissipée, remplacée par mon bonheur de me retrouver en sa compagnie. Sa présence allégeait quelque peu le poids de ma solitude dans ce Paris occupé où il fallait tourner sa langue sept fois avant de parler. Avec son calme habituel, elle a répondu à toutes mes questions. Bref, nos parents allaient bien, Bordeaux l’ennuyait et elle voulait s’offrir une vie plus trépidante. Nos parents avaient accepté à contre cœur sa décision de venir me rejoindre à Paris. Elle m’a rassuré qu’elle n’avait pas l’intention de dépendre de moi mais elle espérait que je pourrais l’héberger quelques jours, le temps qu’elle trouve un emploi et un logement.
Bien sûr, c’était impossible. Ma chambre était très exiguë, à peine assez d’espace pour circuler avec le petit lit, une petite table et une chaise qui menaçait de s’écrouler à tout moment. J’ai partagé ma soupe et ma baguette avec elle – elle a sorti de sa valise un fromage et une bouteille du vin de notre père – et après avoir mangé, nous sommes allés voir le propriétaire pour nous renseigner sur la disponibilité d’une chambre. L’hôtel était

malheureusement complet mais Monsieur Légaré était un homme sympa dans la quarantaine qui avait perdu sa femme quelques années auparavant à un cancer fulgurant. C’était évident – je le voyais dans ses yeux – qu’il n’était pas indifférent aux charmes de ma petite sœur de vingt ans. Avec ses cheveux de jais, les yeux verts comme les tiens et une personnalité qui dégageait un dynamisme irrépressible, Zizi était, à l’avis de tous, la beauté de la famille.

Après un moment de réflexion, Monsieur Légaré a annoncé qu’un de ses locataires, une femme d’un certain âge comme on dit, avait été transportée en ambulance la veille à l’hôpital et serait obligée d’y rester une quinzaine de jours. Ma sœur pourrait profiter de son absence pour utiliser la chambre, ce qu’elle a accepté. Il a ajouté que, puisque le loyer était déjà payé, son séjour serait gratuit et qu’il ferait tout son possible pour trouver une solution permanente.
Deux jours plus tard, quand je suis rentré du boulot – Zizi avait vite déniché un emploi dans un restaurant de St-Germain-des-prés et travaillait le soir – Monsieur Légaré m’a intercepté. Il

semblait avoir les nerfs à vif et voulait me parler. Il m’a invité à prendre un verre dans son appartement du rez-de-chaussée.

 

C’était un endroit mal éclairé bondé de montagnes de journaux, de revues, de documents imprimés, et de livres. Des tours de livres se tenaient partout, sur les chaises, sur la table, dans les coins. Les avait-il tous lus? Je n’en sais rien, mais j’étais impressionné. Les murs étaient couverts de photographies, d’une femme que je devinais être son épouse disparue, de ses parents et grands-parents probablement, et de plusieurs autres personnes. Il y avait aussi, dans un cadre en bois, une grande photo du Maréchal Pétain.

En nous servant un verre de vin rouge – je me rappelle que ce n’était pas assez exécrable pour être imbuvable – il a dit : « Je pense avoir trouvé la solution au problème d’hébergement de votre chère sœur, mais il faut agir. »

« Agir? »

Sirotant son vin, il m’a fixé dans les yeux. « Oui, agir. Et puisqu’il s’agit de votre sœur, la responsabilité est à vous. »

« Je vous écoute, » dis-je. Après tout, j’aimais ma sœur et j’étais prêt à faire tout mon possible pour l’aider. Il m’a alors expliqué ce qu’il fallait faire et, le lendemain matin, j’ai suivi ses conseils. Le soir, tout était réglé.

Chut! J’ai dit, pas de questions! Tu m’interrompes une autre fois et je me la ferme, irrévocablement. Sois certaine que ton petit appareil marche bien, ma fille, je n’ai pas l’intention de répéter ces aventures de jeunesse. À mon âge, tu sais, c’est épuisant. Passe-moi mon verre d’eau.

Maintenant, comme je disais, le lendemain tout était réglé. Zizi avait sa chambre. Je l’ai su en rentrant. Monsieur Légaré savait à quelle heure je retournais habituellement et il m’attendait à la porte de son appartement. Il m’a saisi par le bras pour me tirer brusquement à l’intérieur. « Vous l’avez fait! » il a chuchoté.

« Vous l’avez vraiment fait! »

« Mais oui, je l’ai fait, ce matin avant de me présenter à mon boulot. C’était facile, comme vous l’aviez bien dit. »

En fait, ça n’avait pas été facile. Le moment venu, j’ai eu du mal à…

Donne-moi une minute, ma p’tite, et tu auras la réponse à toutes les questions qui te brûlent la langue en ce moment.

Non, ça n’avait pas été facile ce matin-là au commissariat de police. J’ai fini par gribouiller l’adresse. Le gendarme y a jeté un coup d’œil avant de passer la feuille à son collègue. Puis il m’a remercié et m’a souhaité une bonne journée. J’ai demandé si c’était tout et il a confirmé. Je voyais quelque chose dans ses yeux, par contre, quelque chose qui m’a ébranlé un peu. Quelque chose qui exprimait le mépris.
« J’avais raison, vous savez », a poursuivi Monsieur Légaré. « Je les ai suivis, les gendarmes. Ils étaient trois, très professionnels. Ils ont frappé à la porte, assez discrètement, je dirais, pour ne pas déranger les autres locataires, mais ils n’ont pas attendu qu’on ouvre. La porte n’était pas fermée à clef. Le couple était assis sur le lit. Deux des gendarmes ont pénétré dans la chambre. Monsieur et Madame Goldman? a demandé le premier.

Goldman : C’est à ce moment-là que mes soupçons furent confirmés. Dès leur venue, je me disais que ce n’étaient pas des Taillandier, le nom ne leur allait pas malgré les documents qu’ils m’avaient présentés. Héberger des juifs, même à mon insu – vous imaginez les conséquences? Le troisième gendarme qui était resté dans le corridor avec moi m’a dit que leurs recherches avaient révélé que c’étaient des juifs viennois qui s’étaient réfugiés à Paris.
L’homme, peut-être pris au dépourvu, a tout de suite répondu dans l’affirmatif. Derrière lui, sa femme, jeune, frêle, très maigre, n’a réagi qu’avec les yeux soudainement pleins de désespoir. Vous devez nous suivre, a déclaré le gendarme d’une voix douce mais autoritaire. Dépêchez-vous. Goldman a demandé ce qu’ils voulaient, sa femme était malade. À ce moment-là, le troisième gendarme a fait irruption dans la chambre en criant, Ferme ta gueule, Goldman! Allons-y! Et sans prévenir, ils se sont rués sur lui, le saisissant par les bras et les cheveux. C’est alors que je me suis retiré, ne voulant plus voir. Je me suis enfermé ici et je vous ai attendu. »

Monsieur Légaré avait le teint grisâtre, peu croyable après tout ce qu’on avait déjà vécu sous l’occupation mais j’imagine que son implication dans l’affaire l’avait atteint de façon plus tranchante. Il n’avait pas l’air bien. « Vous l’avez fait!  Vous  l’avez  vraiment fait! » a-t-il répété. « C’était votre idée, Monsieur », ai-je répondu. Son récit, je l’avoue, m’avait ébranlé et j’avais besoin de m’éloigner de ces images atroces et, pourquoi pas, de mon rôle. Mais il ne m’accorderait pas cette grâce. Il m’a rappelé que c’était moi qui avais posé le geste. « A cause de vous, Monsieur », ai-je insisté. « A cause de vous. » Puis il m’a tendu les clefs de l’appartement en m’annonçant que Zizi pourrait y aménager le soir même, qu’il en avait déjà fait le ménage.

À son retour quelques heures plus tard, ma sœur a crié de joie quand je lui ai donné les clefs. Elle m’a embrassé et voulait aller tout de suite remercier Monsieur Légaré, ce que j’ai découragé sous le prétexte qu’il avait dû se coucher, il ne se sentait pas très bien, question d’un petit malaise…
Tu sais, ma p’tite, je me suis toujours demandé ce qu’ils sont devenus, les Goldman. Par la suite des choses, on peut deviner.

À l’époque on ne savait pas ce qu’ils faisaient dans leurs camps, les Allemands. On croyait qu’ils dirigeaient les juifs à des camps de travail. Comment imaginer la réalité? C’était tout simplement… inimaginable. L’horreur, je veux dire.

En ce moment, je prendrais bien quelque chose de plus fort que de l’eau mais c’est interdit. Foutus médecins! On pourrait bien ajouter à l’eau quelques gouttes de… Non? Bah! T’es aussi impitoyable que ta mère et ta grand-mère! Mais je t’aime quand même.

Maintenant, puisque tu n’as pas le droit de parler, je répondrai à  la question que je devine dans tes yeux. Aurais-je agi autrement si j’avais su? Ma réponse c’est que personne ne peut prévoir ses décisions et ses actions en temps de guerre. On agit selon les circonstances et les informations dont on dispose.

Le lendemain je suis retourné à mon boulot au Scribe comme d’habitude. Guten Morgen, Herr Obergruppenführer, Dankeschön, Herr Haupsturmführer, Guten Abend, Herr Obersturmbannführer. Toujours le dos droit, le bras levé.

Question de politesse, tu comprends, rien de plus.

Ce qui explique pourquoi je me suis trompé ce matin-là après la libération. L’hôtel avait été le centre des communications pour les Allemands et après leur départ précipité – et c’était rapide, du jour au lendemain – les journalistes alliés y ont élu domicile, des Américains, des Anglais, des Canadiens. Le Général Eisenhower, le grand commandant en chef lui-même, se présentait chaque jour pour ses conférences de presse. J’étais en poste à l’entrée du Scribe un matin lorsqu’un homme en uniforme s’approcha à grands pas. J’étais un peu distrait, inquiet pour ma sœur, et ma réaction n’a pas tardé : J’ai levé le bras et j’ai dit Guten Morgen, Herr… Il s’arrêta net, me dévisagea – et c’est alors que je me suis rendu compte de mon erreur. C’était en fait un correspondant de guerre canadien, de Montréal, je crois, au nom de Gerald Clark. Dans un silence lourd et étourdissant, j’ai sué une fontaine. Après quelques secondes d’étonnement, il m’a souri et, en passant par la porte ouverte, a dit Good morning , Monsieur Roussin . The times have changed. Bonjour, mon ami, les temps ont changé.

Effectivement : Les temps avaient changé! Je savais que si j’avais fait cette erreur avec un Allemand, j’y aurais laissé ma peau, sur le trottoir devant le Scribe. J’ai dû demander une pause pour aller me remettre du petit choc que j’avais subi.

 

Est-ce à ce moment-là qu’est né le désir d’aller explorer ce pays, ce Canada, qui avait produit cet homme dont la première réaction n’était pas Ah! Un espion! mais plutôt Good morning, Monsieur Roussin ? J’éprouvais déjà le désir d’aller à la recherche d’une autre vie, une vie moins encombrée, moins compromettante. Le Scribe, tu sais, appartenait à une grande entreprise canadienne, le Canadian National Railroad. Ce pays lointain faisait déjà partie de mon univers. Quelques années plus tard, quand une opportunité s’est présentée, la décision de quitter mon pays natal pour venir m’établir ici n’était pas difficile.

Tu as une question que je ne devine pas. Vas-y, ma p’tite. La fin de mon histoire s’approche. Pose-la, ta question…
Mon inquiétude pour Zizi? Eh bien, tu vois, la fin de l’occupation n’a pas déclenché que de la joie. D’autres passions ont fait surface, des passions moins réjouissantes, disons. Où commencer…? Il faut savoir que le restaurant où Zizi travaillait était très populaire. Les Allemands le fréquentaient jour et nuit et Zizi a fini par se faire des amis parmi eux, des amis qui lui donnaient des cadeaux et… et dont elle invitait certains à l’accompagner à sa chambre, à mon insu, bien sûr. Sa relation avec les Allemands avait été notée par certains de ses camarades au travail. Même Monsieur Légaré l’avait remarqué mais il n’osait rien dire. Les Allemands étaient les maîtres, tu vois. De plus, ils étaient loin de chez eux et Monsieur Légaré comprenait bien leur besoin d’un peu de… compagnie féminine. Puis les temps ont changé, comme me l’avait fait remarquer Monsieur Clark. Dans un clin d’œil. Zizi a été dénoncée par ses collègues de travail. Tu sais sans doute ce qui est arrivé aux Françaises qui avaient fréquenté les Allemands. C’était pas joli. J’étais au boulot quand elle est venue chercher ses affaires. La tête rasée, la robe déchirée, quelques ecchymoses au visage et aux épaules, mais rien de plus grave au dire de Monsieur Légaré. Il lui a refusé accès à sa chambre et il a foutu ses vêtements dans un sac qu’il lui a jeté

dans la rue. Elle est partie sans laisser mot. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, elle non plus. La disparition de mes sœurs était trop déchirante pour mes parents. Ma mère est décédée d’une crise cardiaque trois ans après la fin de la guerre, et mon père l’a suivi à peine six mois plus tard. À mon départ pour ce pays, j’ai laissé derrière moi les décombres de ma famille.

 

Moins d’un an après mon arrivé ici, j’ai rencontré une belle femme qui représentait la fondation de ma nouvelle famille. Elle travaillait comme téléphoniste dans le même hôtel où j’avais trouvé mon premier emploi. Comme tu sais, nous avons eu trois enfants, dont ton père. J’ai fait une belle carrière dans ce grand hôtel qui, comme le Scribe, appartenait à une compagnie ferroviaire, le Canadian Pacific. J’ai commencé comme portier et j’ai fini, quatre décennies plus tard, comme directeur des services. Pas mal comme réussite. Au fil des ans, tu es venue au monde, suivie de ta sœur et tes cousins et cousines.
Aujourd’hui, prisonnier de mes jambes inutiles, je dispose de beaucoup de temps pour faire le bilan de ma vie. Et je me plais à penser que, après tout, je laisse derrière moi quelque chose de positif. Tu vois, j’ai donné au monde des êtres comme toi, intelligents, curieux, passionnés, dont la contribution compensera un peu pour ce geste impardonnable que j’ai posé en sacrifiant, sans m’en rendre compte, la vie de ce jeune couple.

Voilà, ma p’tite, la réponse à ta question. Je suis fatigué maintenant. Éteins ton appareil et viens embrasser ton vieux grand-père.