Zoom sur

Hors du temps

Par Philippe JAENADA Sofitel Luxembourg Europe

Je venais d’avoir dix-huit ans, mais dans deux mois j’en aurais cinquante. Ça me laissait perplexe, les sourcils froncés, décontenancé. Déprimé, allez. Car si je venais effectivement d’avoir dix-huit ans deux ou trois battements de paupières plus tôt, il fallait se rendre à l’évidence (se constituer prisonnier, pour ainsi dire, les mains en l’air et la tête basse) : je n’étais plus tout à fait beau comme un enfant, ça sautait aux yeux ; et fort comme un homme, j’avais des doutes – je me trouvais mou, pâle à l’intérieur, purée de navets, déjà sur la réserve d’énergie.

J’avais épousé une femme que j’aimais, que j’aimais toujours, nous avions un fils de treize ans qui se détachait doucement de nous (avec, me semblait-il, les quelques armes, cartes et boucliers nécessaires pour s’aventurer sur son chemin), et moi je flottais dans le temps qui passait (il est intéressant de noter que l’on considère en général que « le temps passe », alors que c’est nous qui sommes censés avancer – comme si, en train, on disait que c’est le paysage qui se déplace (cette apparente fantaisie de langage révèle qu’en réalité, souvent, nous ne faisons presque rien, nous regardons simplement autour de nous, écoutons, sans bouger)), je me laissais porter, sur place de haut en bas, bouchon de champagne – d’une bouteille oubliée — attendant quelque part entre la naissance et la mort, n’attendant d’ailleurs rien de particulier. Déconfiture, misère, j’allais mourir, il fallait que je fasse quelque chose.

 

Je suis parti m’enfermer une semaine dans un hôtel cinq étoiles à Luxembourg, au Luxembourg. Ça ou autre chose… C’était ailleurs, et inconnu. Mais proche, et probablement familier. J’avais un peu d’argent, je venais de gagner un prix pour mon dernier roman, et je pensais que cette ville, que j’imaginais curieusement à l’écart de « tout le reste » (dans un pays qui portait le même nom qu’elle, une enclave uniforme et protégée), comme sur une autre planète, constituerait un cadre idéal, étranger et paisible, à mon déplacement, ma mise temporaire entre parenthèses, hors de ma vie – et je pensais que dans ladite ville, ce grand établissement forcément confortable, élégant, silencieux sans doute, pourrait servir de décor fortifié à mes réflexions, qui n’en seraient d’ailleurs peut-être pas, à ma confrontation, en tout cas, avec ces questions sur la vie et la mort, qui d’ailleurs n’en étaient même pas (le simple fait de les poser est présomptueux).

 

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