Zoom sur

Le concert Luxembourgeois

Par Denis LABAYLE Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal

Je ne connais rien du Luxembourg et pourtant, je le sais, sa capitale m’attend. Dans le hall de la gare, je découvre l’affiche annonçant le concert du lendemain à la Philharmonie, une salle devenue en cinq ans l’une des plus renommées d’Europe. Mon nom, Jean Kervenec, y est inscrit juste au-dessous de celui du grand Michäel Sterner. Bien sûr, le mien en petites lettres, le sien en majuscules, mais combien de musiciens parmi les plus illustres rêveraient d’être à ma place ? Cette invitation, c’est ma récompense pour le prix des Grands Amateurs. Je l’ai remporté la veille de mes vingt ans. C’est étrange, je lis et relis sans savoir exactement ce que je ressens. Un trouble mélange d’incrédulité, d’orgueil et d’inquiétude. Que de travail, d’angoisse, d’espoir et de désespoir pour avoir le droit de jouer trente petites minutes en première partie d’une célébrité !

Une femme et un homme, vêtus de brun, interrompent ma réflexion. Elle me souhaite la bienvenue, lui s’empare de mes bagages. Dans la limousine noire, la jeune femme m’exprime la fierté de son hôtel, le Grand Ducal, d’accueillir des virtuoses. Elle m’annonce la présence de la grande-duchesse demain au concert, me précise que la suite mise à ma disposition se situe à côté de celle du maestro.

La voiture s’arrête au bas d’un vaste bâtiment vitré de bleu. Dans le hall, tout n’est que design, sourires, souhaits de bienvenue. Je ne fais rien, on s’occupe de tout. L’hôtesse me précède jusqu’au sixième étage, ouvre la porte d’une sorte de petit appartement. Je découvre une vue panoramique donnant sur toute la cité. On me précise : à gauche, la ville haute, à droite, la ville basse, le tout tranché par la falaise. Avec ses maisons aux toits d’ardoise, ses jardins suspendus entourés de remparts et la rivière qui serpente, cette ville de l’Est a un air breton et me paraît presque familière.
Le luxe qui m’entoure m’impressionne. Le même que celui du maestro !

La nuit est tombée, le dépaysement m’a coupé l’appétit, je m’allonge pour regarder sur grand écran quinze programmes à la fois qui finissent par m’assoupir. C’est en défaisant ma valise que je découvre l’impensable, l’incroyable, l’absurde ! Sur les deux partitions emportées, l’une n’est pas la bonne. Comment ai-je pu confondre Schumann et Schubert ? C’est la panique ! Qui, à cette heure tardive, peut me secourir ? Je téléphone aux uns, aux autres, à tous mes amis musiciens. Peine perdue. Ils sont absents ou trop loin pour répondre à l’urgence. Seul mon
vieux professeur me rassure. Il me rappelle que je connais la partition par coeur. Je raccroche, mais continue à arpenter la chambre pour calmer ma raison. Ce morceau, il est vrai, je l’ai joué tant de fois que mes doigts en connaissent les notes autant que ma mémoire, mais je suis comme les acteurs qui relisent leur texte jusqu’au dernier moment, juste pour se rassurer. Convaincu que seul l’alcool parviendra à me détendre, je monte au huitième étage. Par chance, le bar est ouvert. La salle est vide. La nuit a tout obscurci et rendu la ville anonyme. Je m’assieds devant un comptoir bleu phosphorescent et commande un cocktail, j’insiste, fort en alcool. Le mélange a des effets rapides. Je pense alors que la vie est bien étrange : on rêve en permanence d’exceptions, de ces événements qui nourrissent la mémoire, et, le jour venu,
rien ne se passe comme prévu, l’angoisse s’invite autant que le plaisir. J’ai mis trois ans avant de convaincre le jury. Trois ans de travail acharné, et c’est à Schumann que je dois mon succès.
Pour la première fois, j’osai jouer en public les deux premiers mouvements de cette sonate opus 11. Un morceau que je gardais secret tant il s’était inscrit dans ma vie blessée. Je me souviens de l’angoisse le jour du concours ! À en perdre ses moyens. En livrant les dernières notes, j’étais certain de l’échec. Et pourtant, quand je me suis tourné vers le jury, je l’ai vu manifester son approbation. Étrange succès, alors que les années précédentes j’avais été vraiment brillant. Trop peut-être. J’avais tenté de séduire mes maîtres en choisissant une sonate de Szymanowski.
Une pièce peu connue. Une mélodie difficile, plus ingrate que celle d’un Chopin ou d’un Schubert. Des phrases rudes, déroutantes. Un morceau plein d’octaves qui nécessitent des déplacements rapides. Peut-être espérais-je secrètement égarer le jury car, dans cette harmonie complexe, il fallait posséder parfaitement le morceau pour saisir l’erreur ? Mes examinateurs n’ont pas été dupes. Au lieu de les surprendre, je les ai agacés.
Je croyais avoir merveilleusement traduit les déchirements de l’auteur, ils m’ont descendu : rythme trop rapide, trop saccadé, jeu trop technique, pas assez de sentiments. Jouez avec plus de modestie, a même ajouté sèchement une femme. J’avais été le meilleur, je méritais d’être le lauréat, ils m’ont offert la seconde place. Le prix, il m’a fallu attendre deux années pour le décrocher, et voilà qu’au moment où la chance me sourit, je risque de tout gâcher à cause d’une stupide étourderie. Je dois trouver une solution avant demain soir, sinon…

Une voix féminine me sort de mes rêveries : Bonsoir, monsieur Kervenec. Tout va bien, j’espère ? Je me retourne, surpris. Elle est jeune, brune, les cheveux courts, le visage rond, et me fixe avec un sourire bienveillant. D’où sort cette étrangère habillée de noir, dans ce bar où je me croyais seul ? Et comment connaît-elle mon nom ? Elle calme ma surprise, m’affirme terminer un stage de trois mois dans l’hôtel, au service relations clientèle. Elle me demande pourquoi je parais si soucieux. Est-ce seulement le trac ? Un instant, j’ai l’étrange impression que son visage ne m’est pas totalement inconnu. Mais où l’aurais-je aperçu ? À un autre concert ? Peut-être est-elle musicienne ? Non, elle n’a jamais joué d’instrument, mais adore la musique classique. J’hésite avant de lui avouer mon étourderie aussi stupide qu’impardonnable.

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