Zoom sur

Le Jour où je suis devenue vieille

Par Benoîte GROULT Sofitel Munich Bayerpost

J’entretiens un très curieux et très ancien lien avec l’Allemagne. Quand nous étions enfants, ma sœur Flora et moi, mon père, André Groult, que nous appelions Pater car c’était un excellent latiniste, aimait à parcourir notre appartement le dimanche matin, drapé dans son peignoir-éponge blanc, qu’il ennoblissait du nom de toge, en récitant vers latins, poèmes français ou en chantant des lieder allemands. « Wer reitet so spät durch Nacht und Wind? Es ist der Vater mit seinem Kind. » ( Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent ? C’est un père à cheval avec son enfant. ) La poésie et l’amour filial aidant, je trouvais bouleversantes ces sonorités rugueuses. L’italien si musical, si proche pour moi du latin que j’allais enseigner dans les années quarante au cours Bossuet, me semblait en comparaison trop joli et un peu racoleur.

L’année où j’obtins mon bac, je décidai donc de m’initier à l’allemand et j’achetai pour les vacances de 1939 une méthode Assimil, qui permettait d’apprendre une langue étrangère sans souffrir et même en s’amusant, car c’était en partie une bande dessinée qui imprimait dans la mémoire des formules à l’emporte-pièce faciles à retenir.

Au bout de trois mois de vacances à Concarneau chez ma grand-mère, je connaissais les verbes, les déclinaisons, un peu de vocabulaire et Pater décida qu’il devenait indispensable que je prenne des leçons « de vive voix ». C’était l’époque bénie où les décisions des parents étaient prises en considération par les adolescents et où leurs conseils avaient force de loi. Une semaine plus tard, je vis donc arriver une jeune fille allemande venue apprendre notre langue à l’Alliance française et prête à converser trois fois par semaine avec moi.

Ma première leçon eut lieu le 2 septembre 1939.

Or le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre

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