Zoom sur

Le lézard qui pleure

Par Olivier WEBER Sofitel Santa Clara Carthagène

Au commencement était la bouteille. En principe, cela finit souvent comme ça, avec un verre ou davantage dans le gosier, mais là il s’agit du début, il s’agit vraiment du commencement. La mer était chamboulée, les vagues un peu rebelles, et le rivage de Carthagène se chargeait d’embruns qui fouettaient les rares badauds alors que le soleil tombait littéralement d’un puits creusé dans le noir des nuages tropicaux. J’avais décidé d’aller jeter un œil contre vents et marées, surtout contre les vents, sur la petite langue de terre au-delà de la forteresse des Espagnols. Les remparts sont d’éternels lieux de passage. Les portes ouvrant sur la mer vous donnent l’espoir des confins. Les amoureux ne s’y trompent pas, qui s’engouffrent entre les parois autant pour se cacher que pour rêver le grand large. Et là, suivi par Katarina en sandales de cuir abîmé, devant une petite guérite de pierres arrondies destinées à protéger jadis la côte de l’Eldorado, j’aperçus ce que je cherchais, un objet flottant qui jouait avec les vagues. Katarina s’était rendue à Carthagène à contrecoeur, lasse de mes obsessions de chercheur géologue trop souvent plongé dans ses papiers et ses échantillons de roches sédimentaires ou magmatiques, ses blocs de mica et de gneiss. À force d’explorer les grottes karstiques, il est vrai que j’avais oublié les strates de l’affection. La dérive des continents avait engendré la dérive des sentiments. Les pierres avaient eu raison de la passion. Ce séjour représentait la dernière chance de l’amour, un coup de poker, à quitte ou double. Nulle menace dans les propos de Katarina mais depuis des mois je sentais que nous étions au bord du gouffre. Je comptais sur le charme des vieilles murailles, le vent du large et la magie propre à l’Amérique Latine pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé. Il ne me déplaisait pas de savoir que l’hôtel était un ancien couvent, bastion de la foi qui devenait lieu de rédemption pour couple en naufrage. Après tout, à force de recherches, d’isolement pour étudier mes chères veines géologiques, d’acharnement nocturne pour préparer mes communications, de réflexions claustrales, j’étais moi-même devenu une sorte de moine, pour le meilleur et pour le pire. Que Katarina ait accepté de me suivre jusqu’en Colombie tenait déjà du miracle. J’espérais désormais que son grain de folie, son côté « état-limite », nous éloigneraient à jamais du précipice.

 

La bouteille à la mer dansait dans les flots, épousait les soubresauts et les creux, évitait les rochers de la perle baroque de la côte caraïbe. Tandis que Katarina s’amusait à jeter des galets dans les vagues, je voyais distinctement le goulot monter et descendre, qui semblait désigner son ventre à moitié plein, un objet qui apparaissait et disparaissait dans le faisceau de lumière que le rideau céleste laissait percer, tel un œil divin indiquant un chemin de rédemption. Je m’approchais en contournant la guérite, fasciné par la bulle de verre qui se rapprochait du rivage, lentement, comme si elle connaissait sa minuscule voie de navigation. Oui, il s’agissait bien d’une bouteille à la mer qui préparait son retour sur la terre ferme, sur un rivage dépeuplé, porté par les vents du large et un parfum de mystère.

Ce fut un lézard qui curieusement me mit sur la piste. Dans notre chambre de l’hôtel Santa Clara aux murs ocres, face à la mer des Caraïbes, un bruissement me tira de la torpeur dans laquelle m’avait plongé la brise agitant les branches des bougainvillées et des palmiers. Le lézard, aux écailles bleues, lisses et brillantes, ne semblait nullement dérangé par mon réveil ou apeuré de mon approche. Ses pérégrinations m’amusèrent. Quelle détente plus futile pouvais-je m’offrir après le colloque de géologie à la faculté des sciences de Carthagène? Pour oublier l’obsession des faits et le diktat des disciplines exactes, les scientifiques aiment les jeux de hasard, les chemins du doute. Ce lézard m’y invitait. Katarina dormait dans le fauteuil, un livre de Socrate à la main. Elle avait lu la veille un petit manuel des pensées des Indiens de la Sierra Nevada en espagnol, et elle disait que les penseurs grecs et les chamans de la tribu des Kogis auraient dû se rencontrer. Katarina m’épatait toujours car elle compensait ses rôles de starlette dans la série télévisée Plus dure sera la nuit, tournée dans les calanques de Marseille, en se plongeant dans des ouvrages de philosophie.

-Ça aide à tenir! Et si j’étais à ta place, à l’université de Nice, je passerais mon temps à être figurant dans les séries télé. Chacun ses leviers d’amnésie !

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