Zoom sur

Le lézard qui pleure

Par Olivier WEBER Sofitel Santa Clara Carthagène

 

L’amnésie… Le petit saurien excellait en la matière. Il remuait les feuilles déposées par la brise sur les carreaux de la terrasse. Je marchais, intrigué. Nul mouvement de repli de sa part, au contraire. Il grimpa sur le mur ocre, cette couleur parsemée dans les couloirs de l’ancien couvent  du  XVIIe  siècle,  occupé autrefois par les soeurs clarisses.  Le lézard  poursuivit  son  lent  mais sûr  cheminement,  escalada les pilastres de la balustrade puis se prélassa sur   la large rambarde. Il me regardait sans cesse, sortait sa langue, pointée vers l’horizon ou plutôt vers une portion du rivage. Quel étrange animal… S’agissait-il d’une espèce typiquement colombienne, apte à l’amitié humaine ? Ou d’un spécimen tout droit surgi de la forêt amazonienne, hors de portée des prédateurs? Ou encore d’une réincarnation des esprits des Indiens de la Sierra Nevada voisine… La danse du lézard me fascinait, oscillante, insistante. Je me souvins de ce que m’avait dit Ernesto, un familier de l’hôtel, Colombien installé à Miami et légèrement obèse qui prenait ses aises le matin dans le patio, l’ancien cloître des Clarisses, sous les arbres exotiques, hibiscus, frangipaniers et palmiers de Manille.

-Cet endroit a des pouvoirs magiques.

Ernesto avait fait fortune à Miami dans la location de bateaux à moteur pour touristes et riches Cubains exilés. Il m’avait dit qu’il revenait à Carthagène deux ou trois fois par an pour fuir la mégapole américaine devenue infernale et retrouver la grâce envoûtante de la ville alanguie au bord de la mer des Caraïbes. Devant mon incrédulité, alors qu’il sirotait son café de la province de Caldas, il me lança un regard malicieux :

-Allez donc voir la crypte, vous comprendrez !

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