Zoom sur

Le marcheur du Danube

Par Olivier WEBER Sofitel Budapest Chain Bridge

Il faudrait toujours se méfier des vrais-faux cafés. Aristide était arrivé depuis quatre jours à Budapest et trouvait le temps long. Il n’était certes pas de contact facile, fuyait les mondanités, boudait les quelques invitations reçues à son hôtel, face au Pont de Chaîne. Aristide était un être qui se définissait comme « moyen », c’est-à-dire comme tout le monde, c’est-à-dire comme personne, et il avait choisi Budapest en tant que ville de la Mitteleuropa afin de se fabriquer un milieu à lui aussi. En fait, s’il détestait les mondanités, c’est qu’il en avait trop subies, trop concoctées. Célibataire de trente-cinq ans, marchand d’art épisodique qui hésitait sans cesse entre la tenue d’un détective privé, le costume d’un représentant de commerce et l’uniforme du négociant en tableaux aisé, il s‘estimait trop jeune pour convoler en justes noces, trop vieux pour séduire. C’était un homme moyen d’âge moyen dans une Europe moyenne. Il portait un bouc aux poils de longueur moyenne et ses ongles étaient coupés à une « distance raisonnable», comme il le soulignait lui-même à son coiffeur parisien. L’âge du milieu n’est pas un âge mais un seuil, estimait Aristide. Il hante son propriétaire car il est sans frontière. Le temps aboli est un drôle d’atlas, où les escales sont floues, où les pays se rétrécissent ou s’élargissent. L’aval de la vie d’Aristide était trop lointain pour qu’il puisse s’envisager un destin, l’amont de son existence trop proche pour se débarrasser de ses racines, même incertaines. Aristide était un homme de l’âge moyen qui n’avait pas encore trouvé son milieu.

Il rêvassait à cela en sortant du kert , le café qu’il fréquentait depuis quatre jours, un café qui envahissait une cour d’immeuble et squattait trois étages avec balcons-terrasses-coursives. Les couples s’encanaillaient dans des coins sombres sur des canapés branchés et sur des peintures fluo ou pastel, tandis qu’une vieille Trabant, une voiture en contreplaqué de l’ex-Allemagne de l’Est posée sur une tubulure en ferraille au milieu de la cour, surveillait les allées et venues des uns et des autres. Le café oscillait entre l’atelier d’artiste et le bar pour noctambules. La peinture s’écaillait, pourtant récente. Le plâtre avait été abimé volontairement pour affirmer des traces d’ancienneté. Le parquet de bois neuf avait été frappé au marteau, ou peut-être même à la fourchette, subtilité d’une cohorte de vrais-faux talons-aiguilles et d’une accélération

de l’histoire, des siècles d’errances resserrées en quelques gestes. Jamais Aristide ne s’était senti aussi bien. Et pourtant il décelait un décor de parade, ou plutôt de vérités qui se cachaient derrière les murs, une histoire masquée qui le sauverait ou ruinerait son âme. Une vraie-fausse histoire, ou la vraie histoire d’un passé faux, ou l’extrapolation fausse d’un récit effacé par l’histoire immédiate, celle que l’on reçoit, que l’on subit, celle que vous impriment dans la tête non pas les manuels scolaires, les recueils de faculté, les ouvrages de librairie mais l’histoire de la tribu, du lignage, le verbe et le non-verbe, la parole et le silence, l’autorité et l’interdit, l’histoire transmise par les tuteurs et les pères et les mères et les piliers de famille et les fondateurs et les anciens.
A chaque fois qu’il ressortait du kert , du café-jardin, Aristide croisait une femme-sandwich dans la rue Kazinczy, à deux pas du vrai-faux café. Elle l’attirait car elle correspondait au décor du café et elle représentait un curieux mélange, de l’Européen et du Caucasien ou du Balkanique ou de la Mer Noire. Elle répétait les mêmes paroles en hongrois et en anglais, « Venez voir Klimt, exposition au Musée des Beaux Arts de Budapest », et sur le double panneau qu’elle portait on discernait un tableau du peintre viennois sous l’intitulé de l’exposition, «Nuda Veritas».

 

Aristide avait été intrigué par le visage de la femme-sandwich mais aussi par le curieux accent qui sortait de ses lèvres, du moins quand elle prononçait les quelques mots d’anglais vantant les mérites de l’exposition. Cela pouvait signifier qu’il se trouvait bien au milieu de l’Europe, au croisement des anciens empires, mais aussi à la marge d’entités floues. La vue du tableau le troublait doublement, d’abord parce qu’il engendrait une sorte de brume dans son esprit, flou des contours, flou de la profondeur, flou de la perspective, et puis parce qu’il représentait un nu, et que cette peinture pouvait aussi représenter le corps de la femme-sandwich. Aristide s’efforçait de ne pas porter son regard sur le nu car il craignait de transpercer le panneau, de voir le vrai corps de la femme, le faux portrait de la femme-sandwich, le dessin en creux de l’étrangère, car il en était sûr désormais, il s’agissait bien d’une immigrée, sans doute en provenance d’une ville lointaine, d’une autre contrée de la Mitteleuropa ou d’un fief de la traite des êtres humains en aval du Danube.

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