Zoom sur

Le marcheur du Danube

Par Olivier WEBER Sofitel Budapest Chain Bridge

Il revenait sans cesse au kert et il en était gêné car ce qui l’intéressait était davantage la présence de la femme-sandwich que l’originalité du vrai-faux café aux plâtres vieillis prématurément et au plancher martelé à coups de marteau ou de fourchette. Le vrai-faux était révélé dans toute sa splendeur dans les traits de cette femme-objet, peut-être trafiquée elle-même, vendue par un souteneur et échappée d’un bouge pour s’offrir en pâture aux amateurs d’art. Aristide en était d’autant plus troublé qu’il était précisément venu à Budapest pour examiner ou guérir le flou qui se nichait en lui, le vrai-faux qui se cachait derrière ses lunettes et son bouc de vrai-faux artiste. Son prénom avait été fabriqué lors de la disparition de sa mère, née à Vienne, modèle de peintre, fille d’une Viennoise qui avait posé pour des artistes du Danube et de l’école de la Sécession. Il avait appris bien plus tard qu’il s’appelait en fait Abraham Hannibal, les mêmes patronymes que l’ancêtre africain de Pouchkine. Son père l’avait nommé ainsi à sa naissance en raison de son ascendance russe, version Saint Petersbourg, avec une filiation du côté précisément de Pouchkine, bien que sa mère ait toujours contesté cela, « ton père dit n’importe quoi, il aime se faire mousser, il n’y a que du flou en lui, si au moins il savait écrire ».

A défaut de savoir écrire ou du moins bien écrire, le père d’Aristide vendait des tableaux russes à Paris, d’abord à la sauvette puis dans un atelier d’art près de la Seine. Il avait amassé une petite fortune, avait conservé quelques tableaux de maîtres mais n’avait pas su garder sa femme. Elle était partie du jour au lendemain, et même au cours d’un après-midi. « Ton père, il est trop flou, il ferait mieux de s’intéresser à l’art concret, celui du quotidien ». Aristide avait à peine dix ans. La Seine était devenue floue du jour au lendemain.

Depuis, il cultivait l’art du vague et le vague-à-l’âme. Il aimait les tableaux aux contours imprécis et collectionnait les relations amoureuses. A peine les frontières de l’affectif étaient-elles dépassées qu’il sortait le grand jeu, non, ce n’est plus possible, tu me pèses trop, je préfère le flou, et ses conquêtes partaient, déçues ou haineuses ou les deux à la fois, et lui continuait à louvoyer, à errer de port en port. Il achetait des lunettes en-dessous de sa correction afin de voir moins bien et se  penchait régulièrement au-dessus du Pont Neuf afin d’apprécier

le trouble de la vision. Il n’aimait pas les lignes finies, les bords, les cadres. Quand l’un de ses amis lui avait annoncé qu’il était devenu cadre dans une entreprise financière, Aristide avait lancé:

« Et moi, je suis hors-cadre !». Dans son magasin de marchand d’art, acquis par son père, un capharnaüm au passé lourd et aux tentures usées, étaient exposées des toiles sans encadrements. C’était l’époque Seine. Puis vint la courte période Danube.
Elle ne dura que quelques jours et la femme-sandwich représenta un élément déclencheur. Il finit par l’aborder, lui demanda d’où elle venait. Elle dit « Black Sea », Mer Noire, mais Aristide, de ses vrais prénoms Abraham Hannibal, n’obtint pas de réponse précise. Elle se contenta juste, tout en remuant le panneau représentant la femme nue de Klimt, de lui indiquer l’aval du Danube, lequel finit en Mer Noire après avoir fréquenté quelques autres grandes villes de l’Europe du Milieu ou de l’ancienne Europe de l’Est ou de « l’Europe aux anciens parapets » car Aristide aimait Rimbaud. Il aimait le poète aux semelles de vent et son bateau ivre lui donnait l’occasion de voir encore plus flou, la Seine, le Danube et d’autres fleuves. Ses poèmes agrandissaient son champ de vision, sans en donner de bords. Mais rien ne lui convenait mieux que les tableaux. Son imagination décuplait, il voyait des lumières, il apercevait des horizons, il décelait de nouveaux sommets, bien plus que dans l’amour. Tout cela était vrai jusqu’à ce qu’il rencontre la femme-sandwich.

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