Zoom sur

L’énergie de Quiberon

Par Emmanuelle DE BOYSSON Sofitel Quiberon Thalassa Sea & Spa

 

La tête me tournait. Je sortis prendre l’air dans le jardin. Sur une grosse pierre plate, je murmurai : « quadriskell ». Du bar, j’entendis soudain s’élever la voix de Jacques Brel. À travers la baie vitrée, se profilait sa longue silhouette dégingandée. Mèche rebelle, jeune et fringant, il fredonnait sur sa guitare Une valse à mille temps. Près de lui, Romy Schneider lui souriait, de ce sourire lumineux des Choses de la vie. Yves Montand, veste en tweed, col roulé, tenait par l’épaule Simone Signoret dont les yeux bleus mouraient de désir. Cheveux lâchés, Dalida dansait à la sauvage. Enfoncé dans un fauteuil de cuir, Grégory Peck buvait un scotch avec Lino Ventura. Autour d’une table un peu à l’écart, je reconnus mon grand-père à sa boule à zéro, son grand front, sa mine gourmande. Pipe au bec, il discutait avec un beau brun au corps musclé. Louison, c’était lui, aucun doute. Je voulus courir vers eux, je restais arrimée à mon menhir couché.
Indifférente à mes appels, la joyeuse bande se déchaînait jusqu’à ce que la brume envahisse la terrasse. Lorsque je traversai le Blue Bar, ils s’étaient volatilisés. L’image de mon grand-père me poursuivait. Je montais me coucher en cherchant avec nervosité ma clef dans mon fourre-tout. J’avais hâte de prononcer la formule qui me permettait de revenir dans le passé, de traverser le miroir, comme Alice.

 

Après une nuit paisible, je fus réveillée par l’envie d’hurler « quadriskell » aux mouettes. Je commençais par susurrer la formule devant la glace de ma salle de bain puis devant ma tasse de café. Rien ne se passa. Je décidai de me rafraîchir les idées et plongeai dans la piscine d’eau de mer. Un maître nageur me conseilla de passer d’un bassin d’eau chaude à une cuve d’eau glacée. Rien de tel pour vous fouetter le sang. Seule, dans le jacuzzi en plein air, je chantonnai « quadriskell ». À cet instant, un petit avion traversa les trois petits nuages qui s’accouplaient
au milieu d’un ciel tendre. Ce drôle d’oiseau aux ailes de toile, ULM, portait l’inscription « Caudron G4. 1913. Fête aérienne de Quiberon ». Je crus qu’il s’agissait d’un vieux modèle mais, sur la plage, une foule habillée en costumes bretons – coiffes en forme de toit et tabliers brodés pour les femmes, vareuses pour les hommes – dansait au son des binious. Je me frottai les yeux. Peu à peu, il se mit à bruiner et tout s’éclipsa. Troublant. J’enfilai mon peignoir, filai m’habiller et sortis vers la côte sauvage, couverte d’un ciré jaune. Au bout d’un petit sentier, le château Turpault. Je glissai sur de la mousse, encore déboussolée par mes visions. À quelle époque étais-je ? Voir approcher un marcheur, jean et
baladeur, me rassura. J’étais bien en 2012. Devant le casino, une main sur un vieux mur de pierres, j’eus envie de tenter ma chance et lançai : « quadriskell ». Prise dans un tourbillon, je faillis tomber à la renverse. Titubante, je repris mes esprits : le casino avait disparu. Devant moi, des bateaux de pêche amarrés. Des marins débarquaient des caisses de sardines couvertes de glace qu’ils livraient à des sardineries dont l’odeur forte me prit à la gorge.
Des bigoudènes sortaient d’une usine. Devant l’hôtel de l’Océan, des hommes chapeautés conversaient gaiement avec des femmes en robes longues. Je tendis l’oreille. Une dame au petit chien s’esclaffa : « Je suis arrivée par le train des cocus ; je viens prendre les eaux et un amant, pendant que mon mari est à Paris ». Un marinier m’indiqua que le casino se trouvait place Hoche.
Tourneboulée, je m’apprêtai à m’y rendre quand, au bout du quai, un attroupement se forma autour d’une femme sur une chaise à porteur. Sa jambe de bois dépassait de la porte. De partout, on criait : « C’est Sarah Bernhardt ». Entourée de sa cour, de singes, de perroquets, de chiens et de chats, la tragédienne lançait des baisers à son passage. Armée de courage, j’abordai un homme de forte carrure, pèlerine et feutre gris, barbichette rousse : « En quelle année sommes nous, s’il vous plaît ». « En 1906, chère madame, me dit-il d’une voix suave. Permettez que je me présente : Anatole France. Accepteriez-vous de prendre un verre au Grand Hôtel de France où descend Sarah Bernhardt ? Armand Caillavet a loué une maison à Port Maria où je séjourne avec sa femme, ma maîtresse depuis plus de vingt ans. Je suis très attaché à Quiberon. Savez-vous que c’est ici, à Port-Haliguen, que débarqua le capitaine Dreyfus, le 1er juillet 1899, à son retour de
l’île au Diable ? J’ai pris sa défense avec Zola. Cette presqu’île inspire les écrivains : Alphonse Daudet y écrivit La Petite paroisse. Dans le récit de son voyage en Bretagne, Par les champs et par les grèves, Flaubert raconte qu’il joua au « trou madame » au Casino. Cet été, je suis bien décidé à finir L’Île des Pingouins, un petit roman satirique qui, je l’espère, vous amusera ».

Sous le charme de l’académicien, je me réjouissais de poursuivre la conversation. Le vent se leva, un orage éclata, le port se vida. Abandonnée par celui qui devint Bergotte dans l’oeuvre de Proust, je me mis à courir vers la côte. Sur la falaise de Port-Goulom, la mer se déchaînait. Perdu dans le brouillard, un trois mâts, les voiles repliées, s’approchait du rivage. Des hurlements percèrent le grondement des flots. Propulsé par les déferlantes, Le Monte Cristo se fracassa sur les rochers dans un long craquement. Je poussai un cri d’horreur. Saucée rincée,
je me réfugiai dans une grotte. Sous des trombes d’eaux, une paysanne se précipita vers le corps encore chaud du capitaine qui gisait sur la lande. Elle le fouilla, fourra des pièces dans ses jupons et tenta de lui retirer du doigt son anneau d’or. Rien n’y fit.
Sans hésiter, elle prit un couteau de pêche et lui coupa la phalange avant de dégringoler vers le village avec son butin. Ni une ni deux, je déguerpis vers la thalasso chercher du secours.
La terre se mit à trembler sous mes pieds. La mer s’était retirée jusqu’au bout de la presqu’île. Quiberon était devenu un continent envahi de forêts. Houat et Hoëdic, le golfe du Morbihan tout entier formaient un immense plateau boisé, peuplé de cerfs et de loups.
Au loin, s’élevait la cité moyenâgeuse des Birvideaux, avec ses murailles, ses clochetons, son palais doré. À travers un chemin de terre qui serpentait en contre bas, une file de bonshommes en manteaux rouge s’avançait en procession. Ils se dirigeaient vers la chapelle Saint-Clément en psalmodiant des cantiques. La nuit tomba d’un coup sec. La sonnerie de mon portable vrombit.
Gwenaëlle me rappela mon rendez-vous pour un dernier bain hydromassant… La mer avait recouvert l’épave, les forêts, les Birvideaux. Dans l’eau bouillonnante, je me jurai de revenir à Quiberon : l’énergie vitale des druides y circule. L’énergie de mes ancêtres bretons, celle
des Contes de Quiberon et de ses alentours, racontés par Lucien Gourong. Elle est en moi, elle est en ceux qui ont découvriront le secret du quadriskell.

2 / 3