Zoom sur

L’ultime sourrire de l’Antillaise

Par Patrick CHAMOISEAU Sofitel Paris Le Faubourg

La Tragédie mène jusqu’à l’exaspération une situation de ténèbres, dont le dénouement ouvre sur un équilibre et une clarté.

La Tragédie est joie totale. Une musique de l’obscur.

Édouard Glissant, L’Intention poétique

Je me suis toujours efforcé d’aller dans l’âme des choses…

… pas de monstres et pas de héros !

Gustave Flaubert

 

 
J’annonce ici la mort de Marie-Caroline Eugénie Artémise, dite man Artémise, et sans doute aussi « Mimise » pour ceux qui (en ces temps de savane qui précèdent la première inscription dans les États civils) l’auraient connue à la proximité. À ceux-là je dis : pas la peine d’aller à la tristesse ni se mettre à plier sous la charge des regrets, car d’après ce que j’en sais, moi qui n’ai pas été là, à ses côtés, au moment de sa mort, qui ne l’ai même pas connue, qui ne sais pas grand-chose des chaleurs vives de son visage, sinon ce que j’ai cru en voir sur la photo du journal périmé, dans la rubrique des faits divers, man Artémise serait morte au tranquille, dans un approché du bonheur.

Le journaliste qui tient cette chronique nécrologique – qu’en habitude je ne lis jamais mais que cette fois je fus forcé d’examiner – était une sorte de Sherlock Holmes des jours fériés, habile à découvrir des morts insignifiantes, des cadavres sans insignes, qui se retrouvaient en finale à la morgue, sans un bout de famille, sans un rien de personne, sans la moindre pistache, sans même un créancier, et que les services municipaux de la ville de Paris transmettaient, sous blanc-seing de police, aux fossoyeurs des fosses communes. Le journaliste parvenait toujours à faire l’intéressant avec ces dépouilles qui n’intéressaient que lui-même. Il s’efforçait de les habiller d’un simili d’histoire, d’un résidu de légende de métro, d’une miette de petit conte pour parkings sans chariots, dont la ficelle était le plus souvent très grosse, c’est-à-dire versée aux prétentions de ce  qu’il pensait être de la littérature.

L’autre fait insolite, c’est que le feuilleton nécrologique était plus long que de coutume, à croire que le Sherlock Holmes des samedis Gloria s’était passionné pour sa toujours très dérisoire enquête et qu’il avait trouvé de quoi arracher deux bouts de colonne à son rédacteur en chef, et même l’emplacement d’une photo. Voir la photo d’une Antillaise dans Le Parisien était déjà en soi un petit événement pour mes lectures dominicales, moi qui suis un exilé trois fois définitif de ces terres lointaines, et qui de toute mon existence me suis senti avant tout « parisien » – pas « français » mais « parisien », car excusez ce n’est pas la même chose, tant il est assuré (sans peut-être !) que l’essence de cette chose indéfinissable qu’est la France se réalise à Paris où s’emmêlent les curiosités du monde et les merveilles de terroirs, coins, patelins, villages et bleds qui composent la matière vive de la forme hexagone. Je dis « trois fois définitif » car je ne suis pas né aux Antilles, ni mon papa, ni ma manman mais seulement ma bonne-manman grand-mère. De plus, je n’y ai jusqu’à ce jour jamais posé les pieds, non par indifférence, mais parce que vivre entre les murs de Paris vous gratifie d’une récapitulation exhaustive de tous les êtres humains, des colonies en général et des Antilles en précision ; enfin, parce que je n’ai à ce jour (en tout cas nullement avant la mort de cette man Artémise) jamais  eu l’intention d’y aller.

Ceci pour dire que je ne la connais pas, et que si j’écris cette annonce, ce billet d’enterrement, c’est non dans l’ordre de l’amitié ou du canevas d’une filiation, mais par sens de la relation à cette partie perdue de moi que je croyais désactivée mais que man Artémise par sa mort pas banale éveilla de mille feux.

1 / 9