Zoom sur

La magie de Vienne

Par Vladimir FEDOROVSKI Sofitel Vienne Stephansdom

Au début de l’été 1928, à l’occasion d’un tournage, Marlène vint à Vienne. Elle aimait tout spécialement s’installer à la terrasse d’un café viennois afin d’observer les gens bouger, étudier leurs poses pour pouvoir les copier plus tard dans un film ou au théâtre. Elle avait 28 ans. Que serait Vienne sans ses cafés que j’ai appris moi-même à aimer ? Est-ce un hasard si c’est à cet endroit précis que je viens régulièrement, à l’emplacement magique du Sofitel, véritable œuvre d’art contemporain dominant cette ville aux œuvres éternelles ?

A l’époque Marlène décida de prendre distance avec son mari. À la maison elle sentait son époux errer dans l’appartement comme un fantôme. Aussi accepta t-elle les invitations de plus en plus pressantes de son chevalier servant, l’acteur Willy Forst, son partenaire au théâtre. Il lui proposa quelques escapades amusantes.

Peut-être n’était-il pas très profond, assez léger, mais il la distrayait.

Marlène appréciait tant leur ambiance des cafés de Vienne. Elle pouvait y passer la journée pour lire, écrire, donner ses rendez-vous d’amour ou d’affaires. Certains habitués y recevaient même leur courrier. S’il n’y avait pas de table libre, l’usage était de s’installer à une table déjà occupée, une occasion de faire une rencontre.

A l’instar de tous les voyageurs Marlène et Willy avaient leurs lieux de prédilections. Ils avaient mêmes leurs bancs préférés avec vue imprenable sur le centre de Vienne, vue que l’hôtel me réserve à chaque séjour.

Le couple adora particulièrement un bâtiment blanc avec une coupole de lauriers d’or, et put s’extasier devant la transposition de la Neuvième symphonie de Beethoven par Klimt où «les forces hostiles y affrontent l’Amour ». Ils passèrent ensuite devant les deux immeubles d’Otto Wagner: l’un, dont la façade en faïence est semée de coquelicots, l’autre, toute blanche, est couverte de grands médaillons enfermant les profils dorés de jeunes filles préraphaélites.

 

Marlène alla souvent faire des emplettes au Naschmarkt. Sur ce marché formé de petites échoppes vertes en bois, où l’on y trouvait tout : Des charcuteries paysannes aux poissons – fumés, des légumes oubliés aux fruits exotiques les plus rares ou des épices de toutes les couleurs dorées par le soleil.

 

Après avoir fait un tour au marché aux fleurs, Marlène et Willy aimaient se réchauffer devant un verre de vin chaud à la cannelle et aux zestes d’orange, une spécialité du lieu. Willy ne cessait de lui affirmer que la vieille Europe n’était pas suffisante pour elle.

« Et si nous partions pour les Etats-Unis ? Nous y ferions fortune. Regarde Greta Garbo, tu vaux bien cette Suédoise… Je la connais. Elle a un vrai talent. Et elle est partie pour Hollywood avec deux metteurs en scène, des Suédois comme elle.»

 

Marlène refusait estimant qu’il fallait mieux attendre et s’imposer ici. Au dîner, Willy lui présenta un journaliste autrichien extrêmement drôle. Il avait à peine vingt ans et connaissait mille anecdotes sur les têtes couronnée de l’Orient et leurs harems. Il s’appelait Billy Wilder et allait devenir plus tard, à Hollywood, un des meilleurs cinéastes du monde avec des films aussi célèbres que Certains l’aiment chaud.

Marlène rencontra également un jeune auteur, Erich Maria Kramer. Celui-ci lui parla modestement d’un roman qu’il était en train de finir A l’Ouest rien de nouveau…

 

Il devait le publier sous le pseudonyme d’Erich Maria Remarque. Il était très attiré par Marlène, la trouvant mille fois plus séduisante que toutes ces vedettes du cinéma des années folles. A cette époque, ni le jeune romancier timide ni cette obscure chanteuse de revue ne savaient qu’ils deviendraient célèbres et encore moins qu’un jour ils s’aimeraient d’un grand amour.

Le jeune Erich aurait sans doute préféré aimer Marlène tout de suite, partir avec elle le soir même. Mais Marlène avait déjà une vie amoureuse bien remplie…

Si Marlène adorait voyager à Vienne elle aimait toujours autant y faire la fête.

Il faut dire que souvent, les soirées y étaient bien arrosées, tout le monde buvait trop. Et quand Willy avait bu, il faisait boire Marlène et chacun des deux trouvait l’autre encore plus beau, plus désirable.

 

Bientôt Marlène apprécia moins les baisers parfumés à l’alcool. Enivré, Willy devenait répétitif et ne pouvait pas s’empêcher de poser les mêmes questions maladroites et inopportunes sur sa vie intime avec son mari.

 

De plus en plus fatiguée par les longues journées de tournage, Marlène y cessa de sortir. Une voiture de la production la ramenait chez elle où elle retrouvait sa fille et son mari.

Un soir, comme elle dînait avec deux autres acteurs à la veille d’une générale, Marlène entendit parler d’un film important qui allait bientôt se tourner, et pour lequel ses deux camarades venaient d’être engagés.

Le film s’appellerait La Tentatrice ou L’Ange bleu. La jeune femme écouta attentivement. Peut- être y aurait-il un rôle pour elle ?

Le metteur en scène était autrichien, mais ses parents avaient émigré aux Etats-Unis quand il était encore enfant. Ses films tournés à Hollywood avaient obtenu de grands succès. Il s’appelait Josef von Sternberg. Et Il adorait la capitale autrichienne et y revenait souvent.

Le film, coproduit par les Américains et réalisé en Allemagne, allait disposer d’un budget énorme. Ce serait le premier film allemand parlant et chantant avec une distribution internationale. Avec de surcroît un voyage à Vienne…

Marlène les regarda en soupirant. Encore une occasion manquée… Eh elle aurait tellement voulu travailler avec un bon metteur en scène.

La conversation fut vite oubliée car, chaque soir, le spectacle battait son plein. Elle se couchait tard. L’après-midi, elle consacrait une heure ou deux à sa fille et continuait à faire tout son possible pour équilibrer sa vie sentimentale.

Deux semaines après la première, en arrivant au théâtre, elle trouva tout le monde en émoi : le cinéaste Josef von Sternberg en personne avait fait réserver des places pour lui, sa femme et ses assistants, pour voir sur scène les deux comédiens qu’il avait engagés.

 

Marlène joua comme d’habitude ni mieux ni moins bien que les autres soirs. D’ailleurs pourquoi faire des frais pour un metteur en scène avec qui elle n’avait aucun espoir de travailler .En quête d’une actrice pour le principal rôle féminin de son film, Sternberg s’était déjà rendu à Vienne. Il y avait rencontré à peu près tout le monde, et n’avait choisi personne. La photo de Marlène était passée entre ses mains. Il avait interrogé son assistant qui avait répondu :

« Ah oui ! Ses jambes sont bien, mais vous cherchez plutôt un visage, non ? » Et la photo de Marlène avait rejoint les autres aux oubliettes.

Sternberg sembla y reprendre intérêt en voyant la comédienne sur scène. Certes, il la trouva mal fagotée, mal maquillée, mais avec « du chien ». Elle avait « ça », comme on disait à Hollywood.

Il se pencha alors vers un de ses assistants placé devant lui : – Qui est-ce ?

Celui-ci consulta fébrilement son programme :

– Dietrich, Marlène Dietrich.

Sternberg répéta le nom pour le retenir. Ce qu’elle faisait n’était guère intéressant, mais il n’en avait cure, elle était probablement mal dirigée…

Après le spectacle, il se rendit dans les coulisses où les y attendait une coupe de champagne. On alla chercher les acteurs, très flattés d’être présentés au grand réalisateur hollywoodien.

Marlène n’était pas parmi eux. Sternberg demanda qu’on la trouve, mais Marlène qui s’était disputée l’après-midi avec son mari avait eu des remords pendant toute la représentation et désirait rentrer tout de suite chez elle pour faire la paix. Elle s’était démaquillée en vitesse et avait filé sans demander son reste.*

Dépité, Sternberg abrégea sa visite, prétextant un travail urgent à faire avant d’aller dormir. Dans le taxi qui les ramenait à leur hôtel, il demanda à sa femme ce qu’elle pensait de mademoiselle Dietrich, celle qui s’appuyait contre un portant et contemplait les autres d’un air indifférent. Elle l’avait à peine remarquée…

Quelques jours plus tard, un message urgent adressé à mademoiselle Dietrich, et signé Josef von Sternberg, priait Marlène de se présenter à son bureau.

Y a- il un petit rôle pour moi ? se demanda-t-elle.

Lorsqu’elle se trouva en face du fameux metteur en scène, elle fut quelque peu déconcertée : il avait l’arrogance d’un dandy. Autour de lui, Marlène reconnut le célèbre acteur Emile Jannings, des assistants aux visages insignifiants et serviles, et un homme

«plus collet monté que les autres» : le producteur.

Finalement, seul Sternberg lui souriait. Il la complimenta en lui signifiant qu’elle lui avait laissé une réelle impression.

Si elle connaissait sa propre valeur, elle n’en tomba pas moins des nues.

« Pourriez-vous me chanter quelque chose ? »

Il avait une très belle voix, douce, persuasive. Elle regarda Sternberg et trouva quelque chose de féminin dans cet homme qui la toucha immédiatement. Quelque chose de buté aussi, qui lui fit peur. Elle se mit à chanter un des airs de la revue de Broadway. Sternberg ne l’écoutait pas mais la regardait…

Il demanda alors à un assistant de la conduire à la réserve des costumes où on lui proposa une tenue plus « sexy » que sa robe en soie trop sage. Il avait touché là sa corde sensible car Marlène adorait se travestir.

Entre diverses fripes, elle choisit une tunique ultra-courte et pailletée. Quand elle revint dans le bureau, les jambes exhibées dans des bas résilles, le producteur plus que dubitatif lui tourna le dos en grommelant. Sternberg, lui, était tout sourire. Il indiqua à Marlène un piano droit dans un coin de la vaste pièce. Elle l’ouvrit et joua quelques accords. Sternberg s’exclama : « Et vous savez aussi jouer du piano ?» Sans répondre, Marlène interpréta le court prélude de Bach comme autrefois dans au restaurant à Vienne.

Et tandis que le producteur regardait sa montre, Sternberg était bouleversé par le spectacle de cette femme habillée comme une entraîneuse concentrée sur la musique classique. Puis Marlène chanta un de ses succès, un air parodique de la revue C’est dans l’air.

 

Séduit, Sternberg proposa à Marlène de tourner un bout d’essai. Le lendemain il l’attendait impatiemment. Quand il la vit, assise dans le fond du studio, il se demanda s’il serait difficile de tirer de cette fille timide tous les sentiments que le rôle réclamerait ? Non, c’était à lui de se montrer à la hauteur auquel cas elle serait un merveilleux instrument.

On la fit tourner une scène puis on développa la pellicule en hâte. En fin d’après-midi, Sternberg et tout son état-major visionnèrent les deux tests. Du producteur au dernier des assistants, tous tranchèrent en faveur d’une autre actrice, Lucie Mannheim.

Ils se retournèrent vers Sternberg installé au dernier rang de la minuscule salle de projection. Tout en enfilant son manteau, celui-ci déclara placidement : « Messieurs, je viens de choisir mademoiselle Dietrich pour interpréter Lola-Lola dans mon film.»

 

Toute sa vie Marlène fut persuadé que l’ambiance artistique de la capitale autrichienne influença ce choix décisif. Elle l ‘appela … »La magie de Vienne »!

Le tournage de L’Ange bleu devint fantasmagorique pour l’équipe. Mais Marlène, la première, pressentit combien le résultat serait phénoménal si elle s’en remettait entièrement à Sternberg, à son génie. C’était bien sûr la principale condition de la réussite.

Son metteur en scène très exigeant, se révéla très imbu de lui-même, méticuleux, pour ne pas dire maniaque. Marlène se plaignait souvent de lui quand on lui demandait de raconter ce qui se passait sur le plateau. Il faisait faire des répétitions à l’infini du moindre geste. Mais chaque fois, le résultat sur l’écran était fantastique.

Dans le fond, ce n’était pas pour déplaire à Marlène dont le souci de la perfection animait le jeu. Et, si elle n’aimait pas le rôle : une chanteuse de cabaret dont le corps excitant mène un homme jusqu’à la déchéance, elle passa outre, acceptant les yeux fermés, de faire tout ce que le réalisateur proposait ou imposait.

Sternberg, orgueilleux, avait largement minimisé la part de l’auteur du scénario : « N’importe quel autre roman m’aurait convenu. Ce que je fais, c’est un film ! Pas de la littérature! Et ne perdez pas votre temps à relire le livre. Votre personnage n’existera pas avec de la psychologie écrite. Il existera avec ce que je suis en train de faire de vous, grâce aux lumières et à mes directives. »

 

Il la convoquait souvent. Elle arrivait à une heure de l’après-midi, pas encore bien réveillée. Pourquoi désirait-il tant la voir, si ce n’est pour mieux la tenir sous sa coupe, lui parler encore de son personnage ou plus simplement parce qu’il l’aimait et ne pouvait pas se passer d’elle ? Si Marlène faisait mine de ne rien remarquer, l’autorité du réalisateur masquait de moins en moins la tempête amoureuse qui l’agitait. Mais elle n’avait aucune envie de tomber dans la banale histoire de l’actrice et du metteur en scène qui couchent ensemble, le temps du tournage.

Malgré toute l’emprise qu’exerçait le maître, la situation demeura inchangée jusqu’à la fin du tournage. Marlène continua à mener de front toutes ses activités (y compris les heures de palabre avec Willy son amant, qui devenait jaloux), Sternberg était de jour en jour plus amoureux.

Elle redoutait à chaque rencontre ses aveux. Mais le réalisateur s’efforça de n’en rien laisser paraître pour ne pas compromettre la fin du travail auquel il devait de consacrer toute son énergie. Il savait que la tension de cet amour inavoué passait dans le film et Marlène …

Puis le dernier jour de tournage arriva. Fatiguée par l’entêtement de Sternberg, l’équipe technique ne fut pas mécontente d’en finir. Commença alors le montage du film.

Le réalisateur avait tout fait pour que Marlène soit extraordinaire, et elle l’était. Il se souvenait avec fureur de la petite phrase condescendante du romancier Heinrich Mann en visite sur le tournage : « Ce sera grâce aux cuisses nues de votre actrice que le film connaîtra un succès mondial… »

Désormais, pour Steinberg comme pour Marlène, il y aurait un avant et un après l’Ange Bleu. Quelques jours plus tard la première à Berlin puis à Vienne fut un véritable triomphe. La salle debout, ovationna Marlène pendant vingt minutes.

Alors à Vienne Sternberg lui proposa de se retrouver pour un dernier dîner avec « son actrice » au cours duquel il lui demanda si elle était prête à le suivre à Hollywood. Il se faisait fort de lui obtenir là-bas un des meilleurs contrats possibles, et lui promettait de tourner un deuxième film avec elle dès qu’elle le voudrait. Il ajouta : « J’espère que vous oublierez la sévérité avec laquelle j’ai eu avec vous pendant le tournage.

– Au contraire, je vous en suis reconnaissante. Vous m’avez beaucoup appris.»

Puis ils partirent se promener à travers les rues de Vienne pour savourer cette ambiance particulière dont la capitale autrichienne garde le secret. Tous les deux parlaient d’une voix tremblante chargée d’émotion. Marlène se demanda tout à coup avec effroi s’il allait lui déclarer son amour. Elle ne se voyait pas en train de l’embrasser. Etait-il, du reste, homme à se contenter d’un banal « je vous aime » ? Ne venait-il pas de lui faire une beaucoup plus belle déclaration d’amour en lui demandant de venir à Hollywood

En la liant à son travail, à sa raison de vivre?

Ils se regardèrent longuement dans les yeux en silence. Le visage de Sternberg, pourtant marqué par une extrême fatigue lui apparaissait plus beau que jamais.

Marlène détacha l’une de ses boucles d’oreilles, chercha la main de Sternberg et la referma sur le bijou.

« Mon père les avait offertes à ma mère pour qu’elle me les donne un jour. Je les ai reçues à la naissance de ma fille.»

Puis elle se retourna, les larmes aux yeux, en s’efforçant de sourire.

Au retour de Vienne elle annonça à son mari son départ pour Hollywood avant la fin du mois.

Willy, l’amant éconduit, l’accompagna jusqu’à la gare. En guise d’adieu il lui souffla : « Hollywood remplacera donc dans ton cœur nos jours heureux, nos escapades…»

Sur le quai, les bras remplis de fleurs, elle embrassa fougueusement celui qui représentait pour elle tout ce qu’elle quittait : la vieille Europe, Vienne, sa famille et son passé.

À Hollywood, Sternberg exigea que sa chère protégée perde quinze kilos. Au bout de six semaines, grâce aux soins des masseurs et des maquilleurs de la Paramount, Marlène était méconnaissable et plus belle que jamais.

 

Ils vécurent quelques années de complicité amoureuse et artistique, puis chacun suivit sa route sans jamais oublier les sublimes moments passé à Vienne. Dans cette aventure, l’amour non consommé avait été cependant le plus fort.

Beaucoup plus tard en 1964, Marlène se rendit aussi à Moscou où elle reçut un accueil extraordinaire. C’est ce jour-là que, dans sa bouche, j’ai entendu pour la première fois parler « de la magie de Vienne « quand elle évoqua ses voyages lointains sur la scène moscovite.

A l’époque j’avais 13 ans.