Zoom sur

La mort atroce de Victor Hugo

Par Patrick POIVRE D’ARVOR Sofitel Winter Palace Luxor

Delphine de Girardin trônait en majesté. Autour d’elle les hommes s’éventaient ou s’épongeaient le front. Leur col cassé les empêchait de respirer à leur aise dans cette chaleur étouffante de la Haute-Égypte en mai. Mais comme chacun cherchait à plaire à la belle hôtesse, nul n’osa desserrer la cravate. D’autant qu’elle ne semblait pas souffrir elle-même de la canicule. Pas une goutte de sueur, pas un mouvement d’éventail. Elle souriait, droite en sa robe de taffetas et d’organdi, elle souriait en posant longuement son regard sur chacun de ces mâles qui la dévoraient des yeux et s’efforçaient, malgré la touffeur, d’alimenter une conversation languissante.

Le plus disert de tous était un égyptologue délicieux (délicieux en tout cas pour tous ceux dont il ne disait pas de mal, à savoir la poignée d’invités qui, sitôt quittés, retrouvaient le sort commun des têtes de Turc de François Tinville).
– Figurez-vous que, ce matin, j’ai reçu sur ce bateau un message de la baronne des Roches, notre doyenne et notre déesse à tous en matière d’archéologie. Elle m’y parlait de notre collègue d’Angles qui se remet lentement de sa chute de cheval.

« C’est bien vrai, me demandait-elle, il va s’en sortir ? Grands dieux, il va donc maintenant falloir que je tienne ! » Elle le hait.

L’assistance s’esclaffa, plutôt discrètement vu la chaleur écrasante, et Tinville reprit :

-À ce propos, vous connaissez l’histoire de ma grand-tante de Saintonge qui, au seuil de la mort, disait encore…

-Nous connaissons, cher François, coupa la belle Delphine, d’une voix douce et sans brutalité. Parlez-nous plutôt de ce futur Winter Palace qui s’édifie sur la rive droite.

Nous étions alors en 1886 et cette érection bien avancée  défrayait la chronique de la petite communauté française de Louxor, comme ce projet de tour Eiffel qui faisait déjà couler beaucoup d’encre dans le cours du Nil.
Le Nil qui coulait paresseusement autour de la dahabieh de nos héros, emportant avec lui toutes les ordures de cette petite ville de trois mille habitants, mais aussi roseaux et fleurs de lotus arrachés par le fleuve en amont. Évoluant au milieu des felouques, le bateau suscitait regards et convoitises pour sa silhouette effilée et ses deux mâts, mais surtout pour ses six cabines, exiguës mais somptueusement aménagées. On

n’avait encore jamais vu de cabines sur une felouque, fût-elle gigantesque.

Le déjeuner tirait à sa fin, aussi langoureusement que le fil de l’eau, jaunie de toutes les alluvions charriées depuis la source du fleuve roi des Égyptiens, celui de l’origine du monde. En ce temps-là, malgré les travaux de Burton et Speke, on n’avait pas localisé avec précision les multiples sources du Nil qui distillait ses premières gouttes au nord du lac Tanganyika, à plus de 5 000 kilomètres de Louxor…
En cette heure creuse de l’après-midi, le Nil se faisait donc assoupissant. Comme tous les jours, les travaux des archéologues britanniques s’étaient interrompus, malgré la solide endurance du peuple anglais, prêt à bouillir sous son casque colonial pour éviter de perdre la face. C’étaient les ouvriers indigènes qui décidaient de cette pause à partir de laquelle ils ne pouvaient plus travailler, tant le soleil était dur. Et comme le fleuve était émollient, comme la chaleur l’était davantage encore, tout le monde à bord de la dahabieh somnolait peu ou prou. Tout le monde sauf l’intarissable Tinville et sa charmante hôtesse qui ne semblait pas se lasser du babillage de cet homme si cultivé.

Et pourtant son verbe se tut soudain, le laissant bouche bée.

-Delphine, Delphine, cria-t-il après avoir repris ses esprits, retournez-vous. Cette jambe…

Un court instant, madame de Girardin, si pudique et si convenable en public, vérifia les plis de sa robe. Elle imaginait qu’elle avait pu laisser entrevoir un mollet ou un genou malséant en cette compagnie.

-Mais Delphine, derrière vous ! Dans le Nil, ce pied qui gigote, cette eau rougie…

Delphine de Girardin se leva et s’accouda au bastingage.

L’eau était rouge, certes, d’un écarlate qui tranchait sur le beige du fleuve, mais de pied ou de jambe, point.

En quelques secondes, les invités réveillés par les cris de Tinville se retrouvèrent côte à côte à contempler les eaux du Nil. Mais le courant était assez puissant et ils perdirent rapidement toute vision claire de la zone suspecte.

-Mais qu’avez-vous donc vu, cher François ?

-Là, dans votre dos, soudainement deux mâchoires. Je suis sûr qu’il s’agissait d’un crocodile.

-Des mâchoires ou une jambe, mon ami ? Ce n’est pas la même chose.

-Une jambe entre les mâchoires !

Il y eut sur le pont une sourde exclamation : Ah ! firent en choeur les invités. Certains d’entre eux, frappés d’effroi, reculèrent d’un pas. Et si le crocodile rôdait encore autour du bateau ? Et s’il n’était pas rassasié ?

François Tinville, habituellement si prolixe, était soudain devenu muet. Et blême. Ce fut à cette modification inattendue de son apparence que tous les passagers comprirent qu’il ne blaguait pas et que quelque chose de grave venait de se dérouler dans leur dos, à quelques centimètres d’eux.

-Mon ami, reprenez-vous, suppliait Delphine, éventant l’archéologue avec son propre chapeau. Prenez vos aises, poursuivait-elle, tout en commençant à dénouer sa cravate.

Tinville se redressa car sa pudeur de gentilhomme périgourdin s’en trouvait offensée.

-N’en faites rien, Delphine, tout va bien. C’était juste l’émotion.

-Alors dites-nous, qu’avez-vous vu précisément ?

-Précisément, c’est difficile à dire. J’étais tranquillement en train de vous parler – de quoi, je ne me souviens même plus, je suis un moulin à paroles – lorsque mon attention a soudain été détournée par un bruit sec et un grand clapotis dans le Nil. J’ai clairement vu une jambe qui semblait se débattre puis le museau d’un crocodile qui venait de refermer sa gueule sur ce pied. Après, l’eau est devenue rouge et je me suis évanoui.

-Non, mon ami, vous ne vous êtes pas évanoui. Nous étions là.

-C’était tout comme, j’ai perdu l’esprit mais je vous supplie de me croire. Tout cela, je l’ai bien vu !

-Nous vous croyons, cher François, et c’est bien ce qui nous inquiète. De deux choses l’une, ou il s’agit d’un nageur – et on n’en a encore jamais vu dans le Nil depuis Moïse et son petit berceau – ou il s’agit d’un membre de l’équipage qui se sera pris les pieds dans un cordage ou aura fait une fausse manoeuvre après notre courte escale de tout à l’heure devant le temple pour monter à bord le dîner de ce soir. Maître d’hôtel, pouvez-vous nous dire si vos troupes sont au complet ?

Le maître d’hôtel, qui s’était rapproché en se courbant pour recueillir les ordres de sa patronne, se mit à interpeller le chef d’équipage dans un sabir qui se voulait de l’arabe. Il y eut quelques vociférations sur le pont, puis à l’étage inférieur, suivies de conciliabules plus feutrés, et enfin le verdict du maître d’hôtel.

-Tout va bien, madame, tout le monde est à bord, les huit membres d’équipage, les quatre serveurs, le cuisinier et ses deux assistants, et enfin moi-même, si je puis me permettre, ajouta-t-il d’un ton aussi compassé que navré.

-Mais vous pouvez vous permettre ! D’ailleurs, voyez-vous, nous nous en étions rendu compte par nous-mêmes… Plus de peur que de mal, cher François, ajouta-t-elle en souriant, vous pouvez reprendre vos esprits.

Loin de se réjouir de cette bonne nouvelle, l’archéologue semblait peiner à retrouver son teint hâlé et sa volubilité.

-Delphine, je suis ravi pour vos serviteurs. Mais êtes-vous bien sûre que nous sommes nous-mêmes tous à bord ? Il me semble que nous devrions faire l’appel.

-Allons bon, nature inquiète. J’ai plutôt l’impression que tout le monde est là. Mais d’abord, combien étions-nous ? Je ne me rappelle pas. Je me souviens simplement que j’avais craint que nous soyons treize à table mais cela s’était arrangé à la dernière minute. Nous étions douze ou quatorze, je ne sais plus… Maître d’hôtel !

Le maître d’hôtel se rapprocha à nouveau, toujours aussi courbé, et chuchota un chiffre à l’oreille de l’hôtesse.

-C’est cela, donc quatorze. Eh bien, tout le monde est là : le baron de Thiers, Agathe de l’Eau-Vergeon, son délicieux mari, notre amie arménienne qui vient de mettre au jour une magnifique tête d’Aménophis III, sa généreuse mécène qui nous arrive tout juste de son château de Cognac, notre grand archéologue allemand, à qui nous pardonnons même la guerre de 1870, tant vous êtes exquis, cher Reinhard !…

L’assistance s’était détendue et recommençait à rire et à plaisanter.

-Je continue pour vous faire plaisir, François, nous avons encore la chance d’avoir gardé à bord l’ambassadeur Buhler et son épouse à qui je ne reproche pas de travailler dans un journal concurrent du mien… !

La comtesse Kauffman intervint :

-Oh ! Delphine, voilà vingt ans que je suis au Figaro, depuis qu’il est devenu quotidien. Et vingt ans que nous sommes toujours amies, malgré la concurrence. Nous l’étions encore quand votre père dirigeait Le Moniteur universel, puis Le Petit Journal, et enfin La France, je crois.

-Eh oui, quel dommage que vous n’ayez pas connu ma mère, disparue beaucoup trop tôt. Elle aussi avait énormément de talent. Figurez-vous qu’elle signait dans La Presse des chroniques très osées sous le nom de vicomte de Launay. Et tout le monde en effet croyait qu’il s’agissait d’un homme !

-Launay ! s’étrangla Tinville.

-Eh bien, mon ami, qu’est-ce qui ne va pas ? Vous n’aimiez pas les chroniques de ma mère ? Vous êtes pourtant beaucoup trop jeune pour les avoir lues…

-Mais ce n’est pas ça, Delphine, Launay, c’est justement le nom du directeur du futur Winter Palace dont nous parlions tout à l’heure. Et il n’est plus là !

-Oh mon dieu ! C’est en effet le quatorzième invité que j’ai convié juste avant que nous ne larguions les amarres. Je ne le connaissais que de réputation mais tout le monde m’avait dit que c’était un homme de qualité. Pardonnez-moi, je suis un peu superstitieuse. Treize à table, c’est au-dessus de mes forces.

Le pauvre homme, c’est moi qui lui ai jeté le mauvais oeil ! Chacun se taisait et certains, en leur for intérieur, avaient même entamé une courte prière pour le disparu.

-Mon dieu, mon dieu, continuait à se lamenter Delphine. Quelle mort atroce ! Tout cela est de ma faute. Il n’avait rien demandé à personne, je suis sûre qu’il avait même annulé des engagements pour pouvoir se libérer à déjeuner. Quelle sotte je fais avec ma superstition !

-Il n’est peut-être pas mort, risqua Tinville. Peut-être s’est-il assoupi dans une cabine. Launay ! cria-t-il.

-Launay, Launay, reprirent en choeur les autres passagers.

Il y eut à cet instant un branle-bas dans l’escalier. Quelqu’un montait.

-Ah, Launay, comme vous nous avez fait peur !

Mais ce n’était pas Launay. C’était le cuisinier qui tordait sa toque entre ses mains moites et qui semblait dans un état de grande excitation.

-Mahmoud, vous n’avez pas croisé monsieur Launay ?

-Non, madame.

Le chef ne semblait guère assuré de ses réponses et suait à grosses gouttes. Il s’épongeait le front. Jetant de brefs coups d’oeil sur ses côtés, il donnait l’impression de chercher une issue pour pouvoir fuir à tout moment. Bref, il avait une tête de coupable idéal, se dirent presque au même instant la plupart des invités de Delphine de Girardin.

L’hôtesse en profita pour continuer ses investigations et serrer de près le gaillard qui n’en menait pas large.

-Dites-moi, Mahmoud, vous n’avez pas l’air à votre affaire. Vous n’auriez pas poussé à l’eau monsieur Launay, par hasard ?

-Oh que non, madame ! se récria le cuisinier. Comment pouvez-vous me soupçonner d’une chose pareille ? Pour moi, monsieur Launay, c’est un modèle. Il m’avait même proposé de m’embaucher à l’ouverture du Winter Palace.

-Vous ne m’aviez jamais raconté ça, vous me faites des cachotteries, Mahmoud. Comment voulez-vous donc que je vous croie maintenant ?

-C’est pourtant la vérité, madame de Girardin. Je ne vous en ai pas parlé parce que je n’avais pas encore pris ma décision. C’était aujourd’hui le grand jour.

-Un grand jour en effet ! Vous n’avez plus de patron. Il a disparu dans le Nil, dévoré par les crocodiles. Pourquoi avez-vous fait cette horreur ? Vous allez finir vos jours en prison. Mes amis ici présents vont vous livrer à la police. Et si vous ne dites rien, c’est même la mort qui vous attend !

Les passagers de la dahabieh avaient fait un pas en avant pour cerner le cuisinier. Le gros homme s’agenouilla sur le pont en suppliant et délirant :

-La mort ! les crocodiles !

-Eh oui, mon ami, voilà ce qui arrive quand on pousse un homme dans le Nil. Mais peut-être l’aviez-vous tué avant ? Vous vous étiez disputé avec lui ?

L’aveu avait claqué comme une balle dans la moiteur de cette après-midi finissante. Les invités de Delphine de Girardin étaient interloqués. Leur hôtesse donna un ordre pour qu’on accoste au plus vite, devant le temple, juste à coté du futur Winter Palace. Et dans la seconde, elle reprit son interrogatoire.

-Vous l’avez donc tué avant de le jeter à l’eau ?

-Mais non ! hurla l’homme qui se releva brusquement. Je vous ai juste dit que, oui, je m’étais bien disputé avec lui, ou plutôt que c’était lui qui m’avait disputé. Moi je n’ai rien fait.

-Mahmoud, ça suffit ! répondit Delphine en haussant à son tour la voix. Il est grand temps que vous nous révéliez ce qui s’est réellement passé et ce que vous avez fait de ce pauvre monsieur Launay.

-Voila, madame, je vais tout vous dire…

Et le cuisinier se livra alors à une confession hallucinante.

Pour obtenir les grâces du directeur du futur palace dans lequel il souhaitait se voir embaucher, il avait accepté d’accéder à une étrange requête. Launay lui avait demandé ce qui ferait plaisir à Delphine de Girardin qui venait de l’inviter à bord de sa felouque si convoitée. Mahmoud avait répondu qu’il ne savait pas.

« Mais qu’aime-t-elle donc ? Quels sont ses goûts, ses distractions favorites ?

-Et écrire. Elle ne s’est pas remise de la mort de Victor Hugo il y a quelques mois. Elle a tout lu de lui et elle est en train de lui écrire une longue lettre posthume en forme de poème.

-Victor Hugo, dites-vous ? Eh bien, vous allez m’exécuter pour le dessert une pièce montée avec une statue de Victor Hugo. » Mahmoud était fort embêté. Il n’avait aucune idée de ce à quoi pouvait bien ressembler Victor Hugo. Il avait dépêché en urgence l’un de ses assistants chez le meilleur pâtissier de la ville pour lui demander de fabriquer un buste en chocolat de l’écrivain. La dahabieh devait s’arrêter quelques heures plus tard devant le temple de Louxor pour y embarquer les vivres du soir, ainsi que la pièce montée. La pâtisserie était arrivée, informe. Ce n’était pas un buste, mais une statue en pied, immense et ridicule. Victor Hugo ne ressemblait à rien, et surtout pas à un écrivain… Et le chocolat commençait à fondre ! Affolé, Mahmoud l’avait badigeonné de rouge à l’aide d’un sucre candi qui solidifiait le tout mais le résultat était quand même parfaitement lamentable. En découvrant la catastrophe, Launay, qui était descendu en cuisine pour réceptionner la marchandise à l’escale, était entré dans une grande colère. Il avait accablé d’injures le pauvre Mahmoud. Et, furieux, il avait décidé de quitter le bateau en prononçant ces mots que le chef n’avait pas bien compris :

« Vatel s’est suicidé pour moins que ça ! Moi, je n’oserai plus jamais me présenter devant madame de Girardin. Excusez-moi auprès d’elle, espèce d’incapable ! Et, bien entendu, oubliez ma proposition pour le Winter Palace… »

Mahmoud avait été inconsolable. Il avait pleuré à chaudes larmes, était rentré dans sa cambuse et avait jeté dans le Nil l’affreuse statue dégoulinante qui avait eu du mal à passer par le hublot tant elle était grande.

-Mais alors, cette jambe, dit Tinville qui avait retrouvé toute sa verve et que cette histoire amusait au plus haut point, cette jambe, c’était celle de Victor Hugo !

Tout le monde se mit à rire.

-Eh bien, ça me rappelle justement ma grand-tante de Saintonge qui adorait Les Misérables et qui…

-Oh non, cher François, laissez en paix votre grand-tante !

Le soleil déclinait à l’horizon, au-dessus de la Vallée des Rois. Le bateau se rapprochait du bord pour accoster au pied du temple, si majestueux en ses couleurs mordorées. Devant, un petit homme vêtu de blanc agitait son chapeau. Richard Launay, pris de remords, venait présenter ses excuses à sa belle hôtesse.

Et Victor Hugo pesait sur l’estomac d’un crocodile.