Zoom sur

Ce qui ne s’est pas dit à Bruxelles

Par Fouad LAROUI Sofitel Brussels Europe

-Bruxelles, murmura John…
…et quelque chose en lui susurra : « Drôle d’endroit pour une rencontre. » C’était irritant, ces phrases toutes faites qui surgissaient au fil de ses pensées. En l’occurrence, il savait bien d’où venait cette expression. D’un film, bien sûr. Un film français, avec Deneuve et Depardieu. Mais le plus souvent, ces fragments épars, il ne savait pas d’où ils venaient mais ils étaient bien là, soudain, énoncés clairement, surnageant dans le monologue intime qui accompagnait John du matin au soir, flot de mots dont il ne pouvait se déprendre qu’en fermant les yeux et en écoutant une sonate (« Encore ton Bach ! » soupirait Annie…) Dans le Volkskrant qu’il venait d’acheter en gare d’Amsterdam et qu’il lisait maintenant en attendant sur le quai le Thalys en partance pour Bruxelles, un article l’alerta. Des scientifiques avaient fait « un grand pas » dans la lecture des pensées. Nouvelle irritation.
Pourquoi parlait-on de progrès (un pas, c’est un progrès, non ?) quand la science faisait une avancée – tiens, « une avancée »…

– quand la science faisait une incursion (une intrusion) dans la tête des gens ? À ses élèves de l’université d’Amsterdam, John essayait d’inculquer le sens de la mesure : oui, la science, c’est encore ce que l’homme a de plus précieux (« Et l’art, M’sieur ? » – il avait
choisi d’ignorer, pour une fois, Guusje et sa frimousse piquée de taches de son et éternellement questionneuse…), oui, la science, c’est ce qui nous sépare de la barbarie, mais (il avait levé un doigt impérieux) il faut en établir les limites !

 

Il avait fini l’article du Volkskrant et le Thalys n’arrivait pas. Il consulta sa montre puis commença un cours imaginaire devant des ectoplasmes : « Ça veut dire quoi, « lire les pensées de monsieur Tartempion » ? Il a suffi que je pense à Bruxelles et la phrase « drôle d’endroit pour une rencontre » s’est formée machinalement dans ma tête. D’où vient-elle, cette idiotie ? On ne sait pas ! De connexions physico-chimiques dans cette masse spongieuse qu’on appelle le cerveau, d’une décharge électrique…
Tout cela s’est fait de façon automatique comme si j’avais poussé par inadvertance un bouton programmé, à mon insu, pour ouvrir une porte dérobée. (Coup d’oeil circulaire dans l’amphi pour s’assurer que les étudiants avaient compris l’image.) En quoi suis-je, moi, responsable de cet enchaînement ? ».

Le Thalys venait de se ranger sans bruit le long du quai. John se dirigea vers la voiture 11 devant laquelle se tenait un employé affable qui jeta un coup d’oeil à son ticket.

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