Zoom sur

On

Par Claude SERILLON Sofitel Essaouira Mogador Golf & Spa

On s’en va ?
Je préfère le nous. Mais il dit on. Jamais nous. C’est impensable pour lui de dire nous. Je le sais depuis vingt ans. Et depuis que j’ai vingt ans. C’est un homme sec, un homme raide. C’est un marin. Il peut rester des journées entières sans piper mot. Et c’est comme ça que je suis tombée amoureuse. Les garçons de mon âge parlaient tout le temps. Ils passaient des heures au téléphone. Ils passaient des heures à discuter. Je restais muette. Ils m’appelaient ainsi. La muette. Je venais les rejoindre. Ils disaient que j’étais abrutie par les livres. Quelquefois j’apportais un roman et je lisais dans mon coin. Dans le coin de la salle. Tous les soirs ou presque sauf le lundi parce que la brasserie était
fermée. Et aussi parce que le lundi je gardais mes frères, les petits, les jumeaux. Ils avaient deux ans. Mon beau père faisait les marchés. Lui il parlait tout le temps et insistait sur des phrases comme « faudrait pas que ça dure sinon », pas menaçant, juste un entêtement. Il devinait qu’il ne ferait pas long feu. Il revenait en début d’après midi, déposait des cageots de légumes et de fruits, des invendus au fond de la remise et allait se coucher. Je le croisai. Il m’a toujours regardé avec le sourire d’un homme gentil. Je ne me souviens plus de son prénom. De toute façon il est mort dans son sommeil. Il a été trouvé en fin d’après midi par ma mère. Elle s’était inquiétée de ne pas le voir quitter la chambre.
Ma mère était encore institutrice. Elle a pris sa retraite le jour de ses cinquante huit ans. Mes frères font des études. Enfin c’était avant mon histoire, avant l’accident, avant que je le rencontre lui. Mes frères comme ma mère ne m’ont plus adressé la parole, ils ont tourné la tête au procès et puis ils n’ont jamais su pour le marin. Ils l’auraient trouvé triste et sans intérêt. Ils se seraient moqués de moi et de cet homme qui ne valait pas grand-chose et qui n’avait rien à m’apporter.

 

Tu sais je ne suis pas bavard, je compte les mots. C’est toi que je cherche depuis longtemps. Une inconnue s’était il exclamée avec
un grand éclat de rire dans ses yeux noirs.

Il m’avait repéré à Paris, sur le quai du métro. J’avais l’air de ce que j’étais. J’enseignais l’histoire et la géographie. J’avais trouvé des cours particuliers à donner pour payer mon loyer en attendant je ne sais quoi et personne ne pouvait savoir que j’avais fait de la prison.
Je lui ai raconté tout de suite. Il a laissé passer des secondes, m’a demandé comment je voulais effacer ça.
Je ne l’effacerai pas.
Alors on va vivre avec.
C’est à cet instant là et parce qu’il avait dit ce « on » que je l’ai aimé.
Il va falloir que tu sois patiente. Je suis un lent.
Ce n’est pas vrai. Il accommode le temps avec l’orgueil d’un homme qui prétendrait ruser avec l’invisible.
Et moi j’attends avec ma certitude.
Quant il a décidé de partir on s’en va. Plus sur la mer mais toujours quelque part où les vagues viennent frapper le bord de terre. Les océans n’en ont pas fini, ils n’en finiront pas de pousser les rivages. Je comprends ce qu’il ressent. On est assiégé. On résiste. C’est comme ça qu’il m’a eue. Je n’ai rien calculé. Olivier est né en pleine terre, du côté des volcans. L’Auvergne. Il a un grand livre sur les volcans avec des photographies terrifiantes, des gens qui fuient en se tenant la tête, des gens qui se tiennent pas la main, des animaux aussi avec des yeux effrayés tandis que des laves rouges, très rouges, très épaisses sont à deux mètres d’eux, et puis des croquis, des coupes et des explications
sur des pages entières. Les volcans sont éteints mais toujours ils peuvent se réveiller. J’ai pensé qu’il me traitait comme une enfant.
Mais non, c’est sa façon d’émettre un doute, de jamais rester sur une certitude. Tu sais pas alors sois tu te tais soit tu doutes, tu poses la question sans chercher une réponse, tu la pose pour qu’on continue à chercher.

Il m’a montré son secret. Dans sa main. J’ai pensé qu’il avait trouvé un trésor. C’est tout comme a t il dit. Ses mains me faisaient peur. Trop lourdes, trop grandes, trop lavées. Quand il m’a touché la première fois je me suis retenu de crier. Il avait de la douceur au delà de ce que je pouvais imaginer. C’était un jour de février, il pleuvait sur la voiture où nous nous étions réfugiés. Il a commencé par la nuque et puis il a tourné autour des boutons de mon corsage. J’ai embrassé ses mains avant de me laisser prendre.
Déjà il l’avait.
C’est une croix du sud avec quatre étoiles, comme une boussole. Pour retrouver le nord ? Pour tout retrouver, toutes les directions
du monde là où ça se termine et puis là où il y a de l’infini.
C’était une croix de métal, assez grande pour couvrir sa paume.
Par là et il indiquait une des extrémités de la croix d’un signe de la tête que je cherchai aussitôt à interpréter, par là c’est la paix, l’autre en face c’est les enfants, et de chaque côté les morts et les vivants.
Plus tard, alors qu’il revenait d’une échappée il m’avait montré encore cette croix en me disant qu’il s’était trompé, qu’il le savait juste maintenant, que c’était pas les vivants, que c’était les amours. Il ne disait pas l’amour mais usait du pluriel. Pour pas avoir à s’expliquer. J’ai compris qu’il m’avait rejoint en suivant la direction des vivants et qu’il m’aimait plus fort mais qu’il n’était pas encore temps de l’avouer.
On s’en va !
Et par là !
On a pris nos sacs et je n’ai pas pensé qu’on reviendrait. J’ai pensé que c’était ainsi et que la vie me donnait des occasions rudement étranges. On allait vers la mer bien sûr, ça je l’aurai juré mais il s’est contenté de remettre sa crois dans sa poche. Il ne voulait pas la porter autour du cou comme d’autres marins qu’il fréquentait. Il y aura du vent a-t-il murmuré en coiffant sa casquette. Une américaine en toile bleu.

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