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Mais où est donc passée l’horloge du désir

Par Gonzague SAINT-BRIS Sofitel Fès Palais Jamai

Il était une fois dans l’histoire des rois un désir fou qui a voulu franchir la Méditerranée. La plus étonnante des demandes en mariage : quand le sultan du Maroc, Moulay Ismaïl, demanda de sa cour de Meknès au Roi-Soleil à Versailles la main de la princesse de Conti !

Au moment où Louis XIV commençait sa guerre de Hollande, en 1672, un jeune prince alaouite accédait au trône du Maroc et régnait fastueusement sur sa cour de Meknès. Tous deux seront des princes de légende, des monarques absolus à la poursuite des rayons du soleil. Tous deux vivront de longs règnes, de cinquante-cinq ans exactement. Moulay Ismaïl a toujours passionné les chroniqueurs et fasciné les historiens. C’est un de ces caractères controversés qui provoquent la curiosité, captivent les uns et sont honnis par les autres : « Les uns le dessinent tout noir comme l’encre, d’autres blanc comme neige. »

Le chérif aimait à se comparer au Roi-Soleil, sans jamais vouloir cependant se soumettre au reflet de son éclat. Durant les campagnes glorieuses du roi de France, il a osé, pour l’aider dans sa lutte acharnée, lui proposer le secours de ses troupes afin de combattre à ses côtés les alliés de la guerre de succession d’Espagne. Moulay Ismaïl ne doutait de rien et surtout pas de lui-même. Il demanda au Roi-Soleil la main de l’une de  ses filles naturelles, la princesse de Conti. Homme de conquêtes, Moulay Ismaïl, monté sur le trône, resta vingt ans à cheval. Ce fut un grand séducteur et un éternel amant. On lui a attribué entre huit cents et neuf cents enfants. Il eut plusieurs femmes, dont Zidana, une beauté à la peau d’ébène, Khnatta, une splendeur au charme venu d’ailleurs, sans oublier Rhamania issue d’une noble tribu de la région de Marrakech. Il ne faut pas omettre dans cette énumération sensuelle la captivante Jeannette, nommée aussi Bakkais, dont on peut encore voir la demeure à Meknès, qu’on appelait la maison de la Blanche. Ainsi était Moulay Ismaïl qui aimait le faste, les femmes, la guerre, et qui aurait aimé se contempler dans le miroir doré du Siècle des lumières.

Le Roi-Soleil se trouva bien embarrassé quand il reçut en son palais de Versailles l’ambassadeur Ben Aïcha du sultan du  Maroc, venu lui porter la demande en mariage… Pour toute réponse, il fit envoyer au souverain chérifien deux somptueuses horloges… Peut-être pour lui faire connaître l’art de savoir attendre ! L’un de ces chefs-d’œuvre du temps nous est encore connu, tandis que l’autre a mystérieusement disparu.

En me rendant au Festival de Fès des musiques sacrées du monde, je ne désespérais pas d’obtenir des indices pour savoir  où le retrouver. À mon arrivée à l’hôtel Sofitel Palais Jamaï, situé non loin de l’université El Karayouine, je mesurai avec quelle majesté ce palace dominait la médina de Fès, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Derrière les remparts médiévaux de cette capitale spirituelle et culturelle, où fut créée en 859 l’une des premières universités du monde, le palais se présentait comme une association subtile de pavillons, patios et fontaines semblant se fondre dans un jardin andalou parfumé de mandariniers et de citronniers. J’étais captivé par cette architecture arabo-mauresque avec plafonds et murs peints, myriade de voûtes et de niches, boiseries finement ciselées, mosaïques de céramique, broderies de stuc. Accueilli dans un  hall baigné de lumière, mon regard charmé par l’ornementation de ce palais fut aussitôt attiré par la piscine azuréenne. Je fus reçu par le directeur Denis de Schrevel, dont l’exquise courtoisie me rappelait celle des diplomates français, doués de cette même délicatesse pour avoir été en poste partout de par le monde. Il me parla d’abord de Fès, la ville aux toits verts, une des plus belles du Maroc, marquée par la présence historique des Andalous juifs et arabes, commerçants riches et lettrés, qui y ont bâti palais, jardins et médersas dans ce vallon fertile planté de vignes et de vergers. Après l’avoir écouté, je ne pus m’empêcher de m’ouvrir tout de suite à lui de ma quête de l’horloge perdue. Il ne parut pas surpris de ma demande et les jours à venir allaient me confirmer que lui aussi était peut-être en attente dans cette même antichambre du mystère…

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