Zoom sur

Un pigeon à Amsterdam

Par Tahar BEN JELLOUN Sofitel Legend The Grand Amsterdam

Il ne connaissait ni son nom ni son prénom. Il décida de l’appeler Pandora en hommage au personnage joué par la sublime Ava Gardner dans le film d’Albert Lewin. On se souvient que cette belle femme, de par sa magie et son érotisme, détruisait tous les hommes qui l’aimaient. Elle était d’une autre planète et appartenait au fameux Hollandais volant qu’elle rejoignait sur son bateau à la fin de l’histoire.
La Pandora marocaine n’avait certes pas cette magie ni cette poésie qui rendaient la destruction de ses amants inéluctable parce qu’elle appartenait à une légende et les hommes ne le savaient pas. La Marocaine était bien faite, une brune animée par l’amour d’elle-même, et décidée à en jouer jusqu’à faire baver les hommes et les mettre à genoux tout en pillant leur compte en banque. Mais cela il ne l’avait pas vu ni deviné. Ils dînèrent le samedi suivant au restaurant La Mer à la corniche de Casablanca. Elle était arrivée accompagnée d’une jeune étudiante en biologie qu’elle présenta comme sa meilleure amie. Elle n’était ni belle ni laide. Une fille quelconque, servant de faire-valoir à une femme qui avait encore besoin d’affirmer sa beauté. Après le dîner, ils allèrent dans une boîte de nuit à la mode. Il détestait ce genre de lieu, mais il tenait à ne pas contrarier Pandora qui lui donna le bras en marchant de manière à ce qu’il sente sa poitrine, ferme, contre lui. Tout d’un coup elle lui demanda : « Pourquoi tu ne t’es jamais marié ?

– J’ai été marié, mais ça ne m’a pas réussi. Le mariage est un drôle de contrat ; tout le monde le signe et puis le trahit. C’est le plus grand malentendu de l’histoire de l’humanité. » Elle éclata de rire.

Vers deux heures du matin, il n’en pouvait plus. À cinquante-huit ans, il n’avait plus d’énergie pour ce genre de soirée. Il leur proposa de les raccompagner. Pandora fit la moue puis se leva, suivie de sa copine. Elle insista pour qu’il les dépose près d’une station de taxis. Il comprit qu’elle ne voulait pas qu’il sache où elle habitait. Il se dit, elle doit avoir honte de son quartier. Il n’insista pas. En partant, elle lui fit la bise en effleurant ses lèvres. Il était si fatigué que de toute façon il valait mieux que la soirée se terminât ainsi. Ils échangèrent les numéros de téléphone. Pandora lui murmura dans l’oreille : « Une fois qu’on a fait l’amour avec moi, on ne désire plus aucune autre femme ! » Elle partit en courant pendant qu’il se demandait pourquoi elle lui avait dit cela.
Durant plus d’un mois, elle fut injoignable. Il laissait des messages mais elle ne rappelait pas. Il décida de ne plus lui téléphoner. Un soir, juste avant minuit, elle appela : « J’étais en voyage pour la société dans laquelle je travaille. » Il comprit que c’était un mensonge. Elle ne travaillait pas. Il le savait par déduction. Elle lui proposa de prendre un verre le lendemain. Il insista pour qu’elle vienne le prendre chez lui. Elle arriva accompagnée d’une autre fille, cette fois-ci plus jolie que l’étudiante en biologie, elle s’appelait Ibtihage et disait faire des études de notariat. Après tout pourquoi pas ? C’était plausible.

Alors qu’il était dans la cuisine en train de préparer le plateau des apéritifs, Pandora le rejoignit, se colla légèrement à lui. Il lui demanda pourquoi elle venait chaque fois avec une copine. Elle éclata de rire : « Mais c’est plus marrant à trois ! » Puis après un instant, elle dit : « Ne va pas t’imaginer des choses ! Nous sommes sérieuses ! ».

Il décida de jouer le jeu jusqu’au bout en se faisant passer pour le pigeon idéal. Pandora sortit un moment pour aller acheter des cigarettes. Elle tarda ; Ibtihage l’invita à danser. Il comprit que c’était une invitation à passer à d’autres plaisirs. Son amie ne revint pas. Il coucha avec sa copine qui était experte en acrobatie sexuelle. Il se dit : il n’y a que des Marocaines pour être aussi libres, aussi sensuelles ; sous des dehors de petite sainte préparant le concours de notariat, Ibtihage est un ouragan ! Au moment de partir, elle lui demanda s’il pouvait l’accompagner en voiture, ajoutant : « À cette heure-ci les taxis ne sont pas sûrs. »  Il s’habilla et remarqua que la fille attendait quelque chose. Il refusait de croire qu’une étudiante en notariat arrondirait ses fins de mois en se prostituant. Non. Pas d’argent. Il lui promit de lui faire un cadeau. Dans la voiture, elle n’ouvrit pas la bouche. Il la déposa dans une rue déserte et la vit courir avant d’entrer dans une maison.

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