Zoom sur

Rencontres Strasbourgeoises

Par Daniel ARSAND Sofitel Strasbourg Grande Ile

Tobias Véramian a voyagé par le train. Deux heures et des poussières entre lectures – un bonheur flottant mis en mots ; quelques pages dans une langue qui n’est pas la sienne et qu’il comprend ; quel adjectif pour désigner toute autre langue que la maternelle ? – et regard glissant sur les paysages qui défilaient au-delà de la vitre, au-delà de lui-même – plaine à l’herbe rase, d’un jaune grisaillant ; c’est l’automne ; et l’hiver déjà perceptible : forêts en houles déplumées. Il s’est levé très tôt, ce qui n’est pas dans ses habitudes car il lui est toujours douloureux de s’extraire de ses rêves, et il est un peu fatigué. Hier, il s’est endormi à plus de minuit. Il dévorait une histoire qu’un autre lui racontait, et de paragraphe en paragraphe il avait erré dans une joie tranquille.
Le train s’arrête dans la gare de Strasbourg. Terminus pour lui. Dès qu’il saute sur le quai, il est aux aguets. Il n’est plus très jeune, pas encore vieux, entre deux flots en quelque sorte, à l’entrée d’un pont, et depuis quelques années il a ancré dans l’évidence qu’il n’était pas immortel. Aux aguets, oui, sur la défensive aussi, puisque la proie d’un espoir angoissé, celui de pouvoir renouer avec son passé. Jadis, il avait écoulé trois jours dans cette ville de Strasbourg en compagnie de ses parents – Hagop, Lily, qu’il n’a pas une fois nommés ainsi ; c’était papa,
c’était maman. Des images surnagent de ce bref séjour. « Surnager » est un verbe qui ne rend pas justice à ce qui est, à ce qui demeure. Trop flou, trop réductible, trop mou, avec une odeur de défaite et une blancheur d’écume. Elles sont en lui, elles sont là, précises, piaffantes, depuis qu’il a accepté d’être reçu par un hôtel de luxe, le Sofitel, dans le cadre d’Escales littéraires. Il est écrivain. Il n’en finit pas d’apprendre à écrire, et c’est bon signe. Demain soir, au bar, dans le rougeoiement et le bleuissement des lumières, il aura à parler de lui, de l’homme qu’il
est, de l’auteur qu’il est peut-être, à parler de ses livres donc, de ses nuits intérieures traversées d’ombres, à parler également d’un midi absolu où les mots résonnent dans son tréfonds.

On est venu le chercher. Une très jolie femme dont le bleu des yeux évoque le feu, un bleu intensifié par une ancienne blessure, se dit-il. Douceur de l’air, camaïeu de gris. Ils se rendent à pied à l’hôtel. Il l’a voulu ainsi. Marcher, afin d’aussitôt respirer la ville. La très jolie femme lui montre des splendeurs architecturales en voie de disparition ou dernièrement restaurées ou simplement continuant à vivre leur vie de pierre après plusieurs siècles d’existence. Ils vont, ils vont et la ville se déploie devant eux, autour d’eux, palpite, est. Elle se dresse et sinue. Ils parviennent à la place Saint-Pierre-le-Jeune où rosit ici, verdit là, l’église protestante du même nom, et voilà l’hôtel et son vaste hall
– salle de bal d’un navire, pense-t-il. Il observe, il enregistre, il contemplera. Il n’est pas très familier de ce genre d’univers. Il sait qu’il est capable de s’y sentir chez lui. Tout est bien, alors. La directrice le reçoit. Madame a l’amabilité sans ostentation. Il est des sourires qui sont de vrais sourires, il est une élégance de l’esprit qui se perçoit immédiatement. Il s’entretient quelques instants avec elle, et c’est un plaisir. Ensuite il prend l’ascenseur avec la femme aux yeux bleus. Elle le conduit à sa chambre qui se révèle être une suite. Le lit est vaste. Le comparer à une île ne serait pas absurde. C’est donc une île, et un radeau, et un continent. Des meubles en acajou diffusent une rousse lueur.
Tout est bien, il se le répète. On le laisse seul. Il vagabonde aussitôt de pièce en pièce, petit prince venu d’ailleurs, et particulièrement chanceux.

 

Lily et Hagop ne sont plus. Il ne leur adressera pas une lettre pour leur décrire ce qu’il voit, ce qui s’exprime en lui par furtives émotions.

Il est l’heure de déjeuner avec Madame et Yeux-bleus. Il leur confie l’ancien voyage, il évoque ceux qui l’ont engendré. J’étais un enfant alors, leur dit-il. Le repas a une saveur de violette. Le café avalé, il est livré à lui-même.

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