Zoom sur

Santa Clara

Par Dominique FERNANDEZ Sofitel Santa Clara Carthagène

 

Oscar est un joli garçon brun, mince, bien découplé. Il joue au tennis, pratique la course à pied, fait chaque dimanche sans ralentir le tour complet du rempart. À ma question sur la statue, je lui vis, pour la première fois, une mine confuse. Il rougit, balbutia quelques mots sur la place de Cartagène dans l’art contemporain, puis consulta sa montre d’un air inquiet. Pour le tirer d’embarras, je le mis sur la chronique locale, l’histoire de la ville. Cartagène est fameuse par la résistance héroïque qu’elle opposa dans les siècles passés aux pirates français ou anglais. « Que pouvions-nous faire ? Nous dûmes subir la loi de ces bandits. L’Anglais Francis Drake fut le pire. Il exigea quatre cent mille
ducats de rançon et, comme la population ne put en récolter que cent sept mille, il mit à sac les palais, enleva les cloches des églises, rafla les
bijoux. Ce dédommagement ne lui semblant pas suffisant, il amena un canon devant la cathédrale et en démolit la façade… Mais au moins, continua Oscar, il y avait de l’ironie dans cet acharnement, un goût baroque de mettre le désordre et de ruiner nos efforts de nous amarrer solidement dans le monde. Gloire à ces hommes sans aveu mais non sans humour. Drake donna l’ordre d’épargner le beau saint Sébastien qui est resté à sa place.
Tu l’as vu à gauche de l’entrée de la cathédrale. « Les flèches l’ont assez puni » dit le pirate. Il n’y eut que de la cruauté chez les agents du Saint-Office. Tu n’imagines pas la variété et l’horreur des moyens de torture utilisés par l’Inquisition. Ils t’écartelaient, te pendaient à demi, empalaient ton menton sur une tige pointue, te mettaient un collier dont les pointes de fer tournées en dedans s’enfonçaient dans la chair et les os de ton cou. Ils arrachaient avec des pinces les seins des femmes. Tout cela au nom de la religion et de la sainte vérité. » « Les clarisses n’avaient-elles donc aucune influence? J’ai vu à Assise le couvent que sainte Chiara y avait fondé.

Un couvent rose à l’image de son âme. Sa prédication, imprégnée de l’enseignement de son ami François, n’était que douceur et amour, comme les paysages de l’Ombrie, les collines aux tendres ondulations. Elle confectionnait pour François des gâteaux et de menues friandises qu’il prenait plaisir à manger. » « En Italie, oui.
Mais passée en Espagne, santa Chiara étant devenue santa Clara, la différence du tempérament national entraîna un changement profond. Le sucre vira à l’aigre, le miel tourna en épices. Les clarisses devinrent batailleuses et dures… Excuse-moi, je m’étonne qu’elle ne soit pas encore arrivée. » Il se leva, alla jusqu’à la porte de l’hôtel, guetta dans les couloirs.

« J’attends ma fiancée, dit-il en se rasseyant. Où en étions-nous ? Les clarisses espagnoles…. Les premières arrivèrent au début du dix- septième siècle, à la suite d’un moine franciscain. L’ordre de sainte Claire restait sous la juridiction de celui de saint François. Quelle rude personne ce devait être que soeur Inès de la Encarnación ! Née à Cordoue, c’était une gracieuse jeune fille qui se mortifiait et s’enlaidissait à dessein,tant qu’elle n’eut pas obtenu la permission de prendre le voile. Reçue nonne à Séville, elle s’y ennuya. Une occasion se présenta d’évangéliser le Nouveau Monde. Elle s’embarqua pour Cartagène et veilla à la fin des travaux de construction de ce couvent, dont elle devint la première supérieure. Tempérament de fer, qui appliqua et fit appliquer les règles de l’ordre avec une sévérité inflexible. »

« À propos, sur la porte de ma chambre, est écrit : Celda de cesesion. Sur la porte de la chambre voisine : Celda de castigo. »
« Une religieuse prise en faute, on l’enfermait dans la « cellule de punition » après un séjour plus ou moins long dans la « cellule de ségrégation ». Chacune se soumettait au châtiment avec autant d’exactitude que l’abbesse avait mis de rigueur à le lui imposer.
Au siècle suivant, les clarisses donnèrent une preuve encore plus convaincante de leur caractère. Elles voulurent se soustraire à la juridiction des franciscains et prendre leur indépendance économique et financière, disposant de ressources beaucoup plus importantes grâce au montant des dots apportées par les novices, cadettes de grandes familles. Les franciscains, qui vivaient sur les richesses des clarisses, n’acceptèrent point leur décision. Ils obtinrent de l’évêque qu’il prononçât la Cessatio a divinis , c’est-à-dire l’interdiction pour les soeurs de
célébrer la messe ainsi que tout office divin. Elles ne se rendirent pas, se retranchèrent dans le couvent. Les franciscains encerclèrent l’édifice, coupèrent les approvisionnements et, sûrs de leur reddition, attendirent qu’elles capitulent. Elles soutinrent le siège avec une fermeté qui ne s’expliqua que plus tard, quand on eut découvert qu’elles communiquaient avec l’extérieur par un tunnel secret. Le supérieur des franciscains, mis en soupçon par l’allure d’un de ses moines, le suivit dans la rue, le vit descendre dans une cave et enfiler le souterrain où il avait une intrigue avec une clarisse. » « Il y aurait là, Oscar, la matière d’un roman. » « Oui, mais les péripéties d’une aventure psychologique aplatiraient la poésie des fantasmes. Nous n’avons jamais exploité cette légende, alors que nous rêvions tous, même avant le roman de Gabor, aux vingt-deux mètres et onze centimètres de la splendide chevelure de Sierva Maria de Todos los Angeles, cette petite fille déterrée lors des travaux dans la crypte de la chapelle. »

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