Zoom sur

Saudade

Par Irène FRAIN Sofitel Lisbonne Liberdade

Pleine comme un oeuf, Lisbonne. Le volcan islandais. Aucun avion n’arrivait, aucun ne repartait. Et personne ne savait quand le trafic reprendrait.

Les voyageurs, malgré tout, voulaient rentrer chez eux. Ils ont squatté l’aéroport. Mais certains — une bonne centaine, je pense — ont refusé de se comporter en otages du volcan. Ils n’avaient pas eu leur content de printemps portugais, ils ont regagné la ville, droit à la Praça do Comércio, où on les a retrouvés calés plein Sud dans les fauteuils des cafés-terrasses.
D’autres se sont offerts quelques tours supplémentaires dans les trams déglingués qui jouent aux montagnes russes entre la Graça et l’Alfama. Ou bien ils ont choisi de voir ce qu’ils n’avaient pas pu voir. Dans tous les cas, ils ont rejoint les hordes de touristes qui avaient déferlé sur Lisbonne juste avant la fermeture de l’aéroport et se retrouvaient bloqués, eux aussi. Pendant quarante-huit heures, on a vu beaucoup de Français dans les rues.
J’ai occupé une place assez particulière parmi ces touristes en perdition.

Je m’étais offert une petite escapade en solitaire mais à peine débarquée de l’avion, je m’étais sentie fiévreuse et je m’étais cloîtrée dans ma chambre d’hôtel. Assommée de migraines et de médicaments, je n’en étais pas sortie pendant deux jours. J’ai appris la nouvelle de l’interruption du trafic aérien par la télévision, au moment même où j’émergeais. J’ai appelé mon agence de voyages. « Rien à faire » m’a-t-on répondu. « Prolongez votre chambre d’hôtel. Pour l’avion, on vous préviendra. » Cette phrase m’a fait l’effet d’un cadeau du ciel. Je me sentais beaucoup mieux, j’avais faim, plus du tout mal à la tête et je tenais sur mes jambes. J’allais pouvoir profiter de Lisbonne.

Il était midi et il faisait beau, je me souviens. Rien qu’à y penser, je retrouve l’état délicieusement paradoxal qui fut le mien ce jour-là : encore un peu faible mais habitée d’un féroce appétit de vivre. Et d’appétit tout court. J’ai expédié ma toilette et foncé au restaurant de l’hôtel. À peine assise, j’ai commandé un porto rouge. Du Quinta do Noval Colheita 2000. C’est dire si j’avais retrouvé ma tête.

 

J’ai encore sa saveur en bouche, généreuse et noble. Chaque gorgée me rapprochait de la vie. Je la savourais, je ne voulais rien perdre de cette résurrection à petites lampées.

Puis j’ai passé ma commande. Le serveur avait remarqué que j’étais morte de faim ; pour me faire patienter, il m’a apporté une salade de poulpe et une énorme assiette de beignets de morue.
Je me suis ruée dessus.

Ça n’a pas échappé à ma voisine de table. Une Française, elle aussi. Esseulée, comme moi. Elle était sans doute en mal de conversation, elle a pointé mes deux assiettes :
— Les petiscos de l’hôtel sont magnifiques.
J’étais toute à mes poulpes, j’ai levé sur elle un oeil rond. Elle a corrigé :
— Les tapas, si vous préférez.
Puis elle a désigné le serveur et soupiré :

— Même ici, ils disent tapas. La mondialisation, il n’y a rien à faire. Alors que la langue portugaise est si riche ! Quel désastre…
Elle semblait habitée d’une nostalgie sans fond. C’est là que, pour la première fois, je me suis interrogée sur son âge. Je l’ai dévisagée.

Un lifting, malheureusement, l’avait rendue indatable. Et son élégance était parfaitement contemporaine. Elle se tenait très droite. Je me suis dit qu’elle avait dû être mannequin.

Cinq minutes plus tard, nous étions assises à la même table.
C’est fou ce que le volcan, pendant ces heures d’attente, a pu rapprocher les gens. La paralysie du trafic a engendré dans les esprits un vide insupportable, les gens se sont confiés au premier venu. J’ai été la première venue de Christine Garnier.

*

« Je viens à Lisbonne deux fois par an. Il y a longtemps, quand j’étais journaliste, j’ai décroché une interview de Salazar. Alors qu’il n’en donnait jamais. Imaginez le boucan qu’elle a fait, mon interview, le buzz, comme vous dites maintenant. D’autant que j’étais toute fraîche dans le métier. J’avais commencé comme mannequin. J’ai défilé pour les plus grands, Dior, Balenciaga, Jacques Heim. Un ami m’a dit : “ Tu ne peux pas faire ça toute ta vie. ” J’avais du chien et peur de rien, je me suis lancée. J’étais douée. Donc un jour, comme je vous ai dit, Salazar… J’ai vendu mon reportage dans le monde entier et ensuite, j’en ai fait un livre.
Salazar était aux anges, il m’a réinvitée et réinvitée, j’ai appris le portugais, visité le pays, je me suis attachée, je suis revenue des dizaines de fois. Alors ce matin, quand je me suis retrouvée à l’aéroport et que tout était bloqué, je me suis dit : “Je rentre à Lisbonne. Après tout, ici, je suis un peu d’ici ! ” J’ai appelé la réception de l’hôtel et l’affaire a été réglée en deux minutes. Je viens deux fois par an, ils me donnent toujours la même chambre. Au fait… Salazar… Vous savez qui c’est ?… »

1 / 10