Zoom sur

Saudade

Par Irène FRAIN Sofitel Lisbonne Liberdade

Je savais. Mais la vieille Garnier (je dis “vieille” parce qu’à mesure qu’elle avançait dans son récit, elle me paraissait émerger de temps tous plus anciens) ne m’a pas laissé le temps d’étaler ma science :
— Les gens prétendent que Salazar était un dictateur. Moi qui l’ai bien connu… Quel dévouement à son pays ! Vous êtes déjà venue au Portugal ?
— Non. Je viens d’arriver.
— Allez donc marcher une heure dans Lisbonne, vous allez voir. La ville tombe en ruines.
— J’aime les beautés délabrées.
— Et les gens ? Vous pensez aux gens ? À la vie qu’ils mènent ?

Je n’ai su que répondre. Elle s’en fichait. Elle était déjà revenue à Salazar :

— Le bel homme que c’était… Je l’ai d’abord rencontré au Palais. Quand il a fait son apparition, entièrement vêtu de noir et blanc, j’ai manqué de tomber à la renverse. Un peu plus tard, il m’a conviée à sa maison de campagne… Imaginez ça : personne n’était jamais entré là-bas. Une exclusivité mondiale !
Elle commençait à radoter, j’ai coupé :
— Ça se passait quand ?
Elle a eu un petit rire puis m’a lâché sur un ton assez cabotin :
— Nous lavons notre corps. Nous devrions par conséquent laver notre destin. Changer de vie comme nous changeons de linge.
— C’est une belle image.
— Ce que vous êtes drôle ! Enfin, voyons ! Ces phrases ne sont pas de moi ! Mais de Pessoa. La gloire de Lisbonne ! Mais avez-vous seulement entendu parler de Pessoa ?
— Oui, “Le Livre de l’Intranquillité”, “Le Marin”… Et… Je… Je ne sais plus…

Mon déjeuner tournait au grand oral. J’ai bafouillé :
Une fois encore, elle s’en fichait, poursuivait aveuglément son idée :
— Pessoa ne croyait pas au monde réel. Il ne se fiait qu’à ses sensations. Elles l’avaient averti que la vie était un millefeuille de vies. Il était persuadé que nous menons d’autres existences en parallèle. Des vies spectrales.
— Je n’ai jamais entendu parler de ça.
— Les gens ne savent plus rien.
Elle a eu un de ses petits silences nostalgiques. Puis elle a repris :
— Si Pessoa n’avait pas cru aux vies parallèles, il ne serait jamais inventé autant d’hétéronymes.

Le porto m’avait un peu ensuquée, j’avais du mal à la suivre. Elle s’en est aperçue :
— Comment, vous n’êtes pas au courant ? Et vous me dites que vous connaissez Pessoa ?

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