Zoom sur

Souviens-toi du désert

Par Patrick DE CAROLIS Sofitel Dubai Jumeirah Beach

La nuit cherchait à s’emparer de la ville mais Dubaï, l’insomniaque, défiait l’obscurité naissante. Du haut du 32ème étage, accoudé à la balustrade de l’immense terrasse, il humait l’air de la mer. Comme à chaque escale, il était descendu au Sofitel Jumeirah Beach. Il appréciait l’amabilité du personnel et adorait s’attarder dans l’impressionnante suite impériale qui lui était systématiquement réservée. A chacun de ses passages, il y déposait ses rêves et ses bagages. Jamais il ne dérogeait à la règle. Il aimait être reconnu et dans cette vie trépidante que le destin lui avait imposé, il tentait de recréer quelques habitudes rassurantes pour ne pas perdre tous ses repères.

Son existence était une suite ininterrompue de voyages, de contrats négociés sans aménité, de rencontres professionnelles anonymes, d’aventures sentimentales sans lendemain. Il ne se plaignait pas mais l’âge le rattrapait. Les rides s’accentuaient sur son visage glabre. Contrairement aux siens, il refusait de s’adonner à la mode des barbes fournies ou des moustaches avantageuses. Sa formation anglo-saxonne avait du déteindre sur son système pileux….Il sourit sans conviction à cette plaisanterie que ses frères lui répétaient.

Non, il ne regrettait rien de sa vie. Il était devenu un homme puissant, respecté et envié. La notoriété de la Waled AL. B. Corporation, société qu’il avait lui-même créée et qui portait son nom, s’étendait bien au-delà de son pays d’origine. Partout où il arrivait, on le saluait avec déférence. Son aisance financière jouait en sa faveur. Il n’était pas dupe mais sa richesse n’était pas son seul atout. Sa prestance, son regard aigu, la maitrise avec laquelle il déjouait les situations les plus complexes, forçaient l’admiration. Etait-il vaniteux pour autant ? Il avait toujours était lucide sur lui-même et son entourage. Peut-être deviendrait-t-il un vieux sage comme son père. Il avait du mal à l’imaginer. Ils étaient si différents, leurs destinées si opposées. Qu’avaient-ils eu en commun? L’appartenance à une même lignée, à une tribu qui se revendiquait de ses origines bédouines, à ce peuple du désert, fier et indépendant, dont sa famille était issue.

« Abou, abou,* je t’en supplie laisse la moi. Je m’en occuperai, je te le promets. Elle est si petite, si maigre, les vautours eux-mêmes n’en voudraient pas.. »

L’enfant fixait son père d’un regard de défi. Le père s’accroupit auprès de son fils et d’une main rêche dont la peau parcheminée luisait d’un reflet cuivré, caressa la fragile gazelle. Le corps de la victime tremblait sporadiquement. Elle gémissait doucement, la tête tournée vers le ciel. Sans doute devinait-elle que son sacrifice était inéluctable. L’atmosphère étouffante irradiait une clarté aveuglante. Le vent commençait à se lever et le sable giflait les visages du père et du fils dont les keffiehs voletaient dans l’air comme de longs oiseaux blancs.

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