Zoom sur

Tamuda Bay

Par Ludivine RIBEIRO Sofitel Tamuda Bay

« A cette heure de l’après-midi, le paysage est lavé de toute couleur, ciel et eau fondus en un même éblouissement… ».

Je referme le livre et le tend au journaliste. Vous devriez lire ce roman, je dis.  « Le même ciel ». Les réponses que vous cherchez sont dedans. On ne se méfie jamais assez des paysages. On croit que c’est juste un décor. On a tort.

Il pose le livre sur la table en zelliges, à côté de son thé à la menthe. Il s’en fout. Il louche tout de même sur la naïade en bikini fleuri, ses longues jambes repliées sur le bandeau glacé. Vérifie que son dictaphone tourne toujours. Chasse un moustique de la main.

– Comment est-ce arrivé ? répète-t-il.

Vraiment, vous devriez le lire, j’insiste. Cette fille a tout compris. Exactement comme si elle était dans ma tête. Ça ne vous est jamais arrivé de tomber sur un livre qui parle à votre place, comme si l’écrivain était votre double, votre âme sœur ?

Il fait encore chaud, sous les feuillages du Café Hafa, même si quelques lumières scintillent déjà au loin, dans la brume grisâtre qui descend sur l’océan.

On croit maîtriser le cours de sa vie, alors qu’on décide autant qu’une plume dans le vent, je lui réponds comme on lance un os à un chien, et il le happe tout pareil, l’air ravi, il sort même son stylo pour ne pas en perdre une miette.

Avec le temps, j’ai appris à connaître les journalistes. Je sais ce qu’il aiment. Et je sais aussi qu’on ne peut pas tout leur raconter.

–  Jimi Hendrix était peut-être assis à cette même table, sous  le même ciel, vous vous rendez compte ? j’ajoute pour faire diversion.

Il pourra insister tant qu’il voudra, je ne lâcherai rien. Comment comprendrait-il, de toute façon ? Certaines vérités ne se racontent pas, au mieux elles se vivent.

 

Cette année-là, j’étais encore dans mon ancienne vie, et même si elle brillait moins qu’avant, si les gémissements de ma guitare ne me projetaient plus à genoux dès la troisième chanson, si les filles ne hurlaient plus Leniiiiiii en arrachant leur culotte en dentelle, mais juste LE-NY-LE-NY en tapant des mains en rythme, leurs pupilles étincelant comme autant d’étoiles sous la scène, un tapis d’étoiles sombres et de cheveux qui volent, mes fidèles groupies, même si mes nuits n’avaient plus le même parfum de folie, de gin et de patchouli, c’était encore ma vie.

Tout allait plutôt mal, pour dire la vérité. Tu as besoin d’un tube, et vite, répétait Tampico, mon manager. On voit que ce n’est pas toi qui les écris, je grognais. Les feuilles mortes remplissaient la piscine, les factures s’amoncelaient de l’autre côté de la vitre avec un mimétisme étrange, et Mia m’avait quitté à la fin de l’été, mais ça, ce n’était pas forcément la plus mauvaise nouvelle.

En ce début du mois de novembre, je venais de donner un concert à Cadix, dans un théâtre à moitié vide. J’évitais de me l’avouer, mais je me produisais dans des villes de plus en plus improbables – où Tampico ne daignait même plus m’accompagner –, dans des salles de plus en plus petites, devant des fans de moins en moins jeunes. Déchirer ma chemise ne me semblait plus indispensable, quant à casser ma guitare, je n’y songeais même plus. J’avais perdu quelque chose en route, c’est une évidence, la foi, la rage, ou alors l’énergie de la jeunesse, tout simplement, mais ça non plus je ne me l’avouais pas.

Une Andalouse un peu ronde, dans une grande jupe imprimée de tranches de pastèque, m’attendait à la sortie des artistes. Elle avait la peau douce et très blanche, sa bouche sentait la fraise, et j’avais traîné avec elle toute la nuit, avant de prendre le car pour la prochaine étape de ma tournée, Tarifa, à l’extrême sud de l’Espagne.

Debout face au détroit de Gibraltar, ce vague souvenir de cours de géographie dont la réalité soudain devenait concrète, troublante même, une langue de mer glissant entre deux continents, si mince qu’on pourrait la traverser à la nage – d’ailleurs certains s’y essayaient, avec des fortunes diverses –, je pensais au roman de Marguerite Duras, trouver une femme riche et désespérée qui m’emmène sur son yacht et m’emporte loin d’ici.

Ce qui s’est passé ensuite, je suis incapable de l’expliquer vraiment. Etait-ce parce que cette ville ressemblait au Maroc tel que je l’avais toujours imaginé, avec ses façades blanchies à la chaux, ses ruelles étroites, ses effluves de terre chaude, de kif et de jasmin, ou alors était-ce le vent dément, les surfeurs, leur éclaboussante jeunesse, les cerfs-volants dans l’azur salé, une liberté contagieuse, je ne saurais le dire, mais quand j’ai vu ce bateau immaculé, puis les lettres écarlates comme dessinées au rouge à lèvres sur ses flancs luisants, Tanger-Tarifa 35’, j’ai acheté un billet et j’ai pris la mer.

« Prendre la mer comme on prend un femme », le refrain de mon dernier succès s’est mis à tourner dans ma tête, et j’ai passé la traversée à griffonner, comme possédé, habité par l’âme de Tanger avant même d’y avoir mis les pieds. J’allais écrire un nouveau tube, c’est sûr, j’allais enfin renaître de mes cendres.

Tanger. Danger. C’est là que Keith Richards vola Anita Pallenberg à Brian Jones, au printemps 1967. Ils ont à peine vingt-cinq ans, ils roulent en Bentley et portent des jabots de satin et des boas en plumes d’autruche, des gilets de mouton et de grands chapeaux. Envoûté par la spiritualité soufie et la musique jbala, Brian cherche l’inspiration et la transe à Jajouka, un village perdu dans les montagnes du Rif où tous les hommes sont musiciens, pendant que Keith et Anita traînent au Café Baba ou au bord de piscines en mosaïque turquoise.

Danger. Tanger. Tangerine. L’odeur des mandarines écrasées, leur écorce pourrie qui colle aux sandales. Tanger. Manger. Des cornes de gazelles, des dattes, des baklavas, des boutons de roses confits dans des tagines veloutés. Tanger. Tanguer. Tango.

Le taxi s’est arrêté si brusquement que mon front a heurté la vitre. Et c’est probablement là que tout a commencé. Pas à cause du choc, non, mais de la couleur.

Un cube bleu Klein, bleu roi ou Majorelle, un cube du bleu le plus bleu qu’on puisse imaginer, se dressait sur fond de ciel encore plus bleu, orné de sept lettres signifiant que je pouvais me trouver n’importe où dans le monde : SOFITEL.

« Un hôtel en bord de mer », j’avais demandé au chauffeur, qui avait hoché la tête avant de démarrer en trombe. En découvrant à présent le chiffre au compteur, je comprenais – mais un peu tard – que a) je m’étais endormi et que b) je me trouvais probablement bien loin de Tanger.

– Bienvenue à Tamuda Bay, a dit l’homme en livrée.

Tamuda Bay, très bien. Peu importe. Tampico s’est mis à clignoter sur l’écran de mon portable, que j’ai éteint aussitôt, et j’ai traversé les moucharabiehs géants menant au lobby comme on dégringole au fond du terrier du lapin blanc. J’étais désormais hors d’atteinte, de l’autre côté du détroit.

 

Ma chambre n’était pas un cube mais un rectangle. Un rectangle habillé de bois blanc, posé au ras du sable. La gracieuse créature qui m’avait accompagné babillait dans mon dos, air conditionné, safe, jacuzzi, pour la réception faites le 9, bouilloire, machine à café, s’il vous faut davantage de capsules il suffit de demander, et quand j’ai ouvert la baie vitrée, l’idée des 74 chaînes de télévision m’a fait rigoler.

Quand on sortait de la chambre, on entrait dans la mer. J’exagère à peine.

La Méditerranée s’étalait à mes pieds, immense et offerte, rien que pour moi, si proche qu’elle semblait non pas plate mais haute, un aplat de couleur s’élevant vers le ciel, un mystère, un peu comme de l’eau qui tiendrait debout sans verre autour.

Mais le plus bouleversant était sans doute de retrouver ici, si loin, la mer de mon enfance, celle de la bouée à tête de cygne et des bras de ma mère, la même exactement, mais non pas verte et capricieuse comme je l’avais toujours connue, non, une nouvelle version d’elle, immobile et bleue.

C’était la même mer, oui, et pourtant si différente, étrangement calme, distante, pas concernée par la plage, filant de gauche à droite, une passante. Etait-ce dû à l’étroitesse du détroit ? A une absence de courants ? Cette mer-ci semblait contenue dans un bol de sable, si sombre d’un coup, muette, sans vagues qui s’écrasent en léchant la grève, ou si peu, déroulant en biais son tissu plissé, ses dégradés de bleus, sans en gaspiller une seule goutte sur le rivage.

Très vite, elle a pris toute la place.

Les abords de ma chambre étaient hérissés de petits bananiers, de bébés agaves, de palmiers neufs qui un jour chatouilleront les étoiles, mais qui pour l’heure se cramponnaient au sol rouge, intimidés par le vent marin, aux côtés de yuccas fringants, écartant leurs doigts pointus dans l’air pur. Tout le charme émouvant d’un jardin débutant.

Les jardiniers, des femmes en tenue traditionnelle du nord marocain, sarclaient la terre rousse à longueur de journée, silencieuses sous leur chapeau bordé de pompons, invisibles et courbées comme des plantes exotiques.

Tout était là, devant moi. Un grand tableau rayé. Vert gazon, beige sable, bleu outremer, bleu turquoise, avec parfois une striure supplémentaire, blanc grisé, de mouettes alignées. Les peintres n’ont rien inventé.

Tout était là, et je n’avais besoin de rien d’autre.

 

 

Le matin je sortais avant l’aube, sur la plage obscure au goût de novembre encore, et j’attendais le lever du soleil sur la mer. Dans celle de mon enfance, le soleil plongeait au crépuscule, et jamais je n’avais songé qu’il puisse en être autrement. Chaque matin, je guettais donc ce rose époustouflant et incongru, ces nuées de sirop grenadine explosant derrière la colline de Cabo Negro.

Un émerveillement aussi intense que bref, car d’une minute à l’autre, tout redevenait d’un gris innocent, comme si rien ne s’était jamais passé, comme si on avait rêvé ou mangé des champignons interdits, et même imaginer ce rose devenait soudain impossible.

Je traînais alors sur la plage craquante de coquillages brisés, éclatés, non pas détruits mais transformés en autre chose, éventails mordorés, galets laiteux, ongles de nacre, dont je bourrais mes poches en me demandant où se cachait la violence de cette eau douce comme un étang.

Tous ces cadeaux de la mer me remplissaient d’une joie simple. J’aurais pu les ramasser par poignées entières, sans trier, cette abondance rendait fou l’enfant en moi – surtout ces coquilles caramel, parfaitement striées, dont on fait les soutiens-gorge de Vénus – et pour le calmer je me concentrais sur les minuscules carreaux de verre échappés à des salles de bains et des piscines inconnues, des hammams que je ne connaîtrais jamais, mais dont une parcelle reposait au creux de ma main.

Depuis quelle ville, par quel hasard avaient-ils fini à la mer, puis sur cette plage, après des jours, des mois ou des années de ressac, éclats de verre adoucis, opaques, polis, déclinés dans tous les tons de bleus et de verts aquatiques, aigue-marine, lagon, jade, iceberg, je cherchais les noms exacts en disposant mes trésors sur la table en marbre rond de la chambre, où pendant des après-midis entiers, comme en méditation, je puisais un étrange apaisement dans ces mosaïques éphémères.

Plus bizarre encore, je me surprenais parfois à m’étirer en regardant la mer, comme le font les personnes heureuses.

 

Certains matins, la couleur insensée du panorama, un concours de bleus dont personne ne sortait vainqueur, une surenchère de chaque instant, me faisait presque oublier le petit-déjeuner.

Pourtant je n’aurais raté pour rien au monde les délicieuses crêpes marocaines – les baghrir à la spongieuse texture de morilles, les lmsemen dodues et rondes, et mes préférées, les rghifa, moelleuses et croustillantes à la fois – nappées d’un divin mélange de miel, d’amande et d’huile d’argan nommé amlou.

Très vite je n’ai plus su ce que je faisais là, ni ce que je pourrais faire ailleurs, je n’avais plus envie d’écrire, plus aucun besoin, regarder le paysage pouvait suffire à remplir une vie, je le découvrais, les marbrures de la mer, si changeante qu’elle est un tableau à chaque heure renouvelé.

A Tamuda Bay n’importe qui pouvait devenir peintre s’il n’y faisait pas attention, tout abandonner, vendre son âme, perdre la tête et le reste, je m’en étais fait la réflexion dès le premier jour.

Les journées filaient comme le vent, si vides et si pleines à la fois. J’avais cessé de compter. Plus rien ne pressait. Je regardais la mer et ne sortais que très tard, pour dîner sur les coussins de velours safran du restaurant, toujours seul, avant de rentrer par la plage, sous la lune inversée des nuits orientales.

 

Un soir, alors que  je revenais d’un de ces dîners solitaires, j’ai aperçu quelque chose d’inhabituel. Tout l’était, depuis ce matin-là, alors ça ne m’a étonné qu’à moitié.

Pour commencer, il n’y avait pas eu d’aube rose à six heures du matin. J’étais resté un long moment sur la plage, hébété, à errer en compagnie des cormorans sur le  frais tapis de coquillages, espérant que le spectacle avait juste été différé, mais rien.

Un peu plus tard, vers huit heures, quand j’étais sorti sur la terrasse enroulé dans mon peignoir, la mer avait disparu. Effacée. Evaporée. Engloutie par le ciel. Ou l’inverse. Le tableau n’avait plus que deux rayures : une fine bande de beige, puis un gris bleuté dilué à perte de vue.

Toute la journée j’avais flotté dans le même état brumeux, comme si j’étais mystérieusement devenu le paysage. Et en rentrant du dîner donc, sous une lune anormalement grande – depuis des jours les journaux ne parlaient que d’elle, la Super Lune du siècle qui allait illuminer la nuit comme un projecteur géant – j’aperçus de la lumière suintant par la porte entrouverte de ma chambre. J’ai d’abord pensé à un voleur, mais que pouvait-on me prendre ? Peut-être était-ce Zohra, venue faire le service du soir à une heure absurde, ou cet insaisissable majordome qui remplissait parfois le jacuzzi de mousse et de pétales de rose, déposant une théière fumante à côté des serviettes de bain ?

En m’approchant, j’ai constaté que la lueur ne provenait pas de ma porte mais d’une autre, juste à côté, que je n’avais encore jamais remarquée. On entendait des voix, de la musique, ça semblait animé et joyeux, et j’allais risquer un œil discret quand quelqu’un m’a empoigné en disant mais enfin ne restez pas là, entrez, installez-vous, qu’est-ce que je vous sers ?

Sur le moment je n’ai pas vu grand chose. L’air était saturé de fumée, un brouillard mouvant qui ne rendait que plus aveuglantes les lampes-fleurs en Murano rose chair, tendues par des déesses nues en métal noir, dans une étrange odeur de velours et de poussière.

J’ai commandé un Tom Collins et je me suis laissé tomber sur un canapé constellé de trous de mégots, un peu étourdi par le brouhaha des conversations, et sans doute aussi par les cocktails précédemment sirotés au Koudiaz Bar.

– Jack est mon plus vieil ami, je ne permettrai pas que tu lui fasses du mal.

– Le mal n’a besoin de personne pour se faire, tu le sais bien.

Une fille brûlée comme un vieux toast, en santiags et chapeau de cow-boy, m’a demandé du feu. Elle était new-yorkaise, ex-photographe au Club Med, et aurait pu s’appeler Bonanza Jellybean. Elle buvait du chocolat dans une tasse ornée d’un lion ailé.

– Je trouve que les adolescents disent moins d’idioties que les adultes, ou du moins des idioties plus charmantes.

On entendait une voix de soprano en sourdine, des rires derrière de hauts dossiers, des tintements de verres, et pourtant l’endroit avait quelque chose d’une église, ce truc qui serre la gorge, une atmosphère épaisse qui parle de passé condensé, de tant de siècles et de gens serrés sur les mêmes banquettes, à échanger des baisers, des larmes et des prières.

J’étais en train de me dire que j’avais trop bu, et que je ferais bien de ramper jusqu’à la porte voisine, quand il est arrivé.

  • Avez-vous observé les murs bleus, juste avant quinze heures ?

Je les avais observés, bien sûr. J’étais même resté pétrifié, comme devant un tableau dans lequel on me proposait d’entrer. A cette heure de l’après-midi, le soleil y projetait l’ombre des yuccas, des agaves et des strelitzias avec une précision singulière. Des découpages de Matisse, j’avais pensé.

– Exactement, a-t-il approuvé, l’œil malicieux derrière ses lunettes rondes. Tout vient de là. Rien n’a plus été pareil après ce premier voyage, en 1912, vous savez ? L’orange sur le bleu, c’est celui des oiseaux de paradis. Le cocktail fauve. Et cette proximité de la Méditerranée et de la montagne, un peu comme à Nice, c’est troublant, vous ne trouvez pas?

Il mangeait une énorme tranche de gâteau, débarrassant régulièrement ses cuisses des éclats de pistaches et de sucre glace. Je me souviens de lui avoir expliqué que cette région nouvelle, en plein développement, s’appelle la Riviera marocaine. Puis plus rien. J’étais sur la plage, le soleil venait de se lever, et à la lisière du jardin, les moineaux étaient déjà perchés sur les pointes des yuccas comme des boules de Noël.

Comment sortir indemne de tant de bleu ? Il avait dit ça aussi, je m’en souviens.

Quand je lui ai posé la question, Zohra m’a affirmé qu’il n’y avait jamais eu de porte à côté de la mienne. Où voulez-vous qu’elle donne, cette porte ? a-t-elle gloussé en se postant de l’autre côté de la cloison. Vous seriez entré dans votre placard, monsieur.

Elle avait raison, bien sûr. Mais à mesure que la journée passait, les paroles de mon nouvel ami me revenaient. « La joie est dans le ciel, dans les arbres, dans les fleurs, n’oubliez jamais ça », m’avait-il dit, juste avant que son copain Paul – une sorte de dandy qui aurait plu à Mia, un grand type avec une mèche dans les yeux – nous interrompe. Ce Paul tenait à m’expliquer que c’est à Tanger que sa vie avait basculé. Il avait abandonné la musique pour l’écriture, et n’était plus jamais reparti.

– Vous êtes musicien, n’est pas ? Attention au grand virage, s’il n’est pas encore trop tard.

– Justement, je me sens comme un train qui aurait déraillé, j’ai répondu, et j’en ai été le premier étonné.

C’était l’exacte définition de mon état, même je ne me l’étais encore jamais formulé.

– C’est toujours comme ça que ça commence. Une histoire de rails.

J’essayais de comprendre, mais le bruit environnant n’aidait pas, les Tom Collins non plus, et avant que j’aie pu lui demander des précisions, l’étrange Paul s’était envolé au bras d’une voluptueuse rousse en kimono de soie verte.

Alors Zohra pouvait bien me raconter tout ce qu’elle voulait à propos de portes qui n’existent pas, je n’avais pas rêvé, tout de même.

Au début de mon séjour, ça me revenait soudain, c’est un pêcheur qui m’avait appris où je me trouvais. A M’diq. Le roi habite là, avait-t-il ajouté en tendant le bras vers l’extrémité de la plage où, je l’avais découvert, des hommes en uniforme montaient la garde.

– M’diq, ça veut dire petit passage, avait-t-il ajouté.

J’avais pensé au détroit, bien sûr. Mais s’il s’agissait d’autre chose ?

 

– D’accord, mais comment êtes-vous devenu peintre ? répète le journaliste.

Je l’avais oublié, celui-là, il semble du genre coriace. Il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire.  Avez-vous déjà regardé la mer à M’diq ?, j’ai demandé.

–  Non, sérieusement, nos lecteurs veulent savoir, insiste-t-il. Comment une rock star peut-elle devenir artiste peintre du jour au lendemain, sans avoir jamais appris à dessiner ni à manier les couleurs, et avec ce talent, cette magie qui fait qu’on vous compare aux plus grands, à Matisse, à …

On ne peut pas tout expliquer aux journalistes. Enfin c’est mon avis. Un instant j’ai envisagé la chose, mais franchement, comment lui raconter qu’après cette nuit étrange, dans le placard de ma chambre, derrière cette porte qui n’existait pas,  j’ai trouvé une paire de lunettes, de fines lunettes rondes cerclées d’argent qui sont devenues mon porte-bonheur, l’objet fétiche dont je ne puis me passer pour peindre.

Juste à côté, sur le parquet, j’ai aussi trouvé un bout de gâteau orné de pistaches, que j’ai offert aux cormorans dans le paysage limpide de ce matin de janvier, ciel et eau fondus en un même éblouissement.