Zoom sur

Impressions Hongroises

Par Anaïs JEANNERET Sofitel Budapest Chain Bridge

Encombrées de sacs informes qui se cognent et s’accrochent aux accoudoirs, deux passagères remontent péniblement le couloir de l’avion. L’homme derrière moi s’impatiente et me donne des coups d’épaule, espérant sans doute que je libère au plus vite le passage vers la sortie. Je me moque de la lenteur du débarquement, mais je suis furieux. Furieux contre moi. Furieux d’avoir accepté cette escapade au moment où mon éditeur me presse de rendre mon nouveau roman. Plus encore, je suis furieux de ne pas arriver à avancer dans mon travail, comme tétanisé depuis des semaines par la crainte de ne pas être à la hauteur de l’accueil réservé à mon dernier livre.
J’avais reçu l’invitation au cœur de l’été. Il s’agissait de passer trois jours à Budapest puis d’écrire quelques lignes pour un guide touristique. Je ne connaissais pas la ville, j’étais encore dans l’euphorie du succès. Je faisais découvrir la Croatie à Sonia. Elle riait tout le temps de son rire puissant, sa peau devenait chaque jour plus brune, plus douce, et j’aimais son corps inouï et son visage aussi changeant qu’un ciel atlantique. Nous passions les après-midis dans la fraîcheur de notre chambre à faire l’amour. Puis nous courions pieds nus sur les pierres blanches jusqu’à la mer et plongions dans l’eau profonde. Sans réfléchir, j’avais accepté la proposition. Puis je l’avais oubliée.
Sur la passerelle reliant l’Airbus à l’aérogare, et malgré les parois vitrées, je sens l’air glacial de décembre qui m’attend au dehors. Il est quatre heures de l’après-midi. Une brume grise éteint déjà la lumière du jour. L’idée de rentrer à Paris sans même sortir de l’aéroport m’effleure l’esprit. Si j’avais raté l’avion, si l’hôtesse n’avait pas fait rouvrir pour moi l’enregistrement, je serais chez moi, assis à mon bureau. D’ailleurs George Valenet, le directeur de la collection de livres de voyage, ne se trouvait pas à notre rendez-vous à Roissy. Il avait dû m’attendre, puis était reparti pensant sans doute que je ne viendrais plus.
L’aéroport ressemble à tous les grands aéroports du monde. Même foule pressée, mêmes enseignes, mêmes magasins qu’à New York ou Rome. Rien n’indique que je viens d’atterrir en Hongrie plutôt qu’à Singapour. Quelqu’un me tape sur l’épaule.
– Arnaud Milan ! Bonjour. George Valenet. J’ai cru que vous aviez changé d’avis et décidé de ne plus venir.
– J’ai failli rater le vol. Désolé.
– Heureuse que vous soyez là. Il m’avait bien semblé vous voir débouler dans l’avion, mais je n’étais pas sûre, j’étais assise tout au fond.
La femme me sourit. Cette femme qui se prénomme George. Je dois avoir l’air idiot car un éclair ironique traverse son regard. Sans doute est-elle habituée à surprendre ceux qui la rencontrent pour la première fois. Je l’avais eue au téléphone au mois d’août. Sa voix posée et plutôt grave, puis les quelques mails que j’avais reçus signés de ce prénom à la résonnance dénuée d’ambiguïté avaient suffi pour que, dans mon imagination, George Valenet prenne l’apparence d’un homme fluet. Mon accompagnatrice en est l’exact contraire. Longue silhouette pleine d’assurance, George est une blonde élégante, – ainsi qualifie-t-on les jolies femmes dès lors qu’on ne les désire pas. Ou qu’on a cessé de les désirer. L’adjectif avait sonné comme une insulte aux oreilles de mon ex-épouse. « Tu peux garder pour toi tes compliments de vieux mari. Avant, tu me trouvais sexy ! Maintenant tu me trouves élégante. » Le divorce avait clos le débat. Mais Elégante était devenu ce roman auquel je devais mon nouveau statut d’auteur reconnu, statut d’autant plus inhibant que je ne croyais pas avoir écrit là mon meilleur texte.
Alors que George indique l’adresse de notre hôtel au chauffeur du taxi, je pense aux trois jours que je vais devoir partager avec cette inconnue. Les choses auraient été plus simples avec sa version masculine. Je lui aurais d’emblée annoncé mon désir de visiter seul la ville pour mieux me laisser charmer par Budapest. Mais j’ai reçu une éducation où la galanterie n’est pas une option, et déjà ma guide déroule notre programme : le Parlement, les bains, une promenade fluviale sur le Danube, la synagogue, Pest, puis Buda, et demain soir, un dîner avec l’ambassadeur de France. Bien sûr, ajoute-t-elle, ce ne sont là que des propositions.
– J’espère que vous ne m’en voudrez pas, mais ce soir je dois retrouver un ami. Vous êtes le bienvenu évidemment, à moins que vous ne préfériez vous reposer.
J’essaie de ne rien laisser paraître de mon soulagement.
– C’est parfait, je vais en profiter pour travailler.
– Alors nous nous retrouverons demain matin. Dix heures, cela vous convient-il ?
J’arrive dans ma chambre. Happé par la vue, j’envoie valdinguer mon sac de voyage sur le lit. Budapest s’offre enfin à moi. Tout à l’heure, dans le taxi, je n’ai rien vu que l’autoroute entre chien et loup, puis le crachin givré qui effaçait les façades de pierre, et le Danube, sans doute plus large que la Seine, qui coupe la capitale en deux. La nuit est maintenant tombée et, à travers la baie vitrée, je découvre un tableau d’ombre et d’or. Sur la rive opposée, une église et un vaste palais illuminés surplombent le fleuve et la rive où je me trouve. En contre-bas, les ponts scintillent de mille feux. Sur ma droite, un monument tout en découpes et tours néogothiques projette son reflet ambré sur les eaux qu’il vient effleurer. Partout, sur les quais, dans les rues, les phares des voitures brillent comme des lucioles agitées. Autant de lumières qui éclairent une brume épaisse et basse. Enveloppée dans cette opalescence, la ville semble isolée du reste du monde, hors du temps. Depuis quand n’ai-je pas ressenti pareille ivresse, pareil sentiment de liberté ? Je suis ailleurs. Je suis dans un univers clos, animé par des agitations qui me sont parfaitement étrangères. Il me semble avoir atteint un pays irréel peuplé de lutins emmitouflés qui courent en tous sens. Ma rêverie s’interrompt comme explose une bulle de savon au moment où retentit la sonnerie de mon portable.
– Alors, c’est comment là-bas ?
– Ca a l’air pas mal.
– Il paraît que Budapest est très romantique. Je vais venir te rejoindre. J’ai trouvé un vol demain matin.
– Nous reviendrons une autre fois.
– Pourquoi pas maintenant ? On découvrira la ville ensemble, et je pourrai dormir contre toi. Je déteste dormir sans toi.
– Il s’agit de trois nuits.
– Justement, c’est très long.
– Non Sonia. Je vais profiter d’être ici pour reprendre le fil de mon roman. Il faut vraiment que je m’y remette. Finalement, ça tombe bien. A part flâner dans les rues, je ne serai distrait par rien.
– Je n’aime pas quand tu m’appelles Sonia.
– C’est pourtant  ton prénom?!
– D’habitude, tu me donnes des surnoms tendres. Sonia, c’est quand tu n’es pas amoureux.
– Ecoute, je ne suis pas là pour m’amuser mais pour travailler. On se parle plus tard.
Je raccroche dans une impression de déjà vécu. Arrive aussitôt sur l’écran de mon téléphone une photo de Sonia boudeuse. Puis un texto. « Puisque tu n’arrives pas à écrire ton roman, tu n’as qu’à en écrire un autre qui s’intitulera Sonia ». Je retiens un sourire au goût amer.
Au réveil, j’ouvre les rideaux. Je plisse aussitôt les yeux, ébloui par un éclat inattendu. Les flocons tombent sur la ville que la nuit a enseveli sous une lourde couche de neige. Tels deux traits de fusain, les contreforts des quais soulignent le gris-vert du Danube. Tout le reste est blanc, – les rues, les toits, les fumées qui s’échappent en volutes au-dessus des cheminées des immeubles, le ciel, la moindre particule d’oxygène. Je reste devant la fenêtre un long moment. L’hiver est une fête. Le froid ne m’atteint pas. La mort n’existe pas. Le temps est immobile. Ça ne dure pas, mon portable sonne. J’espère que George ne m’attend pas déjà dans le hall de l’hôtel. Mais je retrouve la voix enfantine de Sonia, cette voix à laquelle je ne me suis jamais vraiment habitué tant elle exagère notre différence d’âge. J’ai rencontré Sonia l’année dernière en participant à une émission de télévision pour laquelle elle travaillait comme assistante. Ses trente ans m’ont alors donné une sensation de puissance qui a rendu indolore le passage de la cinquantaine, cap qui plongeait mes amis dans la plus grande nervosité.
– J’espère que tu as passé une mauvaise nuit.
– A vrai dire, j’ai dormi comme une masse. Je suis sorti hier soir. Je me suis retrouvé dans un bar à ciel ouvert, dans une cour d’immeuble. Il y avait beaucoup de monde, c’était plutôt joyeux. Il faisait un froid polaire. Pour me réchauffer, j’ai bu deux verres d’alcool hongrois, un truc terrible. Quand je suis rentré, je me suis tombé en deux secondes.
– J’arrive ce soir.
– Non. Je dîne avec l’ambassadeur.
– Je t’accompagnerai. Ça me donnera l’occasion de mettre ma robe rouge.
– Pas de robe rouge, pas d’ambassadeur. Tu restes à Paris. Ici, il neige, tu n’aimerais pas. Je serai là dimanche.
Son silence est interrompu par un signal de double appel.

Je retrouve George dans le hall. Elle porte des bottes fourrées, un épais manteau, une grosse écharpe et un bonnet de laine enfoncé jusqu’aux yeux. Rien à voir avec la photo que je viens de recevoir de Sonia alanguie sur le lit. Chaque fois, je suis partagé entre gourmandise et agacement. Ce mode de communication me distrait de moins en moins. Dans les temps heureux, quand nous étions séparés quelques jours, ma femme et moi tenions chacun un journal d’absence. Lors de nos retrouvailles, nous lisions celui de l’autre. Les selfies que Sonia ne cesse de m’envoyer nourrissent ma nostalgie des phrases couchées sur le papier, de la course voluptueuse de l’écriture d’où peuvent naître les rêves plus fous.
– Bonjour Arnaud. Nous allons marcher, si ça vous va. C’est la meilleure façon de découvrir une ville.
George semble connaître parfaitement Budapest et me guide avec sûreté. Le crissement de nos pas sur la neige fraîche emplit le silence. Quelques voitures passent dans un chuintement. Ma guide ralentit parfois devant un immeuble, lève la tête. Je l’imite, et découvre alors une façade art déco, un bâtiment néoclassique, une église baroque.
Nous sillonnons les rues toute la matinée. La neige a cessé de tomber et les automobiles transforment les chaussées en lits de ruisseau d’eau noire. George s’arrête devant un bistro. Le serveur nous salue en hongrois et nous tend deux menus. C’est une langue incompréhensible qui ne ressemble à rien de familier, à part peut-être à la langue imaginaire de Game of Thrones. George commande quelque chose en anglais. Je ne sais pas quoi prendre, les noms des plats ne m’évoquent rien. Devant mon embarras, le serveur me suggère : « Take the same as your wife. » George semble ne pas avoir entendu. Elle regarde dehors. Impossible de savoir à quoi elle pense. « Ok, give me the same », dis-je pour que l’homme disparaisse.
Elle me laisse parler, ce que je fais trop volontiers, sans doute pour éviter le silence dont je la sens capable. Lorsque je la questionne, ses réponses nous ramènent aussitôt à moi ou à des sujets anodins. Sa confession la plus intime, c’est l’aveu de son amour pour les œuvres de Bosh et de Bacon. Je m’apprête à lui demander si ce goût vient du regard de ces peintres sur la tragédie humaine, mais elle est déjà passée à autre chose et m’apprend que la Hongrie a vu naître de nombreux photographes parmi lesquels Brassaï, Robert Capa ou Lucien Hervé. Pour le reste, j’ignore si elle est mariée, si elle a des enfants, ce qu’elle fait quand elle ne s’occupe pas de cette collection de guides touristiques. Ne rien savoir me convient et ajoute au sentiment de dépaysement. J’aime que cette femme garde son mystère. Je me contente de son sourire, un sourire calme et solaire.
Elle décide de m’emmener découvrir les bains Szechenyi avant que la neige ne fonde. Vu le temps qu’il fait, j’ai modérément envie de me mettre à l’eau, quand bien même celle-ci serait chaude. Mais je suis curieux de voir les fameux joueurs d’échecs, torse nu, corps immergé.
Nous passons brièvement à l’hôtel pour prendre nos maillots. Je trouve sur mon répondeur plusieurs messages de Sonia. Le dernier m’annonce qu’elle se prépare à aller dîner avec un ami, « Juste pour le plaisir de mettre ma robe rouge ». Je ne la rappelle pas.
Le métro m’évoque celui de mon enfance, lorsque tout était en carreaux de faïence et bois vernis. Mais c’est un métro miniature. En quelques minutes, nous arrivons au terminus. Nous retrouvons l’air libre au milieu d’un parc, et découvrons un grand bâtiment néobaroque dont le jaune foncé éclate dans le paysage enneigé.
Dans les vestiaires, les hommes, jeunes pour la plupart, parlent fort et s’apostrophent, et leurs voix résonnent dans le dédale des douches. Je me déshabille à toute vitesse, pressé de quitter ce lieu bruyant et humide sans avoir davantage envie de sortir presque nu dans le froid, de surcroit pâle et avec mes trois kilos de trop. A cet instant, je rêve de retrouver la solitude douillette de ma chambre d’hôtel.
Je pousse la porte qui mène aux bains extérieurs. Tout s’estompe face au vaste espace vaporeux cerné de murs ocre. Au contact de l’air glacé, l’eau à 38 degrés dégage un brouillard épais dans lequel se perdent les baigneurs. Ce décor surréaliste me coupe le souffle, autant par sa beauté hors du temps que par le saisissement thermique. J’avance sur la terrasse. Deux bassins entourent une piscine. Celui de droite est bondé, j’opte pour celui de gauche. La neige me brûle les pieds. Je cherche George dans cette évanescence. Mais sans doute est-elle encore en train de se changer. En me glissant dans l’eau chaude, je comprends aussitôt l’engouement pour ces thermes. Mes muscles se détendent. Mon souffle se libère. Malgré la promiscuité avec ces inconnus, j’ai l’impression de retrouver le monde amniotique. Chacun est immergé jusqu’à l’abdomen et déambule tel un astronaute en apesanteur. Une fille passe devant moi. Ses seins spectaculaires, à peine couverts par un minuscule haut de bikini, m’effleurent et s’offrent à mon regard avant d’être effacés par les volutes de fumée. Elle se dirige vers un groupe dont les hurlements de rire claquent tout près. J’ai juste le temps de remarquer son dos entièrement tatoué. Sonia elle aussi a un tatouage, un papillon multicolore posé sur sa nuque. Chaque fois que je l’aperçois, j’ai l’impression de voir une tache de sang.
– Arnaud !
Je me retourne. Pour ne pas les mouiller, George a relevé ses cheveux en chignon négligé. Je découvre ses épaules fines et carrées et son cou gracieux.
– Il y a un monde fou, semble-t-elle s’excuser.
– Vous ne m’aviez pas dit que nous allions dans une rave party !
Elle rit.
– Bien sûr que non. Vous ne seriez jamais venu.
– Et il n’y a pas un seul joueur d’échecs. Moi qui suis venu spécialement de Paris pour eux !
– Avec toute cette vapeur, ils auraient bien du mal à distinguer l’échiquier.
– En effet. Mais je pensais qu’il n’y avait ici que des vieillards perclus de rhumatismes !
– Il ne faut jamais faire confiance aux guides touristiques ! me glisse-t-elle dans un sourire.
Deux couples nous bousculent. Les garçons sont bodybuildés, les filles maquillées comme pour aller en boite de nuit. Ils se mettent à sautiller sur place en apostrophant de nouveaux arrivants.
La foule se densifie. Les corps se frôlent, les parfums se mêlent. J’attrape George par la main et l’entraîne dans un coin du bassin un peu plus calme. Nous avançons lentement dans une eau qui paraît de plus en plus chaude. Je fends l’opacité cotonneuse. C’est comme lorsqu’en avion, vu du cockpit, on rentre dans un bloc de nuages. On croit heurter un mur, mais non, il ne se passe rien. Juste une sensation fugitive de déséquilibre. Je suis pris d’un vertige… C’est agréable. Je pourrais fermer les yeux, je ne me perdrais pas davantage. Sonia… Elle est là. Devant moi. A demi-effacée dans la brume étouffante. Au milieu d’un attroupement, elle danse, la tête renversée en arrière dans une expression qui m’est inconnue. Je sursaute et me retourne dans un instinct d’évitement. Je me cogne contre George. Mes bras s’ouvrent, se referment sur elle, s’accrochent à elle. C’est si doux. Je sens sa peau contre la mienne. Mon cœur  s’emballe.  Il me semble la connaître depuis l’éternité.

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