Zoom sur

Trois jours avec Graham Greene

Par Jean-Christophe RUFIN Sofitel Legend Metropole Hanoi

Il était environ quatre heures du matin. Ce n’est pas un moment pour être dérangé, surtout dans un hôtel comme le Métropole. Même en pleine journée, le personnel s’y déplace sans aucun bruit. Pourtant, je ne rêvais pas : on grattait à ma porte.

J’étais à Hanoi pour prononcer une série de conférences scientifiques et l’hôtel, partenaire de la manifestation, me traitait en invité de marque. La suite qu’on m’avait attribuée comportait un grand salon et une chambre. J’étais couché dans l’immense lit, sous un baldaquin tendu de percale bleue et jaune. Ma femme était partie le matin même pour Haiphong et je devais la rejoindre trois jours plus tard, pour visiter la baie d’Along. J’avais le lit pour moi tout seul. D’habitude, c’est le genre de situation qui me plait : je m’étale, je prends mes aises, je dors en travers. Mais le lit du Métropole était si vaste, si moelleux, si fourni en oreillers de toutes sortes, que la solitude y prenait un caractère inquiétant et m’empêchait de dormir profondément.
Les premiers grattements m’éveillèrent. Je crus à un mauvais rêve mais quand ils se reproduisirent, je n’eus plus aucun doute : quelqu’un touchait à ma porte. J’allumai, enfilai un

peignoir et glissai dans la pièce voisine. L’oreille collée à la porte, j’attendis. Le bruit reprit.

-Qui est-ce ? Que voulez-vous ? chuchotai-je, sans grand courage.

-Humm ! Please…

La voix qui me parvenait à travers le bois épais était rauque et grave. Sans doute un Américain ivre qui ne retrouve pas sa chambre, pensai-je. Ou que sa femme a mis dehors. Cette idée m’inquiéta davantage.

J’entrouvris prudemment la porte.

Le couloir lambrissé était éclairé de loin en loin par de grosses lampes de porcelaine. Un homme de haute taille se tenait devant moi. Je ne distinguais pas ses traits. Il était vêtu d’un long imperméable serré par une ceinture.

-S’il vous plait, me dit-il sur un ton suppliant.

Il tourna la tête vers le couloir, comme pour voir si personne ne l’avait entendu.

-C’est bien la suite « Graham Greene » ici ? demanda-t-il, en désignant du menton la plaque de cuivre vissée à côté de la porte.

-En effet.

-Alors, il faut me laisser entrer. Je vais vous expliquer.

La vue du long couloir silencieux m’avait bizarrement rassuré. Il me rappelait que j’étais dans un palace, le plus célèbre d’Indochine, que plus de six cents personnes y étaient employées et qu’au moindre cri, un bataillon de vigiles ne manquerait pas d’accourir. Je ne risquais rien. J’ouvris la porte et l’homme entra. Il avait l’air épuisé et je le vis s’affaler sur le canapé, en poussant un soupir de soulagement.

Le salon était équipé d’une grande table sur laquelle huit personnes auraient pu diner à l’aise. Chaque soir, un assortiment de macarons et d’amuse-gueules y était déposé, accompagné d’un Bristol sur lequel était expliquée leur composition. Je vis l’homme loucher vers le plateau et je le lui tendis.

-Servez-vous. Je vous fais du thé ?

-Volontiers, dit-il pendant qu’il se penchait vers les gâteaux.

Il en mît un dans sa bouche et se redressa en émettant un grognement d’extase.

-Dieu, que ces gens-là savent vivre !

Je le dévisageai : c’était un octogénaire au visage émacié, le cheveu rare peigné en arrière. Son teint était d’une pâleur extrême et ses yeux cernés de violet. Il parlait bien le français avec un fort accent britannique. Il me faisait penser à quelqu’un. Mais à qui donc ?

-Allez-vous m’expliquer, maintenant… ?

J’avais éteint la climatisation pour la nuit. La chaleur moite d’Hanoi avait pénétré peu à peu dans la chambre. Je transpirais mais la peau de mon visiteur restait sèche.

-Graham Greene, dit-il.

Il but une gorgée de thé, en faisant une grimace.

-Oui, confirmai-je, c’est bien la suite Graham Greene. A l’étage au-dessus, il y a aussi la suite Somerset Maugham et quelque part, je crois, la suite Charlie Chaplin.

L’homme haussa les épaules.

-Ridicule, grommela-t-il. En tout cas, Graham Greene, c’est moi. A ce moment-là, enfin, tandis qu’il fixait sur moi ses yeux délavés, je compris. Je me levai et allai décrocher le cadre qui se trouvait près de la porte de la chambre. Il présentait la photo d’un homme d’une quarantaine d’années, les yeux braqués sur l’objectif mais sans sourire. Dessous était écrit : Graham Greene 1904-1991. Graham Greene, l’auteur mondialement célèbre du Rocher de Brighton, de Notre agent à la Havane et de tant d’autres romans, le scénariste du Troisième homme… Je posai le portrait sur mes genoux et regardai mon visiteur. C’était bien les mêmes yeux et tout le visage correspondait, quoique le temps se fût employé, en le creusant de rides, à le rendre méconnaissable.

-… murmurai-je.

-Eh oui, soupira mon hôte, en se trémoussant pour dégager la ceinture de son trench-coat. Vingt et un ans que je suis mort. C’est cela que vous voulez dire ?

Comment répondre à une question pareille ? Et d’ailleurs, était-ce une question ? Il m’aida.

-Je vais vous faire une confidence, dit-il. Je n’ai pas voulu refuser votre thé mais je n’apprécie guère ce breuvage. Vous n’auriez pas un bon whisky ?

Comme j’hésitais, il ajouta :

-Même un mauvais, d’ailleurs.

Je fouillai partout, trouvai des jus de fruits, du vin rouge mais pas de whisky. Je voyais qu’il y tenait et j’appelai le room-service. En moins de trois minutes, malgré l’heure, un serveur était là et déposait sur la table une bouteille de Single malt. Dès que l’employé fut sorti, mon visiteur ouvrit la porte des toilettes dans lesquelles je l’avais enfermé. Il était doublement heureux : pour le whisky d’abord et pour notre complicité désormais indéfectible. Je l’avais caché une fois ; il me faudrait continuer…

Il avait ôté son imperméable, découvrant un costume en toile à veston croisé. Une cravate club étroite était nouée lâche sur sa chemise à col pointu, passablement jaunie.

-Excusez-moi de vous demander cela mais… qu’avez-vous fait depuis 1991 ?

Il tourna vers moi ses yeux délavés, au fond desquels le whisky avait rallumé une faible flamme.

-C’est une bonne question. Que font les morts ? Je me la suis souvent posée. Avant… Je suppose que vous imaginez l’au-delà comme une interminable maison de retraite. Le « repos éternel »…

Il eut un petit rire affreux, la bouche entrouverte. J’eus l’impression qu’il était vide à l’intérieur, comme si je n’avais eu devant moi qu’une enveloppe. Pourtant, il lampait son whisky avec entrain et je dus bientôt le resservir.

-Malheureusement, reprit-il, je suis obligé de vous détromper. Ça ne se passe pas comme vous pouvez l’imaginer. Ce n’est pas l’harmonie, le bonheur et la béatitude. Pour vous dire les choses tout net : on s’ennuie ferme.

-Pendant la retraite aussi, parait-il.

-Rien à voir ! Les retraités sont libres. Ils peuvent bouger, se mélanger aux autres, voyager.

Il se pencha en avant et me souffla dans le nez une haleine glaciale de cave.

-Ils peuvent encore commettre des péchés, ajouta-t-il d’un air gourmand.

 

Puis il se redressa et son visage reprit une expression navrée.

-Aussi bizarre que cela puisse paraître, compte tenu de la vie que j’ai eue, on m’a placé au paradis. A cause de mon roman  » La puissance et la gloire », sans doute. Ce n’est pas le seul malentendu auquel ce livre aura donné lieu. Il soupira.

-Enfin, le résultat, c’est que je suis entouré de gens admirables, claironna-t-il avec une emphase comique, de véritables saints. Rendez-vous compte : pour la plupart, ils méritent d’être là. Toute leur vie, ils ont été gentils, polis, généreux, tempérants, dévoués. Ils n’ont jamais dit de mal des autres. Vous imaginez-vous ce que c’est de passer son temps avec des gens comme ça ? Surtout moi, qui ai toujours eu les innocents en horreur !

Je vis qu’il cherchait des yeux quelque chose pour se calmer. Il avisa un petit paquet de chocolats, disposé comme chaque soir sur un guéridon.

-Vous permettez ?

Sans attendre ma réponse, il avait ouvert fébrilement la pochette et fourré deux morceaux dans sa bouche.

-Je ne peux pas vous en dire tellement plus sur ce qui se passe là-haut, conclut-il en prenant un air important.

Il doit réserver ses informations pour le MI6, pensai-je méchamment. Même mort, un Anglais reste un Anglais.

-Enfin, soupira-t-il, ce sont quand même de braves gens. Je veux parler des organisateurs. Ils font ce qu’ils peuvent pour nous contenter, malgré tout. Mon malaise ne leur a pas échappé. Malheureusement, ils ne disposent pas de ce qui me manque. Ce sont des choses trop… terrestres.

Le jour commençait à poindre à travers les persiennes. De faibles bruits de klaxon nous parvenaient malgré les doubles fenêtres.

-Alors, voilà : ils ont décidé de m’accorder une permission. Tous les vingt ans. Je sais, à partir de 1991, ça aurait du être l’an dernier. Mais la bureaucratie, vous savez…

-C’est vous qui avez choisi de venir ici ?

-Oui, et j’ai eu du mal à me décider, croyez-moi. J’ai connu bien des pays pendant mon existence. L’Afrique noire, l’Amérique latine, le monde arabe, l’Europe entière… J’ai eu le temps de me souvenir en détail de tout. Et finalement, je suis parvenu à la conclusion qu’aucune de ces destinations, malgré leur intérêt et même leur charme, ne m’était indispensable. J’allais dire vitale.

-Sauf le Vietnam.

-Exactement ! En y réfléchissant bien, au milieu de tous ces joueurs de canastas, ces dames patronnesses, ces pasteurs altruistes, je me suis dit que pour moi, le véritable paradis, c’est l’Extrême-Orient.

-Et pourquoi ici, particulièrement ?

-Le choix a été difficile. Mais le Vietnam a quelque chose de bien particulier. C’est un pays où il y a tout : le raffinement et la cruauté, l’intelligence et la résignation, l’excrément et le parfum, la perversité et la naïveté, la détermination la plus farouche, d’un Ho Chi Minh par exemple et la passivité la plus totale, celle des conducteurs de cyclo-pousses.

-Il n’y a plus de cyclo-pousses, sauf pour les touristes.

-Ah, lâcha-t-il rêveusement. C’est possible. Je ne sais pas. Je suis arrivé directement.

-Et pourquoi avoir choisi Hanoi ? Vous avez plutôt vécu à Saigon.

-J’ai habité Saigon par défaut : à cause de la guerre, en 51, le Tonkin était le terrain de jeu des militaires. La presse y était conduite sous bonne garde. Et moi, vous savez que j’étais vu comme un espion.

-Quelle idée !

 

Il ne releva pas l’ironie de ma remarque.

La vérité, c’est que je préfère de beaucoup les gens du Nord dans ce pays. Ils sont plus profonds, plus volontaires, plus attachants, pour autant que l’on puisse faire des généralités. Et leurs femmes sont dures comme des pierres mais lisses au toucher…

Des souvenirs parurent l’assaillir et, peut-être pour cacher son trouble, il se leva et alla jusqu’à la fenêtre. A travers les fentes du volet, il contempla le square, avec sa fontaine en pierre.

-C’est fou comme les Français ont le chic pour répandre partout leurs sous-préfectures. On se croirait à Marmande…

Soudain, il ouvrit la fenêtre et rabattit les contrevents. Je me précipitai.

-Il vaut mieux que vous ne vous montriez pas. Ou alors, allons voir carrément les employés de la réception et annonçons-leur que vous êtes ici.

-N’y pensez pas ! Ils ne vous croiraient jamais. Et si, par extraordinaire, vous arriviez à les convaincre de mon identité, ils me feraient un programme d’enfer avec conférences, signatures et rencontres officielles. Je ne veux pas qu’ils me gâchent mon séjour.

Il vint se rassoir. La lumière du matin l’éclairait en plein mais il l’arrêtait à peine. Il me semblait qu’on aurait presque pu voir à travers.

-Mon intention est claire : quand j’ai arrêté ma destination, Hanoi, je me suis dit que s’il y avait une chose dont j’avais véritablement envie, c’était de passer le temps qui me serait donné ici, à l’hôtel Métropole.

Il poussa un soupir, en regardant voluptueusement le décor de la suite qui portait son nom, ses meubles d’acajou, brillant au soleil neuf, ses ventilateurs à pales au plafond, les gerbes d’orchidées blanches dans des pots de porcelaine bleue.

-Voila, cher monsieur. Vous savez maintenant à quoi rêvent les morts. Surtout quand ils n’étaient pas tout à fait morts… de leur vivant. Quand ils ont vécu, en somme.

 

*

Après cet aveu, je n’ai pas eu le cœur de refuser à ce pauvre homme le plaisir qu’il convoitait si fort. Nous nous sommes organisés pour que sa présence ne suscite pas trop de questions. Je lui ai prêté des vêtements de touriste : chemise Hawaï, pantalon de toile et sandales. Dans une des boutiques de l’hôtel, j’ai réussi à lui dénicher une casquette de base-ball à longue visière et des lunettes de soleil qui lui mangeaient la moitié du visage. Pendant cette opération, je tenais à distance les femmes de chambre grâce à l’écriteau  » Ne pas déranger ».

Quand il fut métamorphosé en client presque ordinaire, nous nous lançâmes dans la première grande épreuve : sortir dans les couloirs. Cela se passa à merveille. Le personnel qu’il nous arriva de croiser nous salua aimablement. Nous descendîmes par le grand escalier, pour ne pas prendre le risque de nous retrouver dans la promiscuité d’un ascenseur. Même aspergé d’eau de toilette, il me semblait que mon compagnon continuait de sentir le caveau.
Dans l’escalier, il ne put s’empêcher de s’extasier. Les paliers du Métropole sont ouverts en leur centre et laissent passer un immense lustre qui pend du quatrième étage jusqu’au hall d’entrée.

-Ce n’était pas comme ça du tout, avant. Vous voyez ces rambardes à colonnettes, tout autour du trou ? Quand il y avait des fêtes, c’est à dire presque chaque soir, les officiers français venaient s’y accouder, avec leurs petites amies vietnamiennes. Il y avait un piano au premier, qui jouait des airs de bastringue et tout le monde chantait, sur trois étages, autour de ce grand vide, comme dans un western. De temps en temps, un type saoul sautait par-dessus le balcon et se retrouvait dans le hall avec une jambe cassée. Les gens applaudissaient en levant leur C’était très gai et absolument ignoble. En général, je m’enfuyais et j’allais boire dans un bar, un peu plus loin dans la rue, où il n’y avait pas de militaires.

Il parlait fort et je craignais qu’il attire l’attention des grooms qui faisaient les cent pas au rez-de-chaussée. Je le tirai par la manche et nous continuâmes de descendre. Tout l’étonnait dans l’hôtel : il y retrouvait les ambiances de son époque, le charme du bâtiment construit à la fin du XIXème siècle, les boiseries sombres, les porcelaines, les tissus rouges.

-En même temps, s’étonnait-il, tout est si propre, si neuf…

Ce contraste lui plaisait bien. Il ne regrettait ni la crasse ni le désordre du passé. Nous sortîmes dans la rue, devant l’ancien palais du résident général. Je lui offris un tour dans un des cyclopousses de l’hôtel, pour lui rappeler le bon vieux temps. Il s’installa et je roulai derrière dans un autre engin brinquebalant. Je le voyais prendre ses aises, lever le nez vers les monuments et les boutiques.

Nous fîmes le tour du Petit Lac, sur sa rive « française », là où s’élèvent le Métropole et les principaux bâtiments coloniaux, puis sur sa rive « indigène », avec ses ruelles et l’indescriptible désordre organisé des échoppes d’artisans. Quand le tour fut terminé, je demandai au conducteur de nous déposer près de la Pagode, au bord du Lac, pour prendre un café. Sans surprise, mon compagnon préféra un Ricard à peine troublé d’eau.

-Vous avez vu tous ces Français dans les rues ? Au temps de la Colonie, il n’y en avait pas tant que ça.Oui, mais, à l’époque, c’était les maitres. Aujourd’hui, ce sont des touristes.

-Il n’empêche. Ils ont fait la guerre pour les mettre à la porte et ils en voient arriver dix fois plus.

Je comprenais qu’il aimait bien relever ce genre de paradoxe, comme un jeu de l’esprit, car il n’y croyait pas lui-même. C’était le combustible nécessaire pour mettre en route le lent moteur de sa réflexion.

-C’est curieux toute cette affaire, la colonisation, les empires européens… Finalement les Anglais comme les Français sont tombés dans le panneau. Ils ont voulu apporter la civilisation à des peuples arriérés et, en même temps, faire une bonne affaire en leur piquant leurs ressources. Finalement, c’est eux qui se sont fait prendre ce qu’ils avaient de meilleur. Tout leur revient d’Asie maintenant : les voitures, les capitaux et même les prêtres… En fait de civilisation, les Vietnamiens ont fait leurs preuve depuis longtemps : ils laissent venir les étrangers, qu’ils soient Chinois ou Européens, ils leur prennent ce qui les intéressent et puis ils les jettent dehors.

-Ça n’a quand même pas été sans mal. Vous oubliez les morts indigènes des deux guerres mondiales, la souffrance de ces peuples, la cruauté de la lutte pour l’indépendance ?

-Je ne vous dis pas que c’était une partie de plaisir. Mais, à la fin, ils ont gagné.

Un groupe de touristes français passait à ce moment-là devant nous, suivant le parapluie rouge d’un guide.

-Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait de voir les patrouilles d’autrefois remplacées par ces escouades de touristes. Et savez-vous quelle est la principale différence ?

-Les armes, j’imagine.

-Pas tellement. Plutôt l’âge. Les soldats étaient des jeunes gens en bonne santé. Les touristes, sont plutôt du troisième âge, un peu gras, pas trop en forme. La jeunesse, maintenant, est ici.

Il a continué longtemps à disserter sur ce thème et j’avoue qu’au bout d’un moment, je ne l’écoutais plus.

 
En fin d’après-midi, nous sommes rentrés à l’hôtel. La nuit tombait et il y avait moins de risque de se promener dans le jardin, éclairés par des lampes sourdes. Nous sommes allés diner dans un des restaurants de l’établissement, celui qui offre de la cuisine vietnamienne. Madame Nguyen Kim Nhung, qui dirige le restaurant, est venue en personne nous présenter ses spécialités. Nous avons arrosé les plats avec de magnifiques vins de Bordeaux. Graham était si heureux que j’ai du lui demander plusieurs fois de mettre une sourdine à ses exclamations d’aise.

Je me suis endormi comme une souche. Mon colocataire, lui, a passé la nuit dans le salon, à regarder toutes les chaines de télévision disponibles.

Le lendemain, nous avons élargi notre rayon d’action : j’ai loué un taxi pour la journée et il nous a conduits sur les bords du fleuve, au mausolée de Ho chi Minh, à la citadelle etc. Le tour classique.

Graham gardait le nez collé à la vitre. Il contemplait la ville d’un air morne. De temps en temps, ses réflexions montraient qu’il était occupé à comparer ce qu’il voyait avec ses souvenirs.

-Jamais je n’aurais cru qu’ils se passeraient des vélos.

Les scooters les avaient remplacés, aussi nombreux. Il nous arrivait d’être bloqués à des carrefours par d’immenses embouteillages de deux roues à moteur. Rapidement, les rêveries de mon visiteur se concentrèrent sur ce qui allait être le thème de la journée.

-Franchement, est-ce que l’on dirait qu’ils ont perdu la guerre ?

-Qui cela ?

-Les Américains.

Nous remontions une grande artère commerçante le long de laquelle s’alignaient, sous d’énormes enseignes colorées, des magasins regorgeant d’électroménager, de vêtements, d’appareils vidéo.

-Ils faisaient la guerre au communisme, ou j’avais mal compris ? demanda-t-il avec un sourire mauvais.

-Les structures communistes sont toujours en place, hasardai-je. Il haussa les épaules.

-C’est la forme contemporaine du pouvoir autoritaire. Dans ce pays, il y a souvent eu des pouvoirs autoritaires et je pense que beaucoup de gens considèrent que c’est nécessaire. C’est le prix à payer… pour la liberté.

Je jugeai prudent de ne pas engager la discussion sur ce thème. Il avait l’air très chatouilleux sur le sujet.

-Curieux, reprit-il un peu plus tard, comme ces nigauds d’Américains gagnent toujours. S’ils remportent la victoire, comme en Europe, ils étendent leur influence. Mais s’ils se font battre, comme ici, c’est la même chose : les vainqueurs finissent par les imiter et adoptent leur culture. Ça n’arrive qu’à eux. Imaginez qu’après la guerre de 14, les Français et les Anglais se soient mis à porter des casques à pointe et à manger des Wienerschnitzel !

Quand nous sommes rentrés à l’hôtel, j’ai trouvé un message du directeur. J’ai craint le pire mais il voulait seulement m’inviter à une visite privée du bunker de l’hôtel. Il avait été muré après la guerre et le directeur l’avait fait rouvrir. Après tout, c’est un lieu chargé d’histoire. Joan Baez et Jane Fonda s’y sont cachées pendant les bombardements américains…

Je proposai à Graham de m’accompagner. Il déclina l’offre.

-Ca ira pour moi, merci. J’ai déjà été enterré une fois.

Je lui fis servir un Martini au bar et allai visiter seul le bunker. En rentrant, je lui avouais que ce n’était pas très spectaculaire. Il haussa les sourcils, d’un air blasé. Il passa le reste de la journée à bougonner, livrant de temps en temps des commentaires acides sur la naïveté américaine.

-Le type là-haut, aux commandes de son bombardier, il avait la même certitude de défendre une cause juste que la mère Fonda dans son bunker. Tous aussi crédules, altruistes, aveugles. Des naïfs qui se conduisent en cyniques. Et qui finissent toujours par avoir raison.
Je le laissai ronchonner et allai prendre un sauna dans le magnifique centre de remise en forme, au-dessus de la piscine. A vrai dire, je commençais à trouver mon hôte encombrant. Au début, il m’amusait mais il fallait reconnaitre qu’il n’était pas très drôle. En tout cas, j’avais assez envie d’en être débarrassé. Quand je sortis du sauna, détendu et frais, ce fut pour découvrir mon gaillard qui arpentait les galeries intérieures de l’hôtel à grandes enjambées.

-Vous êtes là ! s’exclama-t-il en m’apercevant. Je vous cherchais partout. Il faut que je vous parle.

Je l’emmenai au dernier étage du nouveau bâtiment, dans les salons VIP et l’installai près d’une bibliothèque pleine de beaux livres sur l’Asie. Il ne leur accorda même pas un coup d’œil. Il se tenait assis en avant sur son fauteuil, les coudes sur les genoux, l’œil brillant.

-Voilà, me dit-il d’une voix haletante, j’ai rencontré une femme.

Je m’y attendais. Compte-tenu de la réputation du personnage de son vivant, je savais qu’il risquait de me parler de femmes ou d’opium. Pour l’opium, j’avais déjà préparé ma réponse : ce serait non. Pas question de jouer avec ça dans un pays aussi surveillé. Les femmes étaient un moindre mal.

-Et de qui s’agit-il, s’il vous plait ?

Il se lança dans une interminable description de la beauté, de la grâce, de l’élégance, de la sensualité de la personne en question. Il l’avait croisée dans le hall de l’hôtel et ils avaient échangé quelques mots. Un serveur se montra. Je commandais deux doubles scotchs.

-Dite m’en un peu plus. Comment est-elle exactement ?

Il me fit une description détaillée de la princesse charmante. A mesure qu’il parlait, je me sentais blêmir. Je reconnaissais sans doute possible la chargée de communication de l’hôtel.

-Mademoiselle Thieu ! m’écriai-je.

-Oh ! soupira-t-il, enamouré, elle s’appelle Thieu…

-Ecoutez-moi, Graham : laissez tomber ça tout de suite. S’il vous faut une femme, je peux à la rigueur arranger ça, quoique je n’aime guère jouer les maquereaux. Mais mademoiselle Thieu est une femme honorable qui exerce ici de hautes responsabilités. Laissez-la tranquille.

Il baissa les yeux.

-D’ailleurs, ajoutai-je pour clore le sujet, elle a un fiancé. C’est un Argentin qui travaille en ville. Les Argentins sont très jaloux, vous savez.

-Vous pensez qu’il pourrait me tuer ?

Je n’aimais pas cet humour et il comprit que j’allais me fâcher pour de bon.

-Il ne s’agit pas de cela, reprit-il avec bonhommie. Que croyez-vous ? Je veux seulement, avant de repartir, sortir un soir en ville avec Thieu à mon bras, l’emmener au restaurant ou au spectacle et la regarder, seulement la regarder.

-Même ! Trouvez quelqu’un d’autre.

Il prit un air désespéré et pendant près d’une heure, il me parla, me parla sans cesse pour tenter de me convaincre de l’innocence de son projet. Finalement, il posa sa main osseuse sur ma manche et me dit avec une douceur désarmante.

-C’est la dernière faveur que je vous demande. Ensuite, je m’en vais.

L’argument était de poids.

-Bon, d’accord, capitulai-je finalement, je vais faire de mon mieux.

Vous expliquer comment je m’y suis pris serait impossible. L’affaire a tenu du miracle. J’ai parlé à mademoiselle Thieu debout dans le hall et elle m’a regardé fixement, tournant vers moi son beau visage sur lequel il était impossible de lire la moindre expression. Je m’embrouillais, en la voyant cligner lentement des paupières, sans dire un mot. Finalement, je me tus. Elle réfléchit et me répondit ceci :

-Il y a ce soir un récital de chant à l’opéra. Votre ami peut m’y accompagner.

Pour le coup, c’est moi qui l’aurais embrassée.

A huit heures, Graham était fin prêt. Il avait passé une de mes chemises, peigné ses quatre cheveux et, bien entendu, suivant mes conseils, avait forcé sur le parfum. Il sortit en me faisant un petit signe de la main.

Je tuai le temps jusqu’à minuit en regardant la télé. J’étais en train de m’assoupir quand la porte s’est ouverte. Graham est entré, a ôté son pardessus et s’est assis sur un fauteuil, le regard fixe.

-Ca va ?

Pas de réponse.

-Il y a eu un incident ? J’espère que vous n’avez pas provoqué un scandale.

Il parut enfin se rendre compte de ma présence.

-C’était… prononça-t-il lentement, c’était… le plus beau jour de ma mort.

-Très drôle. Mais encore ?

-Cette femme est merveilleuse. Nous avons traversé les rues en nous tenant par la main. L’Opéra est juste à côté, vous savez ? Il était tout illuminé. Un vrai petit Palais Garnier ! Elle était vêtue simplement mais si élégante. Ses lèvres brillaient sous les grands lustres…

-Et le spectacle ?

-Des chanteurs vietnamiens de grand talent. Ils ont interprété l’air des clochettes de La Flûte Enchantée avec une telle délicatesse ! Si je n’étais pas si sec au-dedans, j’en aurais pleuré.

-Ensuite, vous l’avez ramenée à l’hôtel, comme promis ?

-D’abord, nous sommes allés manger une glace dans un restaurant, au cinquième étage, avec une belle vue sur le lac.

Elle était d’accord.

-Elle ne vous a pas… reconnu, j’espère.

-C’est une femme délicate. Même si elle s’est doutée de quelque chose, elle n’en a rien laissé paraitre.

Il étendit les jambes et, les mains derrière la nuque, il a ajouté en s’étirant :

-Je suis comblé.

-Tant mieux.

-Vous savez, cette femme, c’est… c’est… ce pays. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Il y a la surface des choses, les événements, les guerres, les Américains qui remplacent les Français, le capitalisme et le communisme, toutes ces vagues d’écume et puis, dessous, il y a la mer, la masse des eaux, le peuple dans son éternité, sa vérité. Cette femme, pour moi, c’est la permanence, l’essentiel. Vous avez lu mon roman  » Un Américain bien tranquille ». Vous connaissez Phuong ?

-La jeune Vietnamienne que le narrateur veut garder à tout prix, même par la trahison et le mensonge ?

-« Le narrateur » ! Je n’ai plus besoin de ces coquetteries littéraires et maintenant je peux dire « je »… Vous savez donc de quelles ruses je suis capable pour la garder. Ou pour la retrouver. Car c’est pour elle que je suis revenu. Peu m’importe que mademoiselle Thieu et Phuong soient deux  personnes différentes. Pour moi, c’est la même âme, vous comprenez ?

Il se pinça la racine du nez, gagné par la fatigue et je le laissai dormir, ou rêver.

Au milieu de la nuit, j’ouvris les yeux et le trouvai debout, près de mon lit, le trench-coat sanglé.

-Que voulez-vous ? demandai-je, en me dressant sur mon séant.

-Vous remercier.

-A cette heure-ci ?

-Malheureusement, je dois y aller. On m’attend.

-Eh bien, au revoir. Bon… paradis.

-Nous nous y retrouverons peut-être un jour. Remarquez, je ne vous le souhaite pas. A votre place, je continuerais de pécher…

-Merci du conseil.

-Au fait, ne racontez ma visite à personne… On ne vous croirait pas.

Il sourit, cligna des yeux et quitta la chambre. J’entendis le petit clic de la porte d’entrée qui se refermait.

Puis je me rendormis.