Zoom sur

Week-end à Vienne

Par Gilles MANTIN-CHAUFFIER Sofitel Vienne Stephansdom

C’était l’envoyé de la chaîne de télé qui m’avait invité et il semblait embarrassé. Le lendemain soir, je devais parler de Fukushima et du Japon où je vivais depuis cinq ans. J’avais déjà fait mon numéro quinze fois à Paris. La grande émission autrichienne de débat m’invitait à son tour. Ou plutôt m’avait invité car tel était le message du jeune punk : j’étais déprogrammé. Deux adolescents avaient mis le feu à un clochard pour filmer la crémation sur leur portable ! Mieux : l’un des deux était le fils d’un leader de l’opposition. En matière de fusion partielle de cœur et d’arrêt des systèmes de secours, l’Autriche avait désormais bien mieux à se mettre sous la dent qu’un séisme et un tsunami. Peut-être une autre équipe me recevrait-elle le lendemain ? Mais rien n’était sûr. De toute façon, je demeurais l’invité de la chaîne pour les trois jours prévus. Quelle élégance ! Un peu abattu, je suis monté poser mes affaires.

Petit détail post-moderne : il fallait passer la carte d’accès à la chambre devant les touches avant d’appuyer sur le bouton de son étage. Un bon moyen d’éviter les visiteurs étrangers. Je n’y aurais jamais pensé tout seul. Par chance, un couple est arrivé

au moment où j’allais donner un premier coup de poing au panneau d’affichage. Et là, le coup de poing, je l’ai pris en plein cœur. La femme, c’était Sylvie P., une ancienne élève de Janson-de-Sailly, l’amour fou de mon année de prépa. La retrouver à Vienne tombait bien car on l’avait surnommée Sissi Inquisitrice tant elle posait de questions en cours. J’ai reconnu sur le champ sa peau diaphane, ses boucles rousses, ses petites tâches sur les joues, sa silhouette fragile. Trente ans étaient passés sans déposer une trace sur elle. A l’époque, nous  n’avions jamais dépassé le stade des baisers interminables, exquis et frustrants. Mademoiselle me recevait chez ses parents, m’invitait à déjeuner avec eux et retournait à ses textes ; à la dernière seconde, la raison pure de Kant l’emportait toujours sur l’examen du surhomme de Nietzsche. Je me vante et j’en ris mais j’en ai pleuré de rage. A présent ne survivaient que des souvenirs poétiques. J’avais dix-huit ans, c’étaient les années 70, la richesse demeurait pudique, la misère discrète, on allait flirter dans les concerts et les rêves fleurissaient comme les pissenlits. Comme disait mon père : « Qui n’a pas connu la France avant Mitterrand Ier ignore ce qu’est la douceur

de vivre ». Et là, soudain, sortie de nulle part, elle surgissait, telle quelle, souriante et réservée. Sans me saluer ni faire mine de me reconnaître, elle m’a fixé jusqu’à l’arrivée à son étage, le septième. Côté curiosité insatiable, on l’avait changée car si, comme j’en suis sûr, elle avait tout de suite mis un nom sur mon visage, elle a gardé son intuition pour elle. Cela dit, avant de s’avancer sur le palier, comme par hasard, sans paraître y prêter attention, elle a demandé à celui qui l’accompagnait s’il pensait qu’ils arriveraient à temps pour le récital d’Haendel à la chapelle Saint-Pierre. Sur quoi, elle a glissé vers moi un œil vif comme l’éclair – et l’esquisse d’un sourire.

 

2 / 6