Zoom sur

Week-end à Vienne

Par Gilles MANTIN-CHAUFFIER Sofitel Vienne Stephansdom

Habillés en rouge et blanc aux couleurs du drapeau autrichien, les hôtesses et les stewards d’Austrian Airlines ne sont pas très jeunes. Huit jours plus tôt, sur Singapour Airlines, j’avais eu l’impression d’être confié à Gong Li et à Bruce Lee, on en était loin. Pour tout dire, en embarquant dans l’Airbus pour Vienne, on saisit tout de suite le message : cap sur la Vieille Europe. Si vous ne l’avez pas compris, on vous le diffuse en sourdine : le Beau Danube Bleu de Johann Strauss flottait dans l’air. Pourquoi pas ? C’est plus rassurant que l’accueil de la Saudi inscrit en calligraphie arabe et en anglais à l’entrée de la cabine : « Que Dieu vous bénisse ». Moi qui ne pense jamais à lui, j’ai horreur qu’on mette le champion du monde des miracles et des catastrophes sur la table – particulièrement quand je m’apprête à décoller. Cela dit, avec Austrian, pas de panique, on n’a pas le temps d’avoir peur. Il paraît que les Autrichiens sont le fruit d’un croisement entre l’Allemand et l’homme. C’est sûrement vrai : la rigueur germanique règne et l’avion est parti à la minute annoncée. Je ne pensais pas qu’une telle exactitude existait encore. Erreur. Mes voisins, des Italiens et des bavards n’ont pas cessé de parler pendant le vol. Parmi leurs sujets de

conversation, naturellement Silvio Berlusconi. Un des deux a conclu son analyse par ce pronostic : « C’est un écureuil, ce type. Il fait de l’ombre avec sa queue. Sa carrière est derrière lui. Il finira écrivain »… Une heure et demie plus tard, l’aéroport n’avait pas de nom propre. Je m’attendais à un accueil un peu plus viennois. Quelque chose comme Amadeus, Strauss, Mahler, Sissi, Marie-Antoinette, que sais-je ? A Venise, c’est Léonard de Vinci. A Varsovie, c’est Chopin. Ici rien ! Ca m’a étonné de la part de l’Office du Tourisme. Les Autrichiens ont la réputation de vendre leur charme comme personne au monde. Ils ont quand même réussi à faire gober à la terre entière qu’Hitler était Allemand et Beethoven Autrichien. Passons, de toute façon on ne traîne pas en ces lieux. Dix minutes après l’atterrissage, j’étais assis dans la limousine de l’hôtel. C’est le miracle de Schengen. Encore un nom atroce. Surtout pour des accords de police : on le prononce et on entend des écrous se lever. Ils auraient mieux fait de les signer à Baden-Baden ou à Monte-Carlo. Comment les technocrates ne songent-ils pas à ces nuances ? Mystère. Le temps que le chauffeur passe la troisième, un panneau indiquait l’autoroute menant à Prague et

Bratislava. Trois cent mètres plus loin, un autre embranchement menait vers Budapest. Si j’avais douté de la réalité de la fameuse Mittle-Europa, mes soupçons se seraient évanouis. Mes rêves, eux, se sont envolés. Il ne manquait que Mayerling et Austerlitz pour que mon bonheur soit complet. A la place, j’ai eu droit à une gigantesque raffinerie. Collée à l’aéroport, elle aurait plutôt fait fantasmer Ben Laden. Ensuite, on nous accordait cinq minutes de campagne, pas plus. Puis, soudain, sans sas de décompression, on entrait dans une rue bourgeoise bordée d’immeubles de style haussmannien. C’était Vienne, une capitale sans banlieue. Autrement dit, une immense ville de province. Pour trois jours, ça m’allait à merveille. Atteindre le cœur de la cité ne prenait pas plus longtemps. Le temps qu’à Roissy, on récupère les bagages, ici, on était à l’hôtel. Et là, oubliez François-Joseph, les crinolines et les uniformes à brandebourgs. L’architecte s’appelle Jean Nouvel. Il mérite bien son nom. On tournait résolument le dos à tout ce qui était ancien. Avec lui, le passé ne pèse pas lourd quand il rencontre le futur.

 

Pas de panique pour autant, c’était grandiose. Dans ces parages, les mots Ritz ou Carlton n’avaient plus cours, on était chez Spielberg. Tout était noir, gris, dépouillé, démesuré et luxueux. Une grotte pour traders piqués d’opérettes le week-end. Grand comme une salle de bal à Schönbrunn, le hall ne s’était vu accordé que trois ou quatre canapés et deux bureaux pour le concierge et pour l’accueil. Là, m’attendait une beauté dorée comme la bière blonde. Dix secondes à peine et elle plaçait entre elle et vous dix ans au moins de formation à l’école hôtelière de Lausanne. Plutôt ouvrir une huître sans couteau qu’espérer d’elle une marque d’impatience. Un sourire jusqu’aux cheveux, elle m’a reçu en articulant chaque syllabe et en posant les mots, un par un, sans hâte, bien à plat. Sa voix de vahiné aurait fait fondre les pierres. J’ai dégusté son message comme un bébé tète le sein. On ne peut plus simple, d’ailleurs : « Soyez gentil, montez vite dans votre chambre au 11ème étage et bye-bye ». Avant que je n’obéisse, quelqu’un m’a poliment tapé sur l’épaule. Un jeune homme, cette fois-ci. Vêtu de noir des pieds à la tête, il affichait un look « chauve à cheveux longs » : tempes rasées et mèche sans fin sur le front. Gothique en somme, mais pas flamboyant.

C’était l’envoyé de la chaîne de télé qui m’avait invité et il semblait embarrassé. Le lendemain soir, je devais parler de Fukushima et du Japon où je vivais depuis cinq ans. J’avais déjà fait mon numéro quinze fois à Paris. La grande émission autrichienne de débat m’invitait à son tour. Ou plutôt m’avait invité car tel était le message du jeune punk : j’étais déprogrammé. Deux adolescents avaient mis le feu à un clochard pour filmer la crémation sur leur portable ! Mieux : l’un des deux était le fils d’un leader de l’opposition. En matière de fusion partielle de cœur et d’arrêt des systèmes de secours, l’Autriche avait désormais bien mieux à se mettre sous la dent qu’un séisme et un tsunami. Peut-être une autre équipe me recevrait-elle le lendemain ? Mais rien n’était sûr. De toute façon, je demeurais l’invité de la chaîne pour les trois jours prévus. Quelle élégance ! Un peu abattu, je suis monté poser mes affaires.

Petit détail post-moderne : il fallait passer la carte d’accès à la chambre devant les touches avant d’appuyer sur le bouton de son étage. Un bon moyen d’éviter les visiteurs étrangers. Je n’y aurais jamais pensé tout seul. Par chance, un couple est arrivé

au moment où j’allais donner un premier coup de poing au panneau d’affichage. Et là, le coup de poing, je l’ai pris en plein cœur. La femme, c’était Sylvie P., une ancienne élève de Janson-de-Sailly, l’amour fou de mon année de prépa. La retrouver à Vienne tombait bien car on l’avait surnommée Sissi Inquisitrice tant elle posait de questions en cours. J’ai reconnu sur le champ sa peau diaphane, ses boucles rousses, ses petites tâches sur les joues, sa silhouette fragile. Trente ans étaient passés sans déposer une trace sur elle. A l’époque, nous  n’avions jamais dépassé le stade des baisers interminables, exquis et frustrants. Mademoiselle me recevait chez ses parents, m’invitait à déjeuner avec eux et retournait à ses textes ; à la dernière seconde, la raison pure de Kant l’emportait toujours sur l’examen du surhomme de Nietzsche. Je me vante et j’en ris mais j’en ai pleuré de rage. A présent ne survivaient que des souvenirs poétiques. J’avais dix-huit ans, c’étaient les années 70, la richesse demeurait pudique, la misère discrète, on allait flirter dans les concerts et les rêves fleurissaient comme les pissenlits. Comme disait mon père : « Qui n’a pas connu la France avant Mitterrand Ier ignore ce qu’est la douceur

de vivre ». Et là, soudain, sortie de nulle part, elle surgissait, telle quelle, souriante et réservée. Sans me saluer ni faire mine de me reconnaître, elle m’a fixé jusqu’à l’arrivée à son étage, le septième. Côté curiosité insatiable, on l’avait changée car si, comme j’en suis sûr, elle avait tout de suite mis un nom sur mon visage, elle a gardé son intuition pour elle. Cela dit, avant de s’avancer sur le palier, comme par hasard, sans paraître y prêter attention, elle a demandé à celui qui l’accompagnait s’il pensait qu’ils arriveraient à temps pour le récital d’Haendel à la chapelle Saint-Pierre. Sur quoi, elle a glissé vers moi un œil vif comme l’éclair – et l’esquisse d’un sourire.

 

J’ai compris le message et n’ai pas traîné dans la chambre. Dommage, elle était magnifique, blanche du sol au plafond, inondée de soleil, climatisée, fraîche… Le lit, immense, n’attendait que moi. Il y avait même un « menu oreiller » : douceur, contact, rêverie, excellence… L’attraction fatale pour les gens dans mon genre qui, incapables de ne rien faire, font volontiers la sieste. La baie vitrée ouvrait sur la vieille ville, quelque part la chapelle Saint-Pierre m’attendait. J’ai retiré ma cravate, enfilé un pull et j’ai filé. Vue de haut, Vienne méritait sa

réputation : le panorama était magnifique. Cela dit, il ne faut pas regarder la vérité de trop près. Ni quoi que ce soit, d’ailleurs.

Vues du sol, les choses étaient plus complexes.

La ville est une splendeur. Des zones piétonnes pleines de bâtiments baroques et de falaises en pierre de taille sculptées, un idéal de confort bourgeois et de prospérité « gemütlich ». Le palais impérial et ses immenses esplanades incendient les yeux par leur démesure. Le « Ring », son boulevard circulaire qui ceinture la vieille ville, est noyé sous la végétation. L’ensemble paraît parfait. Pourtant, il y manque une manière de grâce. Les édifices impériaux pèsent trop lourd et, sur le « Ring », tout est beau, sauf tout. Une caserne a des allures de palais florentin cuirassé, le parlement ressemble à un pastiche du Parthénon bariolé de dorures, l’opéra est majestueux mais pastiche la Renaissance italienne avec trois siècles de retard. A son inauguration, les Viennois avaient parlé d’un « Sadowa » urbain et, de dépit, l’architecte s’était suicidé. Si chaque province de l’empire Habsbourg a eu droit à sa « gross » évocation, l’ensemble paraît majestueux mais disparate et, pour finir, un peu kitsch, comme un énorme décor d’opérette. En revanche, au bout de deux heures de marche car la ville n’est pas si grande, la chapelle Saint-Pierre, elle, était magique. Comme une minuscule cathédrale, à peine plus vaste que l’église de l’Ile-aux-Moines mais surchargée de trésors.

 

Déjà à l’époque romaine, c’était une église. Quinze cents ans de quêtes, de dîme et de placements en vue d’une bonne place au paradis en avaient fait un coffre-fort. La Vierge Marie, immaculée, couronnée, en plein décollage d’Assomption, en larmes, en adoration, était partout. Les reliquaires, la coupole, les fresques, les blasons tranchaient brutalement avec les débuts dépouillés de l’aventure à Bethléem mais se mariaient à merveille avec les accords grandiloquents et harmonieux d’Haendel. J’ai tout de suite repéré Sylvie, visiblement aux anges – ce qui est la vocation du lieu. Et, miracle, le bonheur lui a ouvert les yeux. Non seulement elle m’a vu mais elle s’est levée et s’est approchée de moi. Elle aussi m’avait reconnu au premier coup d’œil. Tout bas, pour ne pas déranger les interprètes, elle m’a proposé de dîner avec eux à l’hôtel. Tel la Vierge Marie, je suis reparti sur un nuage.

Le restaurant panoramique s’appelle « Le Loft ». Situées au 18ème étage, ses énormes baies vitrées sont surmontées par un plafond peint en rouge orangé, lumineux, électrique et démesuré. Vu de la rue où j’étais allé fumer une cigarette, on aurait dit une immense soucoupe volante surplombant la ville. Aussi spectaculaire, à l’intérieur on avait l’impression de survoler Vienne dans un Zeppelin immobile. Plus allumés qu’un sapin de Noël, bulbes, clochers, coupoles, colonnades et obélisques perçaient à perte de vue l’obscurité comme un ciel étoilé étalé à nos pieds. Ce n’était plus de l’architecture mais de la haute-voltige. On s’est extasiés de concert, Sylvie, moi et l’autre, Eric, celui qui, juché sur les échasses du mariage, se dressait comme les Alpes entre elle et moi. Je ne prétends pas à l’objectivité mais ce personnage était une vraie caricature d’électeur UMP repu et râleur. On s’est détesté dés l’entrée quand il a compris que j’étais hostile au nucléaire sous toutes ses formes. Du ton suffisant de l’adulte amusé par les rêveries d’un gamin, il a dit que tout cela était bien joli mais que lui était une fois pour toutes contre l’énergie chère. Evidemment. On l’est tous. Comme on est contre la pluie en Août.

Les coûts du démantèlement, du stockage des déchets, des accidents inévitables qui surviendront aussi un jour en France ne l’effleuraient pas. Dés qu’il parlait, il prenait des airs, à croire qu’il allait révéler les fins dernières de l’humanité. Il aurait pontifié pour dicter la recette des spaghettis à la sauce tomate. La France et l’époque lui semblaient acculturées, irresponsables et en pleine décadence – comme toutes les autres avant elle, mais j’ai gardé cette sagesse pour moi. Je m’étais limé les dents, trop heureux  de retrouver Sylvie qui ne me quittait pas des yeux et n’accordait aucun intérêt, mais alors aucun, aux propos de l’autre. Ce type n’était que son portefeuille, bien rempli semble-t-il : il a  commandé un tartare d’huîtres et de caviar de truffe noire du Périgord !

Ils étaient venus pour fêter, le lendemain soir, leurs dix ans de mariage. Où donc? Au bal de l’Opéra qu’en effet toute la ville annonçait sur affiches et dans les documents déposés dans les chambres. Ils avaient réservé leurs places depuis plus d’un an. Sur le ton de Metternich s’adressant à Jacquou le Croquant, Eric m’a proposé, si je le souhaitais de les accompagner en calèche jusqu’à l’entrée. Ce mufle m’attendrait encore si la justice divine, la Vierge Marie, Saint-Pierre, Sissi, qui sais-je, n’avaient décidé de le punir. Car, le soir même, en rentrant dans leur chambre, un peu éméché par les deux bouteilles de vin blanc autrichien qu’il avait bues presqu’à lui seul, Monsieur s’était explosé un orteil sur le socle d’un pouf de sa chambre. Pour tout dire, il se l’était même cassé net. Plus question d’enfiler des souliers vernis et d’aller glisser sur les parquets cirés de Mahler.

A midi, le lendemain, quand je l’ai croisé dans le hall avec ses béquilles, il m’a dit que c’était une catastrophe. Je l’ai rassuré : on était en Autriche, ce mot n’existait pas. En 1918, un communiqué allemand avait décrit la situation militaire à l’état-major général  par ces mots : « Chez nous, situation sérieuse mais pas catastrophique ». Le feld-maréchal autrichien avait répondu par :

« Chez nous, situation catastrophique mais pas sérieuse ». Eric n’avait qu’à méditer cette sagesse. On en reparlerait s’il le souhaitait. Mais plus tard. Là, je partais louer un smoking. Sylvie m’avait demandé de l’accompagner au bal. Lui passerait la soirée seul au Sofitel. Je lui ai tapé l’épaule sur le mode réconfortant du vieux copain

navré. S’il a pensé que je me moquais de lui, bonne pioche. J’ai failli éclater de rire quand il a soupiré sur les cours de valse qu’il s’était infligé pendant un mois avant ce séjour. Moi, je me débrouillerais. À Tokyo ils ont la manie des mariages façon Versailles ou Schönbrunn, à force j’avais pris mes marques. Cette insouciance a achevé de le déprimer. Il m’a proposé sur un ton accablé de les accompagner, Sylvie et lui, au Demel, un café plein d’acajou et de crème chantill qui sert des pâtisseries historiques aux vieilles indigènes jamais rassasiées de viennoiseries. J’ai prétendu être invité à une émission de radio. Sa femme, je la savourerai sans lui, plus tard, sur du Mozart et du Schubert.

En effet. Une calèche est venue nous prendre à l’hôtel, nous avons gravi le grand escalier de l’Opéra, nous avons bu du champagne, nous avons admiré les décors Art Nouveau, on s’est pris par le bras, par l’épaule, par la taille, par les joues au coin  des lèvres, on a ironisé sur les unes fagotées comme de petits rôtis ficelés et sur les autres raides comme des crayons, la soirée semblait magique. Jusqu’à ce que j’avoue à Sylvie que je ne l’avais jamais oubliée. Avec un bref sourire mutin, elle m’a

prié de mettre mes batteries sur le mode veilleuse. Sur le champ. C’était comme une gifle donnée en gants blancs. Ca ne fait pas de bruit et ça ne laisse pas de trace mais l’effet est garanti. Surtout quand on vous l’explique :

« Ne te froisse pas mais je ne trouve pas la matière grise sexy. Le cocher, tout à l’heure, me faisait mille fois plus fantasmer que toi. Tu es parfait comme cavalier mais si je trompe Eric, et je le trompe parfois, c’est avec des inconnus bruts de décoffrage ».

Tout bas, d’une voix d’hôtesse de l’air, elle a demandé si cette franchise me faisait de la peine. Dans ce décor, dans cette ville, chez Beethoven en somme, je n’allais pas avouer qu’après cinq ans de Japon, j’étais fait pour le badinage comme les sourds pour la musique. Au contraire, j’ai pris moi aussi une voix douce comme la mousse pour la féliciter de cette sexualité de mammifère. Et puis on a dansé et encore dansé. Au fond, c’est la vocation de Vienne. Ensuite on est allé souper dans une vieille brasserie. Sylvie a vu que je restais sous le charme et m’a parlé avec un lys dans la bouche :

« Chéri, s’il-te-plaît, arrête de me regarder comme la voûte céleste. Crois-moi : le ciel, il vaut mieux le voir de loin que d’y  être ».

Plus tard, avec un sourire à rendre heureux en enfer, elle m’a demandé de la raccompagner à son hôtel. Où elle m’a conseillé de ne plus croire aux contes de fées. Si la vie ressemble à un jour d’été ensoleillé avec quelques petits nuages décoratifs, ceux-ci se déplacent. Et elle, elle n’était plus dans le panorama.